L'INFINIE COMPASSION
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Si l'on s'en tient à l'étymologie du mot compassion : "souffrir avec", l'un des premiers obstacles à la compassion provient du terme "souffrir". Mais M.Ricard nous invite à jeter un autre regard sur l'idée de la "souffrance" : "Quand le Bouddha parlait d'«identifier la souffrance», il ne se référait pas aux souffrances évidentes dont nous sommes si souvent témoins ou victimes : les maladies, les guerres, les famines, l'injustice ou la perte d'un être cher. Ces souffrances, celles qui nous touchent directement (nos proches, nous) et indirectement (via les médias ou nos expériences vécues) et les souffrances issues des injustices socio-économiques, des discriminations et des guerres sont manifestes aux yeux de tous. Ce sont les causes latentes de la souffrance que le Bouddha a souhaité mettre en lumière, des causes qui peuvent ne pas se manifester sur-le-champ sous la forme d'expériences pénibles, mais qui n'en constituent pas moins une source constante de souffrances. En effet, nombre de nos souffrances prennent leurs racines dans la haine, l'avidité, l'égoïsme, l'orgueil, la jalousie et autres états mentaux que le bouddhisme regroupe sous l'appellation de «toxines mentales» parce qu'ils empoisonnent littéralement notre existence et celle des autres"(1). Selon le bouddhisme, l'origine de nos souffrances est le désir, notamment celui de s'opposer d'une quelconque façon à l'impermanence de toutes choses. De ce point de vue la souffrance semble ainsi le lot inévitable de tout être désirant. En suivant le propos de M.Ricard, nous nous intéresserons à l'origine de ce qu'il appelle "nos toxines mentales" : "Dans la bulle de l'ego, la moindre contrariété prend des proportions démesurées. L'étroitesse de notre monde intérieur fait qu'en rebondissant sans cesse sur les parois de cette bulle, nos états d'esprit et nos émotions s'amplifient de manière disproportionnée et envahissante. La moindre joie devient euphorie, le succès nourrit la vanité, l'affection se fige en attachement, l'échec nous plonge dans la dépression, le déplaisir nous irrite et nous rend agressifs. Nous manquons des ressources intérieures nécessaires pour gérer sainement les hauts et les bas de l'existence. Ce monde de l'ego est comme un petit verre d'eau : quelques pincées de sel suffisent à le rendre imbuvable. À l'inverse, celui qui a fait éclater la bulle de l'ego est comparable à un grand lac : une poignée de sel ne change rien à sa saveur. Par essence, l'égoïsme ne fait que des perdants : il nous rend malheureux et nous faisons, à notre tour, le malheur de ceux qui nous entourent". La compassion consisterait à comprendre "ce qui nous rend malheureux" et ce qui fait aussi "le malheur de ceux qui nous entourent". Trop d'enjeux majeurs nous rassemblent dans un combat commun : la pollution mettant en péril la survie de notre planète, la gestion et le partage des ressources, les périls potentiels à venir (catastrophes naturelles, pandémies…), autant d'enjeux qui ne font plus douter de l'évidence du partage d'un sort commun. Comme l'indique M.Ricard, de ce point de vue aussi "l'égoïsme est fondamentalement en contradiction avec la réalité": "La deuxième raison tient au fait que l'égoïsme est fondamentalement en contradiction avec la réalité. Il repose sur un postulat erroné selon lequel les individus sont des entités isolées, indépendantes les unes des autres. L'égoïste espère construire son bonheur personnel dans la bulle de son ego. Il se dit en substance : «À chacun de construire son propre bonheur. Je m'occupe du mien, occupez-vous du vôtre. Je n'ai rien contre votre bonheur, mais ce n'est pas mon affaire». Le problème est que la réalité est tout autre : nous ne sommes pas des entités autonomes et notre bonheur ne peut se construire qu'avec le concours des autres. Même si nous avons l'impression d'être le centre du monde, ce monde reste celui des autres".
Nous pensons que la prise de conscience progressive des enjeux mondiaux majeurs pèse sur l'orientation des comportements. La compassion ne résulterait pas d'un choix délibéré mais résulterait d'un choix inconscient, elle se révèlerait comme la meilleure issue possible, la meilleure option de survie retenu par un inconscient collectif. M.Ricard écrit : "Imaginer ce qu'autrui ressent en entrant en résonance affective avec lui peut éveiller en moi une compassion plus intense et une sollicitude empathique plus active, parce que j'aurai clairement pris conscience de ses besoins par mon expérience personnelle. C'est cette capacité à ressentir ce qu'autrui ressent qui fait défaut chez ceux que le sort des autres indiffère, les psychopathes en particulier. S'imaginer à la place de l'autre, se demander quels sont ses espoirs et ses craintes, et considérer la situation de son point de vue sont, lorsque l'on prend la peine de faire cette démarche, de puissants moyens d'éprouver de l'empathie. Pour être concerné par le sort d'autrui, il est essentiel de considérer attentivement sa situation, d'adopter son point de vue et de se rendre compte de ce que l'on ressentirait si l'on se trouvait soi-même dans cette situation. Comme le remarquait Jean-Jacques Rousseau : «Le riche n'a que peu de compassion pour le pauvre car il ne sait pas s'imaginer pauvre».
