UNE CERTAINE IDÉE DE LA RÉALITÉ
.
"Les autres disciples lui dirent donc: Nous avons vu le Seigneur. Mais il leur dit: Si je ne vois dans ses mains la marque des clous, et si je ne mets mon doigt dans la marque des clous, et si je ne mets ma main dans son côté, je ne croirai point"(1). L'atome par exemple, à la façon de St Thomas, comment y croire si l'on ne peut le voir sans recourir à une médiation. Nous nous proposons de visiter plusieurs pages traitant d'une réalité invisible, notamment à propos de l'idée de matière.
Charlotte Bigg écrit : "L'idée d'une vision de l'atome directe et non médiée est une illusion. Par définition, on ne peut pas voir un atome, ni à l'œil nu, ni avec un microscope optique, et ce pour une raison très simple : la taille des atomes est bien inférieure aux longueurs d'onde de la lumière visible"(2). "Dans une simple goutte d'eau, il y a mille milliards de milliards de molécules, qui elles-mêmes sont formées d'atomes. Pour situer l'échelle, rappelons que la taille d'un atome est de l'ordre de 10-9 cm (un milliardième de centimètre). Cette description granulaire de la matière ne date guère plus que d'un siècle et demi : Leucippe et Démocrite, les premiers, introduisirent cinq siècles avant Jésus-Christ la notion d'atome dans l'univers de la physique et de la philosophie, ils entendaient définir le stade ultimement petit de la matière. On sait aujourd'hui que l'atome est lui-même composé d'un noyau central autour duquel orbite un nuage d'électrons et que le noyau, à son tour, est formé de protons et de neutrons…"(3), écrivent J-P.Baton et G.Cohen-Tannoudji.
J.Staune cite N.Bohr : "La physique quantique porte non pas sur la réalité mais sur la connaissance que nous en avons"(4). M.Halévy décrit quatre approches de la matière : "Globalement, de l'histoire des sciences émergent quatre grandes écoles quant à la définition de la matière : celle de la matière substantielle, celle de la matière corpusculaire, celle de la matière ondulatoire et celle de la matière imaginaire (soit parce que spiritualisée, soit parce que mathématisée)… L'école de la matière substantielle : les philosophes-physiciens présocratiques argumentèrent sans fin, non sur l'évidence pour eux que toute matière était manifestation d'une substance primordiale et fondatrice, mais bien sur la nature de cette substance… L'école de la matière corpusculaire : née de l'observation de grains de poussières virevoltant dans un rai de lumière, la vision corpusculaire de la matière s'est formée dans le cerveau de Leucippe et de son disciple Démocrite d'Abdère vers -400. Épicure (-300) la reprit à son compte. Elle sortit de Grèce pour atteindre les rives romaines où elle trouva Lucrèce (-60) qui en fit le cœur de son De natura rerum, le premier grand bréviaire du matérialisme atomistique. Cette école consacre le triomphe de la pensée analytique, de la «brique élémentaire», de l'univers comme assemblage avec ou sans plan préétabli (on dirait aujourd'hui intelligent design), avec ou sans hasard et nécessité, avec ou sens cause initiale ou finale… L'école de la matière ondulatoire : partout dans la nature, des ondes se propagent, comme les risées à la surface de l'eau, ou le son dans l'air, ou la lumière dans l'espace où l'éther était censé la porter. Les ondes sont des phénomènes de propagation connus mais intrigants. Le mouvement mécanique classique propulse une masse d'un point vers un autre point, soit. Mais l'onde ne propage pas de matière puisque celle-ci oscille sur place comme le bouchon flottant à la surface de l'étang pourtant parcouru de vaguelettes. Ce qu'elle propage, c'est de la forme, une forme immatérielle qui passe de proche en proche en faisant vibrer — c'est-à-dire osciller autour de son point de repos — tout ce qu'elle touche à une certaine fréquence… L'école de la matière imaginaire : cette école dématérialise totalement la matière, qui devient soit une idée spirituelle, soit une abstraction mathématique. La branche spiritualiste remonte loin, aux origines de tout nominalisme : la matière est une catégorie de l'esprit et les catégories de l'esprit sont des fantasmes humains que l'homme invente, mais qui ne correspondent à rien de réel. Donc la matière n'a rien de réel. Elle est seulement un mot que les langages humains ont inventé pour rendre compte de certaines sensations. Donc la matière n'existe pas. Ce raisonnement, pour rigoureux et correct qu'il soit, sort totalement du champ de la science qui, elle, postule l'existence du réel et la pertinence des catégories de la pensée dont le fondement est dans la nature et non dans l'homme"(5).
