LE POINT ZÉRO

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Le point zéro c'est le point à partir duquel on ne sait plus ce qu'il advient de la conscience. Pour les survivants, le chagrin de la perte est tel qu'il peut conduire à l'hallucination ; ou bien la peur de la mort, s'insinuant dans les méandres de l'esprit, peut fausser le jugement. Ce qui était se dissout, se transforme. Ce qui était paraît laisser la place au vide. Il reste la mémoire de ce qui était. Pourtant au-delà de ces considérations peut se manifester une présence, certes née de l'absence, mais parfois si vive, parfois si active, que l'on ne peut plus l'assimiler à une coïncidence. Elle ne semble pas née non plus d'un quelconque désir latent tant elle peut se manifester de façon impromptue.

N. Haramein rappelle quelques points : "L'atome est composé de 99,9...% d'espace… On touche les choses et elles nous apparaissent être là. On appelle cela la réalité... On passe la plupart de son temps à étudier le point 0,01...% et on ignore généralement complètement le point : 99,9…%. On dit c'est de l'espace, il n'y a rien, alors que l'on sait que l'espace c'est plein… En fait, chercher la conscience dans le cerveau, c'est comme chercher la musique dans la radio… L'espace entre vous et moi, il est plein d'information et il nous relie parce qu'on est tous en contact avec ce champ… On décrit l'humain plus comme une antenne en relation avec un champ d'information, un transmetteur et un récepteur… Votre état d'émotion dicte vos systèmes biologiques… On commence à comprendre qu'en fait on est en communication avec le tout de l'univers… Vous êtes faits de 100 000 milliards de cellules, il y a des milliards de changements chimiques dans votre corps à toutes les secondes pour que vous restiez en vie, et chacune de ces cellules est faite de 100 000 milliards d'atomes… Vous êtes faits de cette énergie puisque vous êtes faits d'espace… Vous êtes connectés à ce champ d'information… L'information de l'espace est transférée dans le cerveau, et l'information du cerveau est transférée dans l'espace. Le champ de Planck est en constante relation"(1). Particules intriquées, dimensions vertigineuses de l'infiniment petit, Univers vivant et conscient connecté par un vide infiniment dense énergétiquement… le propos de N.Haramein ne nous invite-il pas à renouveler notre regard sur le point zéro aussi ? Nous reviendrons sur le lien fait avec l'état émotionnel.

Que faut-il entendre par conscience? P.Van Eersel présente les travaux d'A.Damasio : "Pour aborder ce casse-tête, Antonio Damasio choisit d'en retracer la genèse. Tout commence avec l'apparition de la vie. «Dès la première bactérie, dit le professeur, il y a de l'esprit». Même une archéobactérie d'il y a 3,8 milliards d'années avait un esprit. C'est la même chose pour un lombric ou un géranium. Entendons-le ainsi : l'esprit correspond à la volonté de survie associée à la capacité à distinguer l'intérieur de l'extérieur et à l'art de réguler des taux chimiques. L'art en question est un phénomène mystérieux bien qu'omniprésent, qu'on appelle depuis Claude Bernard «homéostasie» —un mystère dont Antonio Damasio espère bien, un jour, pouvoir expliquer l'origine. L'homéostasie est la capacité d'un système à s'autoréguler, c'est-à-dire à rester à l'intérieur d'une certaine «fourchette d'instabilité viable». Quand tout est stable, c'est la mort… D'une certaine façon, on pourrait même avancer que l'homéostasie, c'est la vie. Cela vaut pour une bactérie comme pour un humain. Entre ces deux extrêmes de l'aventure du vivant, disait déjà le psychologue et naturaliste Paul Diel dans les années 1950, il n'y a qu'une augmentation du degré de choix, mais la motivation est la même : vivre en homéostasie. En langage humain, cela revient à se sentir bien, à être heureux. Donc, selon Antonio Damasio, l'esprit existe dans toute vie, bien avant l'apparition du moindre neurone. Mais ce que les premières organisations neuronales vont permettre de constater, dès l'avènement des vers marins les plus primitifs, c'est un phénomène étonnant qui remet en cause notre propension cartésienne à séparer l'esprit du corps… En quoi cela concerne-t-il notre sujet? Eh bien, notre esprit n'est pas séparé de notre corps, parce que la base de toute conscience est d'abord une iconographie, ou plutôt une cartographie du corps. Si nous sommes conscients, si nous pensons, si nous nous souvenons, c'est par notre corps et par sa cartographie. Les sages le disent depuis toujours : chacun de nous abrite une foule de moi, entre lesquels un individu éveillé tente d'arbitrer. Antonio Damasio, lui, cherche à les définir : qu'est-ce qu'un moi ? Après trente ans de recherches, en liaison avec ses confrères du monde entier, le neuroscientifique l'affirme : le travail principal de l'esprit de tout être vivant consiste à cartographier sans arrêt ses moindres sensations et à en tirer un modèle interne de soi-même, mais aussi un modèle de soi par rapport au monde, et donc un modèle du monde. Un escargot, une mouche fonctionneraient à partir d'un tel mapping de leurs sensations (une bactérie sans doute aussi...)"(2). On peut donc en déduire que la conscience est le propre de chaque être vivant, avec des étapes de développement croissant. Elle contribue au maintien de l'homéostasie des organismes.