Il importe en effet de donner un visage à la souffrance d'autrui : ce dernier n'est pas une entité abstraite, un objet, un individu lointain fondamentalement séparé de moi. Nous entendons parfois parler de situations tragiques qui restent pour nous désincarnées. Puis nous voyons des images, des visages, des regards, nous entendons des voix, et tout change. Plus que les appels des organisations humanitaires, les visages émaciés et les corps squelettiques des enfants du Biafra, diffusées par ces organisations et les médias du monde entier, ont fait davantage pour mobiliser les nations et les inciter à remédier à la tragique famine qui a sévi entre 1968 et 1970. Quand nous percevons la souffrance de l'autre de manière palpable, la question ne se pose plus : je lui accorde spontanément de la valeur et je me sens concerné par son sort". L'étymologie du mot compassion trouve là tout son sens de souffrir, ou lutter, avec, ouvrant la voie à une attitude coopérative.
Pour C.Darwin, la coopération est le moteur de l'évolution : "Si une tribu compte beaucoup de membres qui sont toujours prêts à s’entraider et à se sacrifier au bien commun, elle doit évidemment l’emporter sur la plupart des autres tribus. Ceci constitue aussi un cas de sélection naturelle"(2). Nous citons encore M.Ricard : "Comme l'explique Martin Nowak, directeur du Département de la dynamique de l'évolution à Harvard, l'évolution a besoin de la coopération pour être en mesure de construire de nouveaux niveaux d'organisation : les gènes collaborent dans les chromosomes, les chromosomes collaborent dans les cellules, les cellules collaborent dans des organismes et structures plus complexes, ces structures collaborent dans des corps, et ces corps collaborent dans des sociétés. Ainsi, tout au long de l'histoire de la vie, des unités initialement indépendantes se sont assemblées de manière coopérative pour finir, avec le temps, par constituer des individus à part entière, un être humain, par exemple, ou des «superorganismes», comme dans le cas d'une colonie de fourmis. Envisagé dans ce contexte, le mot «coopération» n'implique aucune motivation consciente, puisqu'il s'applique aussi bien à des gènes qu'à des bactéries ou à des animaux supérieurs".
J.Benyus déclare : "C'est incroyable, après des siècles de recherche scientifique nous ne découvrons qu'aujourd'hui ces stratégies de coopération et combien elles sont omniprésentes. Il est temps de remettre en cause notre définition de ce qui est «naturel». Chaque étudiant en Ecole de commerce apprend que la compétition dirige le monde. C'est ce que l'on leur enseigne : être un bon compétiteur. Alors qu'en réalité la sélection naturelle semble récompenser les organismes qui sont de bons partenaires. En fait ce sont les stratégies de coopération qui permettent aux organismes de s'adapter à tous les changements de leur environnement. Imaginez que nous définissions l'organisation du monde selon un nouveau principe : la coopération mutuellement bénéfique plutôt que qui est le plus fort ?"(3).
Des exemples de coopération pour l'évolution nous en avons trouvés dans un reportage diffusé sur la chaîne Arte : Au royaume des champignons. "Il y a un milliard d'année, la planète Terre sort d'une longue période glaciaire. Le retrait des glaciers révèle un paysage aride, et pourtant de cette désolation va émerger toute l'abondance de la vie terrestre. Des mycètes microscopiques faisaient partie des pionniers. Il y a environ un milliard d'années, la planète Terre a commencé à être colonisée par des microbes. Et ces microbes comprenaient les bactéries et aussi les champignons vivants sur la croûte terrestre. Les premiers mycètes terrestres survivent en extrayant les minéraux de la roche… Ce sont les champignons qui ont transformé les pierres en terre. Les mycètes mangent les roches. Ils produisent des spores qui dégagent de l'acide qui décompose la surface de la roche. Ces filaments fongiques à croissance rapide appelés hyphes creusent la roche pour en extraire les minéraux… En minéralisant les roches, les mycètes vont lentement préparer le terrain pour l'arrivée des premières plantes. Il y a environ 500 millions d'années, un groupe d'algues a commencé à se déplacer des bords de l'océan vers les étangs d'eau douce sur la terre. Mais pour s'ancrer dans le sol les algues ont dû conclure une entente avec les mycètes… En échange des minéraux essentiels des mycètes elles offrent des sucres. Cette relation mutuellement avantageuse est une forme de symbiose et cela va devenir l'un des moteurs les plus puissants de l'évolution… Les mycètes explorent les hépatiques et se créent un passage entre les cellules de la plante, certains arrivent même à y pénétrer. Les champignons ont donc pu occuper la plante elle-même et former ces magnifiques structures en forme d'arbres qu'on appelle arbuscules. C'est grâce à ces arbuscules que les plantes sont capables d'absorber le phosphore des champignons et en échange la plante lui donne le carbone généré par la photosynthèse… En collaborant avec les champignons les hépatiques ne font pas que survivre, elles se développent. Aspirant le dioxyde de carbone et rejetant de l'oxygène, ces petites plantes donnent à la planète sa première bouffée d'air frais. Au fil du temps elles changent la composition de toute l'atmosphère ouvrant la voie à l'émergence de plantes plus complexes… Et depuis lors, pratiquement toutes les plantes se nourrissent de leurs champignons symbiotiques"(4).
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1-Plaidoyer pour l'altruisme. M.Ricard
2-La descendance de l’homme. C. Darwin
3-in Le génie des arbres. Diffusion France 5
4-in Au royaume des champignons. Diffusion Arte
