OÙ EST LA FRONTIÈRE ?
.
Les états émotionnels intenses peuvent donner l'impression ou l'illusion qu'ils sont spontanément partagés. Leur caractère ineffable incite à penser qu'en ces instants toute la conscience est comme embrasée dans une sorte d'acmé. Nous voulons évoquer les émotions que suscitent par exemple la vision d'un paysage extraordinaire, mais aussi un moment où la communication peut paraître totale entre deux ou plusieurs individus, ou encore une extase mystique telle celle que relate Pascal dans son Mémorial et dont nous citons ces quelques phrases : "Depuis environ 10 heures et demie du soir jusques environ minuit et demi, Feu… Certitude. Certitude. Sentiment. Joie. Paix… Oubli du monde et de tout, hormis Dieu… Joie, joie, joie, pleurs de joie… Renonciation totale et douce"(1). Cet extrait des Actes des Apôtres ne nous fait-il pas le récit d'un partage collectif de nature hallucinatoire ? "Ils se trouvaient réunis tous ensemble. Soudain il vint du ciel un bruit pareil à celui d'un violent coup de vent : toute la maison où ils se tenaient en fut remplie. Ils virent apparaître comme une sorte de feu qui se partageait en langues et qui se posa sur chacun d'eux. Alors ils furent tous remplis de l'Esprit Saint : ils se mirent à parler en d'autres langues, et chacun s'exprimait selon le don de l'Esprit. Or, il y avait, séjournant à Jérusalem, des Juifs fervents, issus de toutes les nations qui sont sous le ciel. Lorsque les gens entendirent le bruit, ils se rassemblèrent en foule. Ils étaient dans la stupéfaction parce que chacun d'eux les entendait parler sa propre langue. Déconcertés, émerveillés, ils disaient : « Ces hommes qui parlent ne sont-ils pas tous des Galiléens ? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle ?»"(2). Nous citons à la suite deux extraits de vision née d'un paysage. Celle de Fritjof Capra: "J'étais assis au bord de l'océan, pendant une soirée d'automne, observant le mouvement des vagues et sentant le rythme de ma respiration quand, soudain, je pris conscience que tout l'environnement était comme engagé dans une danse cosmique gigantesque. Comme physicien, je pris connaissance du fait que le sable, les rochers, l'eau et l'air autour de moi étaient faits de molécules et d'atomes, et que ceux-ci consistaient de particules qui interagissaient les unes avec les autres, créant et détruisant d'autres particules. Je sus également que l'atmosphère de la terre était continuellement bombardée par des pluies de «rayons cosmiques», particules d'énergie élevée sujettes à de multiples collisions dès leur pénétration dans l'air. Tout ceci m'était familier, en relation avec mes recherches sur la physique de haute énergie mais, jusqu'à ce moment, je ne l'avais expérimenté que par des graphes, des diagrammes et des théories mathématiques. Dès que je m'assis sur cette plage, mes expériences passées devinrent vivantes. Je «vis» des cascades d'énergie descendant de l'espace extérieur, dans lequel les particules étaient créées et détruites en pulsions rythmiques. Je «vis» les atomes des éléments et ceux de mon corps, participant de cette danse cosmique de l'énergie"(3); celle du chef sioux Cerf Noir : "Alors j'étais debout sur la plus haute montagne et au-dessus de moi tout autour se trouvait le cercle complet du monde. Et pendant que J'étais debout là-haut, je vis plus que je ne puis raconter et je compris plus que je ne vis. Car j'étais en train de voir d'une manière sacrée les formes de toutes choses en l'Esprit, et la forme de toutes les formes telles qu'elles doivent vivre ensemble comme un seul être. Et je vis que le cercle sacré de mon peuple était l'un des nombreux cercles qui n'en font qu'un, aussi étendu que la lumière du jour et la lumière des étoiles, et en son centre grandit un puissant arbre fleurissant pour abriter tous les enfants d'une seule mère et d'un seul père. Et je vis que c'était sacré"(3).