La vision de St. Thomas serait-elle satisfaisante pour rendre compte de la matière ? Selon E.Klein : "Inspirés par l'image du monde macroscopique que nous renvoient nos sens, nous attribuons spontanément à la matière un certain nombre de propriétés qui nous semblent «naturelles» : la matière est solide, elle est impénétrable, elle est pesante, elle est composée de particules, c'est-à-dire de constituants élémentaires bien localisés dans l'espace, elle se conserve, c'est-à-dire qu'elle ne peut apparaître à partir de rien ni disparaître complètement, etc. Mais chacun sait qu'au XXe siècle la physique a vécu des révolutions très profondes, si profondes même qu'on est en droit de se demander si la matière que considèrent les physiciens aujourd'hui n'a pas perdu son parfum d'évidence. En définitive, quelle est la pertinence des attributs que la pensée commune prête à la matière ? Il y a en somme deux grandes possibilités de contact avec la matière : le contact rugueux, direct, qui bute sur les choses et n'en tire rien d'autre que le sentiment de leur présence, et le contact «en miroir», qui remplace la présence des choses par leur mise en concepts. C'est cette deuxième sorte de contact, qui consiste à doubler la matière par autre chose que son apparence immédiate, que pratique la physique. Elle vise à proposer de la matière une représentation abstraite et opératoire. Plutôt que la rencontre directe, elle choisit la stratégie de l'évitement par le formalisme, à l'issue duquel elle espère déboucher sur une rencontre plus «véritable»"(6).
J-P.Baquiast introduit dans la compréhension de la matière la théorie quantique des champs : "Nous devons préciser, avant de poursuivre, que si tout au long de cette section, nous parlons des particules élémentaires comme d'entités existantes, fussent-elles exotiques (à la fois onde et corpuscule), la physique moderne a depuis déjà un certain temps conclu que les particules n'existent pas. On peut en effet expliquer l'apparence de structures spatiales discontinues ou discrètes, attribuées à des impacts ponctuels de particules, par un modèle continu. La théorie quantique des champs… remplace depuis quelques décennies le vieux modèle corpusculaire. Pour celle-ci [il cite M.Bitbol], «chaque espèce de particule est remplacée par un champ caractéristique de chacun. Un champ est une distribution étendue dans l'espace de valeurs mesurables d'une certaine quantité. Ce champ comprend des modes propres ou états d'oscillation, comparables aux ondes stationnaires sur une corde de violon. Chaque mode propre est plus ou moins excité. Il ne peut prendre que des valeurs entières : 1, 2, 3, etc. Le degré ou nombre d'excitation de chaque mode du champ quantifié se substitue au nombre de particules dans chaque état. Le nombre 0 d'excitation de tous les modes du champ s'appelle "vide". La montée et la descente d'un niveau quantifié d'excitation vers un autre s'appellent création ou annihilation de ce que l'on nommait une particule. Au lieu de particules individualisées et innombrables, la théorie quantique des champs traite de «quanta», non individualisés et cumulables. Le sujet des propositions n'est plus la particule, mais le champ et ses modes propres»"(7).
Avec B.Greene nous nous intéresserons aux auteurs qui ont rapporté des expériences de l'élaboration de la réalité : "Certes, la réalité est ce que l'on pense qu'elle est ; la réalité nous est révélée par nos propres expériences. Cette vision de la réalité est partagée, dans une certaine mesure, par beaucoup d'entre nous, au moins de manière implicite. Moi-même je pense de cette manière dans ma vie de tous les jours ; on se laisse aisément séduire par le visage que la nature révèle directement à nos sens… La grande leçon des recherches scientifiques de ces cent dernières années est que l'expérience humaine se révèle souvent trompeuse quant à la véritable nature de la réalité. Juste sous la surface de la vie quotidienne réside un monde à peine reconnaissable. Les disciples des sciences occultes, les adeptes d'astrologie ou tous ceux qui sont fidèles à des principes religieux concernant une réalité au-delà de nos observations ont, avec des points de vue variés et depuis fort longtemps, atteint une conclusion analogue. Mais ce n'est pas à cela que je pense. J'ai en tête le travail d'inventeurs de génie, de chercheurs infatigables –femmes et hommes de science – qui ont épluché l'oignon cosmique couche par couche, énigme par énigme, pour dévoiler un Univers tout à la fois surprenant, inconnu, passionnant, élégant et complètement différent de tout ce que quiconque aurait pu imaginer"(8).