Nous revenons vers l'importance fondamentale de l'état émotionnel évoqué par N. Haramein dans sa présentation de l'Univers connecté. P.Van Eersel écrit à ce sujet : "Au moindre échange émotionnel avec autrui a lieu un incroyable faisceau de réactions en cascade dans notre système nerveux central... aussi. En fait, nous «attrapons» les émotions des autres comme des virus, en positif comme en négatif. Sitôt que nous entrons en relation avec quelqu'un, des millions de nos neurones cherchent, littéralement, à se connecter à ceux de l'autre. Du coup, notre cerveau n'est pas le même selon que nous trouvons notre interlocuteur plus ou moins sympathique, intéressant, drôle, tonique, excitant, stupide, suspect, mou, rigide, dangereux, etc. Si quelqu'un nous agresse en hurlant, ce seront les mêmes zones qui, en quelques secondes, seront activées dans nos deux cerveaux, qu'on le veuille ou non… Une foule baignant dans la même émotion représente une myriade de cerveaux se mettant au diapason –incarnation neuronale de l'effrayante «passion unique » décrite par le philosophe Elias Canetti, dans son célèbre essai Masse et Puissance. Tout cela fonctionne, entre autres, grâce à un nouveau venu dans le monde neurologique : le neurone miroir, découvert en 1996 par le neurologue italien Giacomo Rizzolatti… Daniel Goleman compare les neurones miroirs à une «wifi neuronale». Rappelons qu'il s'agit d'un mécanisme qui fait que notre cerveau, dès la naissance, «mime» les actions qu'il voit accomplir par d'autres, comme si c'était lui qui agissait. Ou bien il se mime lui-même, en imaginant une sensation ou une action, provoquant la même activité neuronale que s'il sentait ou agissait pour de bon : vus du dehors, nous pouvons être immobiles et silencieux alors qu'à l'intérieur, nos neurones «dansent», «mangent» ou «jouent du piano». C'est cette capacité mimétique qui fait de notre cerveau un organe neurosocial : selon le type de relations que nous avons l'habitude de vivre, nos réseaux de neurones ne sont pas structurés de la même façon".

Nous avons rapproché ces lignes sur la communication neuronale et sur la «wifi neuronale» avec un passage de S.Grof, intitulé Expériences spirites et médiumniques : "Les expériences appartenant à cette catégorie ont tout particulièrement retenu l'intérêt des participants aux séances spirites, des individus explorant la question de la survie après la mort et des auteurs de littérature occulte. Elles englobent les rencontres et les communications télépathiques avec des proches et des amis disparus, des contacts avec des entités désincarnées et des incursions dans le domaine astral. Les sujets vivant la forme la plus simple de cette expérience ont des apparitions de défunts qui leur transmettent des messages, dont le contenu s'adresse à l'expérimentateur lui-même ou à des tiers —le sujet sert alors d'intermédiaire. Des expériences de ce type ont été rapportées par des sujets de séances psychédéliques, par des clients participant à des psychothérapies empiriques ainsi que par des individus ayant vécu des expériences de confrontation avec la mort. Il arrive que le sujet ne perçoive pas une entité désincarnée individuelle, mais un domaine astral tout entier avec ses apparitions fantomatiques diverses. On mentionnera à cet égard le «domaine des esprits confus» dont parle Raymond Moody. Les sujets vivant une forme quelque peu plus complexe de ce phénomène entrent dans un état de transe et semblent possédés par une entité ou par une forme d'énergie étrangère. Des événements de ce type font songer aux transes médiumniques caractéristiques des séances de spiritisme. Au cours d'une transe médiumnique, l'expression du visage du sujet subit une transformation grotesque, son attitude et ses gestes deviennent étranges et sa voix est altérée de façon spectaculaire. J'ai vu des individus dans cet état parler des langues étrangères qu'ils ne connaissaient pas, pratiquer l'écriture automatique, produire d'obscurs hiéroglyphes ou des dessins étranges et inintelligibles"(3).