A partir des perceptions le cerveau prévoit le monde. Les modèles de la réalité construits sur ces prévisions ne peuvent que diverger, c'est l'histoire de l'élaboration des cultures. "Dès que nous avons pu partager nos modèles du monde physique, nous avons découvert que les modèles des autres sont légèrement différents des nôtres. Certains individus sont des experts qui disposent de modèles clairement meilleurs, en ce qui concerne certains aspects de la réalité. En rassemblant les modèles d'un grand nombre de gens, nous pouvons construire un modèle qui sera meilleur que n'importe quel modèle élaboré par une personne seule. De plus, notre connaissance du monde ne sera plus tributaire d'une seule existence — la connaissance sera transmise d'une génération à l'autre", écrit C.Frith. Nos modèles ne sont pas identiques, nous citons de nouveau C.Frith : "Quand je regarde un arbre dans le jardin, je n'ai pas d'arbre dans mon esprit. Ce que j'ai à l'esprit, c'est un modèle (une représentation) de l'arbre construit par mon cerveau. Ce modèle s'est formé au travers d'une série de suppositions et de prédictions. De la même façon, quand j'essaie de vous dire quelque chose, je ne peux pas voir votre idée dans mon esprit, mais mon cerveau, encore une fois par des suppositions et des prédictions, peut construire un modèle (une représentation) de votre idée dans mon esprit. Maintenant j'ai deux choses à l'esprit : 1) mon idée ; 2) mon modèle de votre idée. Je peux les comparer directement. Si elles sont proches, alors je vous ai probablement communiqué mon idée avec succès. Si elles sont différentes, alors j'ai certainement manqué mon but. Je peux savoir si ma communication a été défaillante lorsque ma prédiction sur ce que vous allez faire s'avère erronée. Toutefois le processus ne s'arrête pas là. Si je sais que ma communication a été défaillante, je vais changer ma façon de communiquer. Je devrais aussi avoir un indice sur ce que je dois modifier. Je compare mon idée avec mon modèle de votre idée et je constate qu'ils ne correspondent pas. Il y a une erreur de prédiction. Or je peux également examiner la nature de cette erreur. Quelles sont précisément les différences entre mon idée et mon modèle de votre idée ? La nature de l'erreur de prédiction me dit comment modifier ma façon de communiquer : quels sont les points que je dois souligner et quels sont ceux qui n'ont pas d'importance. Je ne choisis pas mes mots seulement en fonction de ce qu'ils signifient ; j'adapte mes mots à la personne avec qui je parle. Plus je parle à quelqu'un, plus je sais quels mots vont fonctionner -exactement comme j'apprends à percevoir le monde en regardant autour de moi"(4).
A.Damasio souligne la complexité des interactions entre le corps et l'esprit : "À partir de la référence fondamentale fournie en permanence par le corps, l'esprit peut ensuite se rapporter à beaucoup d'autres choses, réelles et imaginaires. Cette troisième thèse s'appuie sur les notions suivantes : -1.Le cerveau humain et le reste du corps constituent une entité globale (autrement dit, l'organisme), dont le fonctionnement intégré est assuré par des circuits de régulation neuraux et biochimiques mutuellement interactifs (impliquant aussi les systèmes endocrine, immunitaire et nerveux autonome); -2.L'organisme interagit avec l'environnement en tant que tout l'interaction n'est pas le seul fait du corps, ni le seul fait du cerveau ; -3.Les processus physiologiques que nous appelons mentaux émanent de ce tout, fonctionnel et structural, et non pas seulement du cerveau : les phénomènes mentaux ne peuvent être pleinement compris que dans le contexte de l'interaction de la totalité de l'organisme avec l'environnement. Il faut donc considérer que l'environnement est, en partie, le produit de l'activité elle-même de l'organisme, et cela ne fait que souligner la complexité des interactions que nous devons prendre en compte. Ordinairement, on ne se réfère pas à l'organisme lorsqu'on parle du cerveau et de l'esprit. Il paraît si évident que le mental découle de l'activité des neurones, qu'on ne discute que de ceux-ci, comme si leur mise en œuvre pouvait être indépendante de celle du reste de l'organisme. Mais lorsque j'ai entrepris des recherches sur les troubles de la mémoire, du langage et de la faculté de raisonnement chez de nombreux êtres humains souffrant de lésions cérébrales, l'idée s'est imposée à moi que l'activité mentale, de ses aspects les plus simples aux plus sublimes, nécessite la participation à la fois du cerveau et du corps proprement dit. Je crois que, par rapport au cerveau, le corps proprement dit est davantage qu'une structure le soutenant et modulant son fonctionnement : il fournit un contenu fondamental aux représentations mentales"(4).