Pour B.Nicolescu le langage peut être un obstacle à la connaissance de la réalité : "Une réflexion rigoureuse sur notre époque ne peut pas éluder le problème de la compréhension entre les hommes. Or, cette compréhension passe tout d'abord par le langage, par les mots porteurs de significations, mots constituant la langue dite «naturelle» – celle utilisée dans la vie de tous les jours. L'illusion que les mots de la langue naturelle sont précis, qu'il suffit de savoir leur signification exacte en consultant, par exemple, un bon dictionnaire, est tenace et répandue. Tant que cette illusion n'est pas extirpée, aucun progrès dans la compréhension entre les hommes ne sera possible. Le haut degré d'ambiguïté de la langue naturelle a évidemment été remarqué par les spécialistes en linguistique : «Une langue naturelle échappe à la contrainte d'une référenciation objective et identique pour tous ses utilisateurs. Elle fonctionne pour elle-même et construit ses propres référentiels, elle se prête alors au mensonge et aussi à toute création imaginative. Un système linguistique n'est alors pas en relation biunivoque avec l'univers perçu par les organes de la perception» [J.P.Desclés]. Comme si l'existence de plus de trois mille langues ne suffisait pas en tant que barrière de la compréhension entre les hommes, à cela s'ajoute l'imprécision liée à la perception individuelle des mots. La signification des mots dépend du savoir de celui qui parle, de ses associations en fonction de la mémoire de son propre corps, de ses sentiments, de son intellect"(9).
A.Koestler évoque à son tour la question des représentations médiées par le langage : "Les mots sont des outils essentiels pour formuler et communiquer les pensées, et aussi pour les emmagasiner dans la mémoire; malheureusement, les mots peuvent devenir pièges, appeaux ou camisoles de force. Nombreux sont les concepts fondamentaux de la science qui, à telle ou telle époque, ont servi à la fois d'outils et de pièges; par exemple «temps», «espace», «masse», «force», «poids», «éther», «corpuscule», «onde», dans les sciences physiques; «but», «volonté», «sensation», «conscience», «conditionnement», en psychologie; et en mathématiques «limite», «continuité», «calculabilité», «divisibilité». Car il ne s'agissait pas de simples étiquettes, comme les noms donnés aux personnes et aux objets; il s'agissait de constructions artificielles qui, derrière une façade innocente, dissimulaient les traces de l'espèce particulière de logique qui avait servi à les fabriquer"(10).
B.Nicolescu traite du processus mis en œuvre dans la création scientifique : "Un cliché tenace veut que la création scientifique, surtout en mathématique et en physique théorique, soit associée à une démarche logique inébranlable, le facteur psychologique étant présent tout au plus sur le plan de l'accident et du pittoresque. Il est vrai qu'un résultat scientifique partiel, technique s'obtient généralement par le développement rigoureux d'un certain formalisme. Mais, dans le grand jeu de l'invention scientifique, le feu ardent de l'imaginaire joue souvent un rôle prédominant par rapport au calme imperturbable de la logique scientifique".
Avant d'explorer plus avant le développement du processus créatif, A.Koestler souligne la démarche analogique de la pensée : "Pour certains auteurs, l'acte créateur se ramène entièrement l'exhumation d'analogies cachées. «Les découvertes de la science, les œuvres d'art sont des explorations, mieux des explosions, des ressemblances dissimulées», écrit Bronowski. Mais où se cachent les ressemblances, et comment les trouve-t-on? La branche de Sultan était effectivement visible en tant que bâton, encore que, même en ce cas, il fallut pour découvrir la ressemblance modifier le cadre de perception. Mais dans la plupart des découvertes vraiment originales «voir» est «imaginer», c'est l'œuvre de l'esprit et surtout de l'inconscient. L'analogie entre la vie d'un microbe d'une maladie bovine et celle d'un autre microbe dans un bouillon de culture oublié n'était «cachée» nulle part; elle fut «créée» par une imagination; une fois créée, elle devint évidemment visible pour tout le monde, comme la métaphore qu'invente un poète devient cliché pour la postérité. En logique, le mot «analogie» signifie raisonnement à partir de causes parallèles; vulgairement, il signifie que deux situations ou deux événements se ressemblent sur certains points et non sur tous. La difficulté est dans ce «parallélisme» et dans cette «ressemblance»; cette dernière en particulier n'a cessé de tourmenter la psychologie depuis que «l'association par ressemblance» fut inventée (par Bain, je crois) pour expliquer le fonctionnement de la raison. Un Chinois collectionneur de timbres ressemble à un Noir, étant comme lui du sexe masculin; il ressemble à une Chinoise, étant chinois; et il ressemble aux philatélistes de tous les pays. Les mathématiques naquirent, dit à peu près Bertrand Russell, lorsqu'on découvrit qu'il y a quelque chose de commun entre un couple de faisans et une paire de gifles : à savoir le nombre deux. La ressemblance n'est donc pas une chose, offerte ou cachée; c'est un rapport établi par l'esprit qui choisit de s'intéresser aux traits qui se superposent à un certain égard, dans un certain sens, et de laisser les autres de côté. Un processus apparemment très simple comme celui qui consiste à reconnaître la similitude de deux « a » écrits de façons différentes suppose dans le système nerveux des phénomènes d'abstraction et de généralisation qui restent très mal expliqués".