Les phénomènes rapportés par S.Grof, nous amènent à citer cet extrait de L'inquiétante étrangeté. S.Freud écrit : "Il faudra se contenter de dégager, parmi ces motifs producteurs d'inquiétante étrangeté, les plus saillants, afin d'examiner si, pour eux aussi, une dérivation à partir de sources infantiles est permise. Il s'agit du motif du double dans toutes ses gradations et spécifications, c'est-à-dire de la mise en scène de personnages qui, du fait de leur apparence semblable, sont forcément tenus pour identiques, de l'intensification de ce rapport par la transmission immédiate de processus psychiques de l'un de ces personnages à l'autre —ce que nous nommerions télépathie—, de sorte que l'un participe au savoir, aux sentiments et aux expériences de l'autre, de l'identification à une autre personne, de sorte qu'on ne sait plus à quoi s'en tenir quant au moi propre, ou qu'on met le moi étranger à la place du moi propre —donc dédoublement du moi, division du moi, permutation du moi—, et enfin du retour permanent du même, de la répétition des mêmes traits de visage, caractères, destins, actes criminels, voire des noms à travers plusieurs générations successives. Le motif du double a fait l'objet d'une étude approfondie dans un ouvrage d'O. Rank qui porte le même nom. Il y examine les relations du double à l'image en miroir et à l'ombre portée, à l'esprit tutélaire, à la doctrine de l'âme et à la crainte de la mort… le double était à l'origine une assurance contre la disparition du moi, un «démenti énergique de la puissance de la mort» (0. Rank), et il est probable que l'âme «immortelle» a été le premier double du corps "(4). Les phénomènes découlant du "Point zéro" sont-ils générés par la "crainte de la mort" et par le "démenti énergique de la puissance de la mort"?

La mémoire détient la propriété "quantique" de nous faire voyager dans le temps, comme l'écrit M.Proust : "L'homme est cet être sans âge fixe, cet être qui a la faculté de redevenir en quelques secondes de beaucoup d'années plus jeune, et qui entouré des parois du temps où il a vécu, y flotte, mais comme dans un bassin dont le niveau changerait constamment et le mettrait à la portée tantôt d'une époque, tantôt d'une autre"(5).

Si l'on retient le propos de N.Haramein: "On décrit l'humain plus comme une antenne en relation avec un champ d'information, un transmetteur et un récepteur… On commence à comprendre qu'en fait on est en communication avec le tout de l'univers", il faut s'orienter vers une autre explication, pourquoi pas en rappelant le propos d'Anaxagore de Clazomènes : "Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau"(6). Selon E.Laszlo et A.Peake : "La conscience associée à notre cerveau est un élément intrinsèque dans un champ d'information cosmique intriqué de manière holographique"(7). Ils écrivent : "Lorsque nous pensons à une personne, à un site ou à un événement, nous l'associons à d'autres éléments, que nous retrouvons dans notre mémoire. Il faut savoir que lorsqu'on se trouve dans un état de conscience modifiée, notre mémoire s'étend. Nous pouvons également nous souvenir de personnes, de sites et d'événements ne faisant pas partie de cette vie-ci… Il est plus facile de contacter les formes localisées de conscience cosmique si l'on entre en état de conscience modifiée par soi-même. La communication est alors motivée par l'amour, le chagrin et d'autres émotions fortes. À défaut, les médiums semblent capables d'établir un contact à tous les coups… L'idée que l'on puisse «recontacter» cette conscience est justifiée. Par le biais de notre conscience, nous retrouvons des éléments de conscience pouvant être les nôtres (auquel cas il s'agit de nos propres souvenirs à long terme) ou non. Tous les éléments de conscience sont conservés dans la dimension profonde et intégrés aux autres éléments. Tous peuvent être recontactés, ou revécus, par qui que ce soit, sans être limités par l'espace-temps. Notre conscience localisée fait partie intégrante de la conscience qui in-forme l'univers".