Dans les pages suivantes, A.Damasio répond à la question "que veut dire vraiment ressentir une émotion?", à partir de cette situation "imaginez que vous rencontriez un ami que vous n'avez pas vu depuis longtemps" : "-1.Tout commence par la représentation consciente que vous vous faites d'une personne ou d'une situation. Cette représentation consiste en images mentales organisées en un processus de pensée, images qui se rapportent aux multiples aspects de votre relation avec la personne en question, aux réflexions que vous inspirent la situation présente et ses conséquences pour vous et d'autres personnes ; en somme, il s'agit d'une évaluation rationnelle des diverses données de l'événement dans lequel vous êtes impliqué. Certaines des images que vous évoquez sont de nature non verbale (comme la physionomie d'une personne donnée dans un environnement donné), tandis que d'autres sont verbales (mots et phrases se rapportant à des particularités de la personne, ou à des activités, ou à des noms, etc.). Le substrat neural de ces images est une série de différentes représentations topographiquement organisées, siégeant dans divers cortex sensoriels fondamentaux (visuels, auditifs, etc.). Ces représentations sont élaborées sous l'égide de représentations potentielles distribuées dans un grand nombre de cortex d'association de niveau élevé. -2.À un niveau non conscient, des circuits du cortex préfrontal répondent de façon automatique et involontaire aux signaux résultant du traitement des images en question. Ces réponses préfrontales émanent de représentations potentielles contenant des informations sur la façon dont certaines situations ont généralement été couplées à certaines réponses émotionnelles au cours de l'histoire individuelle. En d'autres termes, elles proviennent de représentations potentielles acquises et non pas innées, bien que, comme on l'a vu plus haut, les représentations potentielles acquises aient été élaborées grâce aux représentations potentielles innées. Les représentations potentielles acquises détiennent le souvenir des relations entre situations et émotions, telles qu'elles ont été éprouvées individuellement. En fait, votre expérience personnelle a pu être légèrement différente ou très différente de celle des autres individus : c'est la vôtre, et la vôtre seule. Bien que la relation entre un type particulier de situation et une émotion donnée soit, dans une grande mesure, semblable chez la plupart des individus, l'expérience vécue personnelle en donne une version propre à chacun. Pour résumer : les représentations potentielles préfrontales acquises nécessaires à l'expression des émotions secondaires sont distinctes des représentations potentielles innées nécessaires à l'expression des émotions primaires. Mais, comme nous le verrons ci-dessous, les premières ont besoin des secondes pour s'exprimer mer. -3.Non conscientes, automatiques et involontaires, les réponses émanant des représentations potentielles préfrontales décrites dans le paragraphe précédent sont signalées à l'amygdale et au cortex cingulaire antérieur. Les représentations potentielles qui sont contenues dans ces dernières régions répondent (a) en activant des noyaux relevant du système nerveux autonome et en envoyant des messages au corps par le biais des nerfs périphériques, de sorte que les viscères se conforment à l'état le plus souvent associé au type de situation qui a déclenché tout ce processus ; (b) en envoyant des signaux au système moteur, de telle sorte que les muscles squelettiques complètent le tableau de l'émotion par des expressions faciales et des postures du corps ; (c) en activant les systèmes (endocrines et nerveux) sécréteurs d'hormones et de peptides, ces substances chimiques ayant pour effet d'induire des changements dans l'état du corps et celui du cerveau , et finalement (d), en activant, sur des modes particuliers, les neurones modulateurs non spécifiques du tronc cérébral et de la base du télencéphale, qui déversent alors leurs messages chimiques à diverses régions du télencéphale (comme par exemple, les ganglions de la base et le cortex cérébral). Ce vaste ensemble d'actions variées représente une réponse massive, concernant tout l'organisme ; chez une personne en bonne santé, c'est une merveille de coordination"(5). Comme l'indique A.Damasio "votre expérience personnelle a pu être légèrement différente ou très différente de celle des autres individus : c'est la vôtre, et la vôtre seule", nous sommes loin d'un partage spontané du ressenti des émotions.