A.Koestler développe l'idée d'une bissociation de la pensée, sinon nécessaire du moins fréquente, au cours de la création : "Les problèmes qui aboutissent aux découvertes originales sont précisément ceux que l'on ne peut résoudre par les règles habituelles puisque les matrices précédemment appliquées aux problèmes de même nature ne conviennent plus, du fait de caractéristiques ou de complexités nouvelles, de nouvelles données d'observation, voire de questions nouvelles. La recherche de l'indice, de la «combinaison» de Poincaré, qui doit permettre d'ouvrir la serrure du problème, procède sur plusieurs plans et met en jeu des processus inconscients à diverses profondeurs. En général, cette activité à plusieurs niveaux, au cours de la période d'incubation, crée en elle-même un état de réceptivité; elle prépare l'intelligence à bondir sur les chances favorables (Gutenberg et le pressoir, Archimède, Pasteur, Darwin, Fleming). Dans les découvertes de ce genre, où la pensée rationnelle et le déclenchement du hasard jouent l'une et l'autre un rôle notable, l'inconscient semble avoir pour fonction principale de maintenir constamment le problème à l'ordre du jour, même quand l'attention consciente est occupée ailleurs. Mais en d'autres types de découverte l'inconscient joue un rôle d'orientation plus spécifique en mettant en jeu des formes d'imagination qui ne se manifestent d'ordinaire que dans le rêve et certains états connexes. Leurs codes, de façon plus ou moins permanente, fonctionnent «clandestinement» parce qu'ils régissent un mode de pensée qui domine dans l'enfance et dans les sociétés primitives et qui, chez l'adulte normal, est supplanté par des techniques intellectuelles plus rationnelles et plus réalistes — ou considérées comme telles. Ces couches quasi-archéologiques de la hiérarchie mentale forment un monde à part dont nous avons un aperçu dans les rêves; leur existence est une sorte de document historique qui témoigne de l'évolution mentale et il convient de ne pas les confondre avec les techniques automatisées qui, une fois bien apprises, fonctionnent inconsciemment pour des raisons d'économie intellectuelle. (Il serait sans doute préférable de nommer «subconscient» ces couches archéologiques de l'esprit pour les distinguer des processus dont nous sommes simplement in-conscients, parce qu'ils fonctionnent de manière automatique. Mais les connotations freudiennes du mot «subconscient» entraîneraient probablement d'autres confusions.) La période d'incubation permet de «reculer pour mieux sauter». De même que dans le rêve les lois du raisonnement logique sont suspendues, de même en «pensant à côté» l'esprit se libère provisoirement de la tyrannie des concepts ultra-précis, des axiomes et des préjugés incorporés à la texture même des processus intellectuels spécialisés. Il peut rejeter la camisole de force de l'habitude, dédaigner les contradictions apparentes, désapprendre et oublier — et acquérir en échange plus de légèreté, plus de souplesse, et plus de crédulité. Cette révolte contre les entraves nécessaires pour maintenir l'ordre et la discipline de la pensée normale, mais fatales au bond créateur, est symptomatique du génie comme de la loufoquerie; la direction intuitive les distingue, dont seul profite le génie".
