OBJETS RELATIONNELS ET REPÈRES IDENTITAIRES
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En citant quelques extraits empruntés à J-R.Freymann, nous nous introduirons dans le monde trouble des objets relationnels : "Cette relation imaginaire n'est pas constituée simplement par les images, elle est constituée par le lien entre le moi et l'image du moi dont tous les petits autres sont les substituts. En général, quand vous vous promenez dans la rue avec trois copains, les trois copains sont des morceaux d'image spéculaire de votre part. Dans la plupart des relations, au fond, vous vous parlez à vous-même ; cela fait partie des relations humaines au sens le plus électoral du terme ; dans la masse, tout le monde est pareil, puis on suit ce que les autres font ! Vous ne parlez pas à vous-même, vous parlez à votre image du moi, ce qui est beaucoup plus enrichissant. Comment alors dans cette affaire tombe-t-on amoureux ? Cela peut être à différents niveaux. Premier cas de figure : vous avez la possibilité que l'être qui brutalement déclenche l'amour se retrouve en position de grand Autre...Les autres formes sont plus sympathiques... Vous vous rendez compte que vous êtes marié avec votre sœur ou avec votre petit frère, ou avec votre maman telle qu'elle était à l'époque, c'est-à-dire toutes les formes du moi qui peuvent exister… Et enfin il y a une position carrément psychotique si l'autre vient prendre la position du sujet. C'est-à-dire vous, vous êtes l'autre, ce qui conduit à des positions érotomaniaques. L'autre vient habiter votre espace subjectif et vous, vous êtes en position d'altérité"(1).
A partir de cet extrait, nous travaillerons en direction du transfert en retenant aussi la double orientation de l'objet relationnel, celle de l'attachement et celle du repère identitaire.
Revenons à J-R.Freymann : "Selon la théorie de Lacan… le désir, même s'il est aspiration vers l'objet, ne trouve jamais un objet adéquat. Ce qui définit le désir, au sens inconscient, au sens pulsionnel, c'est bien sûr qu'il est aspiration vers l'objet, mais l'objet en lui-même n'est jamais adéquat. Et du fait de cette inadéquation, peut surgir, dans cet écart entre l'aspiration désirante et l'objet inadéquat à ce désir, cette signification qui s'appelle l'amour. C'est pour cela qu'il y a du désir parce que ce désir naît d'un manque, d'une perte d'objet. Cet appel d'air, cette perte va provoquer une aspiration vers l'objet. Mais l'objet que vous trouvez en tant que tel est inadéquat… Le génie de Lacan est certainement là. Il permet un pont entre l'amour et le transfert, il permet de penser cet amour de transfert non seulement comme un amour véritable mais aussi comme quelque chose qui n'est pas uniquement imaginaire. Ce n'est pas que le transfert ou l'amour imaginaire n'existent pas. Parler de la liquidation de transfert est une expression stupide ... Ce qu'il s'agit de liquider, ce n'est pas le transfert qui est le passage d'un signifiant à l'autre … mais ce qu'il s'agit de faire tomber c'est la dynamique leurrante du transfert… Ce qu'il s'agit de liquider, ce n'est pas le transfert, c'est le «dévorer» par le transfert imaginaire, leurrant, illusoire… La liquidation du transfert, disait Lacan, c'est la liquidation de l'inconscient. Bien sûr, parce que l'on n'arrête pas de transférer, Dieu merci!… L'amour n'est ni religieux ni médical. C'est la mise en route de la folie individuelle qui consiste à mobiliser les pulsions les plus primitives, mais aussi les mouvements œdipiens et les aspirations vers l'acte les plus ravageuses. Freud est radical : l'amour tient fort peu compte de la réalité et provoque une idéalisation transgressive. S'il y a de l'amour, il y a de l'idéalisation, autrement dit de l'objet idéalisé, et de la transgression. Quelque chose du rapport à la transgression doit être dit. Il n'y a véritablement d'amour ou d'élan amoureux que s'il y a quelque chose d'une transgression, d'un flirt avec ce rapport entre désir et loi… Autrement dit, l'amour mobilise nos pulsions les plus primitives, toutes nos transgressions ; il nous rend complètement fou en ce qui concerne notre rapport à la réalité… Chacun possède une façon personnelle d'aimer, de se placer, de se positionner par rapport à l'objet d'amour. D'où sort ce positionnement par rapport à l'objet d'amour ? Cela naît de l'histoire de l'individu, de ses prédispositions naturelles et de ses prédispositions fantasmatiques". Ces lignes font le lien entre l'objet relationnel et l'amour. L'objet relationnel est un objet d'attachement. Chacun possédant une façon particulière de "se positionner par rapport à l'objet d'amour". Mais cet amour "fou", "idéalisé", "ne trouve jamais un objet adéquat". "Il y a du désir parce que ce désir naît d'un manque". Platon l'a exprimé en ces termes : " Cet homme donc, comme tous ceux qui désirent, désire ce qui n'est pas actuel ni présent ; ce qu'on n'a pas, ce qu'on n'est pas, ce dont on manque, voilà les objets du désir et de l'amour"(2). S.Freud écrit : "L’amour qui devient manifeste dans le transfert ne mérite-t-il pas d’être considéré comme un amour véritable ? … Il est exact que cet état amoureux n’est qu’une réédition des fait anciens, une répétition des réactions infantiles, mais c’est là le propre même de tout amour et il n’en existe pas qui n’ait son prototype dans l’enfance"(3). Selon J.Lacan : "Le transfert n'est rien de réel dans le sujet, sinon l'apparition, dans un moment de stagnation de la dialectique analytique, des modes permanents selon lesquels il constitue ses objets"(4). La dynamique du transfert révèle le mode relationnel de l'analysant.