J.Narby explore une autre frontière en s'interrogeant sur l'origine du curare: "Selon la théorie habituelle, ce serait en expérimentant au hasard que ces cultures «primitives» seraient tombées sur des molécules toutes faites par la nature. Dans le cas de ce paralysant musculaire, cet argument paraît peu probable. D'une part, il existe à travers l'immensité du bassin amazonien une quarantaine de genres de curare, élaborés à partir de quelque soixante-dix espèces végétales différentes. D'autre part, lorsque l'on examine les techniques de sa préparation, il devient évident qu'il n'y a pas beaucoup de place pour le hasard. Par exemple, pour fabriquer le genre de curare utilisé par la médecine occidentale, il est nécessaire de combiner plusieurs plantes et de les cuire dans de l'eau pendant soixante-douze heures, tout en évitant soigneusement de respirer les vapeurs parfumées, mais mortelles, que la mixture dégage. De plus, le produit final, qui se présente sous la forme d'une pâte concentrée, n'est actif que par voie sous-cutanée. Si on l'avale ou si on l'étale sur sa peau, par exemple, il est anodin. Comment des chasseurs de la forêt tropicale, soucieux de préserver avant tout la qualité de la viande, ont-ils pu même imaginer une solution intraveineuse? Lorsque l'on questionne ces peuples sur l'invention de cette substance, ils répondent quasi invariablement que son origine est mythique. Ainsi, les Tukano de l'Amazonie colombienne disent que c'est le créateur de l'univers lui-même qui a inventé le curare, et qui le leur a donné"(6). J.Narby suppose une autre communication entre les Tukano et la nature pour expliquer l'élaboration problématique du curare. Ce constat nous invite à poser de nouveau la question : "où est la frontière ?", au regard des méandres du fonctionnement de la conscience.
Dans sa cartographie des états de conscience, S.Groff expose différents cas de communication extraordinaire :"Les expériences médiumniques ont tout particulièrement retenu l'intérêt des participants aux séances spirites, des individus explorant la question de la survie après la mort et des auteurs de littérature occulte. Elles englobent les rencontres et les communications télépathiques avec des proches et des amis disparus, des contacts avec des entités désincarnées et des incursions dans le domaine astral. Les sujets vivant la forme la plus simple de cette expérience ont des apparitions de défunts qui leur transmettent des messages, dont le contenu s'adresse à l'expérimentateur lui-même ou à des tiers —le sujet sert alors d'intermédiaire. Des expériences de ce type ont été rapportées par des sujets de séances psychédéliques par des clients participant à des psychothérapies empiriques ainsi que par des individus ayant vécu des expériences de confrontation avec la mort. Il arrive que le sujet ne perçoive pas une entité désincarnée individuelle, mais un domaine astral tout entier avec ses apparitions fantomatiques diverses. On mentionnera à cet égard le « domaine des esprits confus » dont parle Raymond Moody (Moody, 1977). Les sujets vivant une forme quelque peu plus complexe de ce phénomène entrent dans un état de transe et semblent possédés par une entité ou par une forme d'énergie étrangère. Des événements de ce type font songer aux transes médiumniques caractéristiques des séances de spiritisme. Au cours d'une transe médiumnique, l'expression du visage du sujet subit une transformation grotesque, son attitude et ses gestes deviennent étranges et sa voix est altérée de façon spectaculaire. J'ai vu des individus dans cet état parler