H.Poincaré rapporte son propre fonctionnement : "J'ai observé surtout le fait pour les idées qui me sont venues le matin ou le soir dans mon lit, dans un état semi-hypnotique". Il poursuit : "Le moi inconscient ou, comme on dit, le moi subliminal joue un rôle capital dans l'invention mathématique ; cela résulte de tout ce qui précède. Mais on considère d'ordinaire le moi subliminal comme purement automatique. Or nous avons vu que le travail mathématique n'est pas un simple travail mécanique, qu'on ne saurait le confier à une machine, quelque perfectionnée qu'on la suppose. Il ne s'agit pas seulement d'appliquer des règles, de fabriquer le plus de combinaisons possibles d'après certaines lois fixes. Les combinaisons ainsi obtenues seraient extrêmement nombreuses, inutiles et encombrantes. Le véritable travail de l'inventeur consiste à choisir entre ces combinaisons, de façon à éliminer celles qui sont inutiles ou plutôt à ne pas se donner la peine de les faire. Et les règles qui doivent guider ce choix sont extrêmement fines et délicates ; il est à peu près impossible de les énoncer dans un langage précis ; elles se sentent plutôt qu'elles ne se formulent ; comment, dans ces conditions, imaginer un crible capable de les appliquer mécaniquement ? Et alors une première hypothèse se présente à nous ; le moi subliminal n'est nullement inférieur au moi conscient ; il n'est pas purement automatique, il est capable de discernement, il a du tact, de la délicatesse ; il sait choisir, il sait deviner. Que dis-je ? Il sait mieux deviner que le moi conscient, puisqu'il réussit là où celui-ci avait échoué. En un mot, le moi subliminal n'est-il pas supérieur au moi conscient ? … Il est certain que les combinaisons qui se présentent à l'esprit, dans une sorte d'illumination subite, après un travail inconscient un peu prolongé, sont généralement des combinaisons utiles et fécondes, qui semblent le résultat d'un premier triage"(11).
Nous souhaiterions rapprocher les propos de A.Koestler et de H.Poincaré avec les recherches de B.Mazoyer rapportées par P.Van Eersel : "Une autre idée reçue s'est récemment effondrée, selon laquelle nous n'utiliserions qu'une petite fraction de nos capacités cérébrales. «D'un point de vue neurologique, explique Bernard Mazoyer, c'est archifaux. En réalité, notre cerveau travaille à flux tendu, sans réserve d'énergie et toujours à 100 % de ses capacités, nuit et jour, que l'on soit éveillé ou endormi. Mais seulement 1 % de cette activité est "cognitive", c'est-à-dire accessible à la conscience : tout ce qui nous sert à penser, parler, inventer, décider ou bouger. Les 99 % restants sont inconscients et servent à confirmer et renforcer en permanence tous nos réseaux neuronaux». Ces 99 % constituent le «fonctionnement cortical par défaut», notion tout à fait nouvelle dont le Pr Bernard Mazoyer est l'un des inventeurs. Découverte confondante, répétons-la pour mieux nous en imprégner : toutes les activités corticales dont nous avons conscience, qu'elles soient cognitives ou motrices (entendre, voir, sentir, goûter, se souvenir, réfléchir, imaginer, décider, agir, se retenir, refuser...), tout cela ne consomme qu'un centième de l'énergie dont notre cerveau a besoin ! Avec les 99 % restants, il consolide, confirme, infirme, corrige ou reformate tous les réseaux neuronaux, en permanence, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, depuis notre naissance jusqu'à notre mort, totalement à notre insu ! Plusieurs laboratoires, dont celui de Robert Schulman, à Yale, ont notamment démontré que 80 % à 85 % de l'énergie consommée par le cerveau servait à maintenir en état de marche non seulement les neurones, mais les synapses glutasynergiques, c'est-à-dire les synapses excitatrices, donc les connexions entre les cellules. Nous savions que notre vision du monde était intégralement filtrée et interprétée par notre cerveau — si bien que nous ne connaissons pas le réel dans l'absolu, mais seulement traduit par nos réseaux neuronaux, eux-mêmes fonction de nos croyances. Mais nous ignorions que notre cortex retravaillait en permanence, à notre insu, tous ces réseaux, donc tous nos souvenirs. Bien qu'il consomme 99% de l'énergie absorbée par le cerveau, et apparaisse donc avec force dans toutes les machines à imagerie corticale, observer ce «fonctionnement par défaut» n'est techniquement possible que depuis peu et ouvre des boulevards de questions nouvelles. L'équipe de Bernard Mazoyer traque le sujet sans relâche. Il se dégage de ces travaux une