Nous avons initié notre article avec la conférence de N.Haramein sur l'Univers connecté, c'est sur l'énergie du vide que nous la conclurons. En citant tout d'abord quelques lignes de J-F.Houssais : " Par définition, aux frontières de la science classique, la parapsychologie a rencontré deux obstacles majeurs : absence de théorie de l'esprit, testable expérimentalement, et incertitudes dans les séries expérimentales, malgré les outils statistiques sophistiqués, liées à l'existence d'un phénomène peut-être très important sur le plan conceptuel, l'élusivité. Cette propriété étrange se manifeste lorsque de longues séries statistiques favorables sont soudainement suivies de résultats défavorables, par exemple dans les expériences de perceptions extrasensorielles, dans le transfert de l'intention (volonté de la pensée) et de la conscience temporelle (passé, présent, futur). Nombre de travaux explorent déjà ces pistes de recherche. De nombreux paramètres sont inconnus, par exemple les notions de «champs de conscience» qui sous-tendraient ces phénomènes, de champs d'énergie qui porteraient le transfert de l'information, de l'état cérébral spécifique de l'émetteur et de celui du récepteur"(8).

Coïncidence, ou peut-être pas, nous découvrons dans la citation suivante que le point zéro existe aussi en physique : " L'énergie du vide est le cas particulier d'énergie de point zéro d'un système quantique, où le « système physique » ne contient pas de matière. Cette énergie correspond à l'énergie du point zéro de tous les champs quantiques de l'espace, ce qui, pour le modèle standard, inclut le champ électromagnétique, les champs de jauge et les champs fermioniques, ainsi que le champ de Higgs électrofaible. C'est l'énergie du vide qui dans la théorie quantique des champs est définie non comme un espace vide mais comme l'état fondamental des champs. Ceci implique que, même en l'absence de toute matière, le vide possède une énergie de point zéro, fluctuante, d'autant plus grande que le volume considéré est petit… L'énergie du vide est une énergie sous-jacente qui existe partout dans l'espace, à travers l'Univers"(9).

A ce point il nous paraît intéressant, pour figurer une représentation de l'univers visible imbriqué dans l'univers invisible, de rappeler l'image utilisée par J.Lacan pour donner une idée de l'imbrication de la dimension consciente dans la dimension inconsciente, c'est-à-dire celle du ruban de Moebius. A propos de l'idée de vide en physique, E.Klein écrit : " Le vide ne peut plus être considéré comme ce qui reste lorsqu'on a enlevé le champ (puisque cette opération est impossible), mais comme un état particulier du champ, un état qu'on appelle l'état «fondamental» car le système ne peut pas avoir une énergie plus petite que celle qu'il possède lorsqu'il se trouve dans cet état. Tout cela est intéressant d'un point de vue philosophique. Car s'il n'y a plus de distinction formelle entre le vide et les autres états, il devient impossible de lui donner un statut réellement à part : il n'est plus un espace pur, encore moins un néant où rien ne se passe, mais un océan rempli de particules virtuelles capables, dans certaines circonstances, d'accéder à l'existence. Le vide apparaît ainsi comme l'état de base de la matière, celui qui contient sa potentialité d'existence et dont elle émerge sans jamais couper son cordon ombilical. Matière et vide se retrouvent liés de façon insécable"(10). Pour en revenir à notre propos, on conclura que ce qui apparaissait et ce qui n'apparaît plus "se retrouvent sans doute liés de façon insécable".

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1-L'univers connecté: La Solution de masse holographique et la Source de la Conscience. N.Haramein

2-Votre cerveau n'a pas fini de vous étonner. P.Van Eersel et collectif

3-Les nouvelles dimensions de la conscience. S.Grof

4-L'inquiétante étrangeté. S.Freud

5-A la recherche du temps perdu. M.Proust

6- Fragments. Anaxagore de Clazomènes

7-Nous sommes donc immortels. E.Laszlo et A.Peake

8-Les trois niveaux de la conscience. J-F.Houssais

9- https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89nergie_du_vide

10-Le monde selon Etienne Klein. E.Klein 

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