des langues étrangères qu'ils ne connaissaient pas, pratiquer l'écriture automatique, produire d'obscurs hiéroglyphes ou des dessins étranges et inintelligibles. Ces manifestations sont elles aussi très semblables à celles décrites dans la littérature spirite et occulte… La situation serait simple si les expériences de communication avec des entités désincarnées et des esprits d'amis et de proches décédés n'impliquaient que des visions de ces personnes et une sensation subjective d'interaction. Il serait alors possible de les considérer comme des produits de l'imagination du sujet, combinant des éléments de souvenirs, de fantasmes et de souhaits profonds. La réalité est toutefois beaucoup plus complexe que cela... J'ai personnellement observé plusieurs cas étranges : des «parents et des amis désincarnés» fournissaient des informations inattendues et vérifiables dont le sujet n'aurait pu avoir connaissance. De même, des individus recevant des messages de «défunts étrangers» constataient parfois, à leur grande surprise, que les adresses et les noms des parents des entités désincarnées étaient corrects"(7) … "Dans le cas d'expériences d'esprits animaux, les sujets ont le sentiment d'entretenir un lien profond avec divers animaux —non pas avec leurs formes physiques concrètes, mais avec leur essence archétype. Cela est parfois le résultat d'une rencontre réelle avec un représentant d'une espèce particulière, que l'individu se trouvant dans un état non ordinaire de conscience perçoit sous une forme déifiée… Les esprits d'animaux rencontrés dans des états non ordinaires de conscience, sont dans bien des cas perçus non seulement comme étant de nature divine, mais encore comme étant des professeurs et des amis offrant leur aide et leurs conseils spirituels. Ces phénomènes s'accompagneront parfois d'une compréhension profonde de la fonction sacrée que remplissent certains animaux dans diverses cultures, notamment : la vache en Inde ; le chat, le crocodile et le faucon en Égypte ; le vautour chez les Parses. De telles expériences donnent aussi accès à la psychologie des cultures totémiques et à la fonction des animaux totémiques. Les références au chamanisme sont toutefois très fréquentes ainsi que la compréhension du rôle de divers animaux en tant qu'assistants spirituels du chaman"… "Les individus vivant une identification à la Conscience cosmique ont le sentiment d'avoir assimilé empiriquement la totalité de l'existence et d'avoir atteint la Réalité sous-jacente à toutes les réalités. Ils sont convaincus de s'être trouvés confrontés au principe suprême et ultime de l'Etre. Ce principe est le seul mystère réel ; dès l'instant où il est accepté comme tel tout peut être expliqué et compris en fonction de lui. Les illusions de la matière, de l'espace, du temps et d'une infinité d'autres formes et niveaux de réalité ont été tout à fait transcendées et réduites à ce principe mystérieux unique, qui est leur source et leur dénominateur commun. Cette expérience est illimitée, insondable et ineffable. La communication verbale et la structure symbolique même de notre langage paraissent ridiculement inappropriées pour traduire et exprimer ses qualités. L'expérience du monde phénoménologique et des états habituels de conscience n'est plus qu'un aspect très limité, partiel et relevant de l'idiosyncrasie de cette Réalité unique. Ce principe dépasse très nettement toute compréhension rationnelle et pourtant le simple fait d'y être confronté, fût-ce brièvement, satisfait les besoins intellectuels, philosophiques et spirituels des sujets".