sorte d'inconscient cérébral — le professeur préfère parler de «non-conscient» pour éviter le terme freudien. L'étude de ce non-conscient révèle l'existence de cinq réseaux de réseaux, dont la découverte semble ouvrir un vaste faisceau de pistes aux chercheurs : un réseau visuel ; un réseau porteur des autres entrées sensorielles ; un réseau dédié aux intentions, alertes et apprentissages ; un réseau de mémoire de travail (à très court terme) ; un réseau de mémoire épisodique (à long terme). Des pistes prometteuses, mais qui ne conduisent pour l'instant à aucune explication globale. Ce non-conscient obéit-il à une logique d'ensemble ? Pour tenter de le comprendre, les chercheurs placent à l'intérieur d'un scanner IRMf des cobayes humains, qu'ils invitent à essayer de ne penser à rien — c'est-à-dire, au mieux, à méditer, ou, au minimum, à rêvasser et à laisser leur mental à la dérive. Leur fonctionnement cortical par défaut se laisse-t-il ainsi percer à jour? Non, pour une raison toute simple, qui constitue un casse-tête pour les chercheurs : comment savoir ce que ressentent les personnes ainsi scannées quand elles «ne pensent à rien» ? Si on leur pose la question, elles entrent illico en fonctionnement conscient et l'expérience est ratée. Seule solution, les interroger après coup, en espérant que leur mémoire sera suffisamment subtile pour décrire ce qui se passait en eux au moment où il était censé ne rien s'y passer. Au vu de leurs réponses, il semblerait qu'il y ait deux types de psyché humaine : les visuelles et les verbales. Et les verbales ont apparemment plus de pouvoir de plasticité volontaire que les visuelles. Mais cela ne nous dit pas vraiment à quoi ressemble, subjectivement, le fameux fonctionnement par défaut... même si, encore une fois, celui-ci occupe 99 % du travail de notre cerveau. Selon le Pr Mazoyer, parmi les pistes de recherche les plus intéressantes, menées en France et aux États-Unis, certaines tentent de déterminer si le «langage non conscient » qu'utilisent les différentes grandes zones du cerveau pour se parler entre elles repose sur des échanges d'images ou plutôt sur une grammaire et une sémantique. D'autres travaux semblent indiquer que, pendant le sommeil, se produisent des phénomènes oscillatoires venus de l'hippocampe, dans les structures profondes, et conduisant à consolider nos souvenirs. Mais cette consolidation ne correspond pas à ce que le bon sens commun nous suggère, puisqu'en somme, chaque fois que nous dormons, tous nos souvenirs se trouvent intégralement remodelés, modifiés, reconstruits !"(12).
A la suite, nous voudrions revenir vers J.Lacan en citant P.Dahan : "Dans la cure, l’acte analytique est représenté par Lacan comme une coupure. La coupure est ce qui a un effet d’interprétation pour l’analysant. L'interprétation peut se faire sous la forme de la répétition d’un signifiant, d’une interruption de séance, ou d’une intervention de l’analyste… sur la surface de la bande de Moebius la coupure change radicalement la structure de la bande qui, d’une bande unilatère devient une bande bilatère. La bande de Moebius détient cette propriété particulière, d’être à la fois une surface qui unit en tout point de sa surface un envers et un endroit. Elle est aussi «une pure coupure», comme le souligne Lacan, puisque si on la découpe en son milieu, au lieu, comme on pourrait s’y attendre, d’obtenir deux bandes de même nature, on obtient une seule bande biface… La figure de la bande de Moebius va servir, par analogie, à concevoir les effets du signifiant dans le réel" (14). Il n'y aurait au cours de l'acte créatif aucune coupure dans la "bande de Moebius" du fonctionnement cérébral, coupure entre le fonctionnement conscient et le fonctionnement inconscient. Si l'on veut garder l'analogie avec l'acte analytique, la coupure de ce ruban modifie la structure, là celle du discours de l'analysant, ici celle de l'intuition créatrice confrontée à l'analyse raisonnée des données, en reprenant les mots d'H.Poincaré : "Inventer, je l'ai dit, c'est choisir".
.
1-Evangile selon Saint Jean
3-L'horizon des particules. J-P.Baton et G.Cohen-Tannoudji.
4-Ni hasard, ni nécessité. M.Halévy
5-L'unité de la physique. E.Klein
6-Pour un principe matérialiste fort. J-P.Baquiast
7-La magie du cosmos. B.Greene
8-Notre existence a-t-elle un sens ? J.Staune
9-Nous, la particule et le monde. B.Nicolescu
10-Le cri d'Archimède. A.Koestler
11-L'invention mathématique. H.Poincaré
12-Votre cerveau n'a pas fini de vous étonner. P.Van Eersel et collectif