Nous nous intéresserons ensuite au récit de Jill Bolte Taylor, cette chercheuse en neurosciences décrit son ressenti à la suite d'un AVC : "Je ne savais plus marcher ni parler ni écrire et je ne me rappelais même plus à quoi ressemblait mon existence", écrit-elle. Cet évènement malheureux lui fait explorer la frontière de sa perception de la réalité : "Je ne me distinguais plus des entités qui m'entouraient. L'intuition m'est venue qu'au niveau le plus élémentaire, j'étais un fluide… Libéré des entraves que lui imposait le mode ordinaire de perception de mon hémisphère gauche, mon hémisphère droit a exulté de se découvrir associé au flux de l'éternel. Je ne me sentais plus isolée ni seule au monde. Mon âme en expansion atteignait les dimensions de l'univers entier en s'ébattant allègrement dans un océan sans bornes. Un subtil malaise s'instillerait sans doute chez la plupart d'entre nous à l'idée de posséder une âme aussi vaste que l'univers entier, reliée au flux d'énergie qui parcourt tout ce qui est. Et, pourtant, qui oserait nier la réalité des millions de milliards de particules en mouvement qui nous constituent ? Nous ne sommes au fond que des membranes remplies de fluides dans un univers liquide où tout s'agite sans répit. Tout autour de nous se réduit en dernière analyse à un assemblage de molécules de densités variables ; à une combinaison d'électrons, de protons et de neutrons esquissant un incessant ballet aux figures complexes. Tout est atomes. Tout est énergie. Mes yeux ne percevaient plus une mosaïque aux composants distincts. Au contraire, voilà que tout fusionnait ! Je n'analysais plus normalement ce qui se présentait à ma vue... Ma conscience en éveil se sentait rattachée à une sorte de flux cosmique. Tout se confondait dans mon champ de vision dont le moindre pixel irradiait d'énergie. Impossible de distinguer les limites entre les objets : ils ne formaient plus qu'un vaste ensemble… Je ne voyais plus en trois dimensions. Rien ne me semblait plus proche ni lointain. Je ne remarquais la présence de quelqu'un sur le seuil de la salle que lorsqu'il bougeait. Il n'allait pas de soi pour moi de prêter attention à un ensemble de molécules plutôt qu'à un autre. Pour couronner le tout, mon cerveau ne reconnaissait plus les couleurs. Jusqu'à ce fameux matin, du temps où je me percevais encore comme quelque chose de consistant, j'éprouvais un sentiment de perte quand un de mes proches disparaissait de ma vie. Là, il m'aurait été impossible de ressentir quoi que ce soit du même ordre vu que je n'établissais plus de distinction entre moi et le reste du monde. En dépit de mon traumatisme neurologique, une incomparable quiétude a envahi mon être tout entier"(8).
C'est une autre frontière que franchit Phineas Gage à la suite de son accident : " Ses principaux sens - le toucher, l'audition, la vision- étaient fonctionnels et il n'était paralysé d'aucun membre, ni de la langue. Il avait perdu la vue de son œil gauche, mais voyait parfaitement bien avec le droit. Sa démarche était assurée ; il se servait de ses mains avec adresse, et n'avait pas de difficulté notable d'élocution ou de langage. Et cependant, comme le raconte Harlow, «l'équilibre, pour ainsi dire, entre ses facultés intellectuelles et ses pulsions animales» avait été aboli. Ces changements étaient devenus apparents dès la fin de la phase aiguë de la blessure à la tête. Il était à présent «d'humeur changeante ; irrévérencieux ; proférant parfois les plus grossiers jurons (ce qu'il ne faisait jamais auparavant) ; ne manifestant que peu de respect pour ses amis ; supportant difficilement les contraintes ou les conseils, lorsqu'ils venaient entraver ses désirs ; s'obstinant parfois de façon persistante ; cependant, capricieux, et inconstant formant quantité de projets, aussitôt abandonnés dès qu'arrêtés [ ]. Se comportant comme un enfant, il avait néanmoins les pulsions animales d'un homme vigoureux». Il employait un langage tellement grossier qu'on avertissait les dames de ne pas rester longtemps en sa présence, si elles ne voulaient pas être choquées. Les remontrances les plus sévères de Harlow lui-même n'ont pas réussi à ramener notre rescapé à des comportements plus raisonnables. Ces nouveaux traits de personnalité contrastaient de façon marquée avec la modération et la force considérable de caractère dont on savait qu'il avait fait preuve avant l'accident. Il avait été «très équilibré et considéré par ceux qui le connaissaient comme très fin et habile en affaires, capable d'énergie et de persévérance dans l'exécution de tous ses plans d'action». Il ne fait pas de doute qu'il avait, avant l'accident, particulièrement bien réussi dans le cadre de son métier. La transformation qui l'a affecté a été si radicale que ses amis et connaissances ont eu du mal à le reconnaître. Ils ont tristement fait la remarque que «Gage n'était plus Gage»"(5).
Avant de faire référence à l'étude de B.Libet sur le libre arbitre, nous voulons rappeler cet extrait de l'Etranger : "J'ai pensé que je n'avais qu'un demi-tour à faire et ce serait fini. Mais toute une plage vibrante de soleil se pressait derrière moi. J'ai fait quelques pas vers la source. L'Arabe n'a pas bougé. Malgré tout, il était encore assez loin. Peut-être à cause des ombres sur son visage, il avait l'air de rire. J'ai attendu. La brûlure du soleil gagnait mes joues et j'ai senti des gouttes de sueur s'amasser dans mes sourcils. C'était le même soleil que le jour où j'avais enterré maman et, comme alors, le front surtout me faisait mal et toutes ses veines battaient ensemble sous la peau. À cause de cette brûlure que je ne pouvais plus supporter, j'ai fait un mouvement en avant. Je savais que c'était stupide, que je ne me débarrasserais pas du soleil en me déplaçant d'un pas. Mais j'ai fait un pas, un seul pas en avant. Et cette fois, sans se soulever, l'Arabe a tiré son couteau qu'il m'a présenté dans le soleil. La lumière a giclé sur l'acier et c'était comme une longue lame étincelante qui m'atteignait au front. Au même instant, la sueur amassée dans mes sourcils a coulé d'un coup sur les paupières et les a recouvertes d'un voile tiède et épais. Mes yeux étaient aveuglés derrière ce rideau de larmes et de sel. Je ne sentais plus que les cymbales du soleil sur mon front et, indistinctement, le glaive éclatant jailli du couteau toujours en face de moi. Cette épée brûlante rongeait mes cils et fouillait mes yeux douloureux. C'est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent. Il m'a semblé que le ciel s'ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s'est tendu et j'ai crispé ma main sur le revolver. La gâchette a cédé, j'ai touché le ventre poli de la crosse et c'est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé"(9). Avec B.Libet nous reposerons encore une fois la question "où est la frontière?", cette fois dans le cadre du libre arbitre de la conscience : "La façon dont le cerveau régit les actes volontaires est une question extrêmement importante au regard du rôle joué par la volonté consciente et, au-delà, de la question du libre arbitre. Nous présumions communément naguère que, dans le cas d'un acte volontaire, la volonté consciente d'agir se devait d'apparaître avant, ou au début des activités cérébrales conduisant à l'acte. Si ceci était vrai, l'acte volontaire serait alors engagé et spécifié par l'esprit (ou la pensée) conscient. Et si ce n'était pas le cas ? Il est possible que les activités cérébrales spécifiques conduisant à un acte volontaire débutent avant la volonté consciente d'agir; soit, en d'autres termes, avant que la personne ne soit consciente d'avoir l'intention d'agir. Cette possibilité nous est en partie apparue à la suite de notre démonstration d'après laquelle la conscience sensorielle serait différée en raison du fait qu'elle exigerait un certain temps d'ajustement des activités neuronales nécessaires à la préparation de l'exécution de l'acte. Si la conscience de la volonté ou de l'intention d'agir — qui est générée intérieurement — est également différée en raison d'une période d'activités nécessaire allant jusqu'à 500 msec, il semble alors possible que les activités du cerveau qui initient un acte volontaire débutent bien avant que la volonté consciente d'agir ne se soit suffisamment développée. Nous avons alors eu la chance de pouvoir examiner cette question sous un angle expérimental. Ce que nous avons découvert — en bref —, c'est que le cerveau présentait déjà les traces d'un processus d'initiation environ 550 msec avant un acte volontaire spontané et totalement libre ; mais que la conscience de la volonté consciente d'accomplir l'action n'apparaissait que 150-200 msec avant l'acte. Le processus intentionnel, ou volontaire, est donc engagé inconsciemment, quelque 400 msec avant que le sujet ne prenne conscience de sa volonté, ou de son intention d'accomplir l'action"(10).
.
3-Anthologie de l'Extase.collectif. P.Weil
4-Comment le cerveau crée notre univers mental. C.Frith
5-L'erreur de Descartes. A.Damasio
6-Le serpent cosmique. J.Narby
7-Les nouvelles dimensions de la conscience. S.Groff
8-Voyage au-delà de mon cerveau. Jill Bolte Taylor
9-L'Etranger. A.Camus
10-L'esprit au-delà des neurones. B.Libet