Nous nous intéresserons à présent aux repères identitaires établis sur la base de la relation aux objets d'investissement. O.Kernberg écrit : "La relation normale à un objet représente un mélange optimal de liens «libidinaux à l'objet» et de liens «narcissiques» en ce sens que l'investissement d'objet et l'investissement de soi dans la relation gratifiante à de tels objets vont de pair"(5). Il distingue deux natures de relations à l'objet, l'une qu'il qualifie d'infantile, l'autre qu'il qualifie "d'investissement mûr": "La relation d'objet peut avoir une nature plus ou moins infantile, si bien que le soi peut avoir des relations à l'objet qui se rangent tout au long d'une ligne depuis une recherche infantile purement «anaclitique» d'amour - où se mêlent la dépendance, les exigences et la gratitude- à un type adulte de réciprocité où un amour de soi lucide et mûr se combine à un investissement mûr de l'objet. Le narcissisme adulte et infantile comporte «un égocentrisme» mais l'investissement de soi du narcissisme adulte normal se fait en termes de buts, d'idéaux et d'attente témoins de maturité tandis que l'investissement de soi infantile normal se fait en termes de tensions infantiles, exhibitionnistes, avides de pouvoir et exigeantes. Le narcissisme adulte et le narcissisme infantile normal comprennent tous les deux un investissement d'objet. Leur différence réside dans la réciprocité de l'adulte opposé à l'idéalisation et à la dépendance infantile. Par conséquent, les relations «anaclitiques» comportent des traits régressifs, à la fois dans l'investissement du soi et l'investissement d'objet, c'est-à-dire une régression depuis un mélange adulte d'investissements narcissiques et objectaux à un type infantile de mélange de ces liens. Les stades de développement du surmoi (en particulier l'idéal du moi) et la nature de la principale issue des conflits œdipiens (par exemple la prédominance d'une fixation et/ou d'une régression à des phases libidinales prégénitales) influencent l'importance de l'aspect «anaclitique» de toutes relations d'objet ; c'est-à-dire, le degré de régression ou de fixation aux caractéristiques infantiles normales dans lesquels les besoins de dépendance colorent à la fois les investissements de soi et d'objet. En bref, les relations d'objet normal impliquent un mélange d'investissement narcissique et objectal, et la nature des liens narcissiques objectaux varie en fonction du niveau d'ensemble du développement psychologique". La nature de l'investissement objectal exercera son influence sur la nature des liens identitaires établis sur la relation à l'objet. O.Kernberg expose les facteurs influençant l'image de soi : "On peut classer les différents facteurs de la réalité qui influencent la régulation normale de l'estime de soi : -1 les gratifications libidinales provenant des objets externes; -2 les gratifications des buts et des aspirations du moi par le succès ou la réussite sociale; -3 la gratification des aspirations intellectuelles ou culturelles réalisées dans le milieu environnant. Ces dernières comportent des éléments de valeur et représentent les exigences du surmoi et du moi en même temps que des facteurs de réalité. Elles reflètent l'importance que les systèmes de valeurs culturelles, éthiques ou esthétiques ont dans la régulation de l'estime de soi en plus des systèmes psychosociaux ou psychobiologiques déjà mentionnés… L'investissement libidinal du soi augmente avec l'amour ou la gratification provenant des objets externes, les succès remportés dans la réalité, une augmentation de l'harmonie entre les structures du soi et du surmoi, une réassurance dans l'amour provenant des objets internes, une gratification pulsionnelle directe et la santé physique". Sur quelles bases s'établit l'estime de soi ? Nous citons O.Kernberg : "Le soi est une structure intrapsychique constituée des multiples représentations de soi et des tendances affectives qui y correspondent. Les représentations du soi sont les structures cognitives et affectives qui traduisent la perception qu'une personne a d'elle-même dans ses interactions réelles avec d'autres personnes importantes et dans ses interactions fantasmatiques avec les représentations internes de ces autres personnes, c'est-à-dire avec les représentations d'objet. Le soi fait partie du moi, qui contient, en outre, les représentations d'objet qu'on vient de mentionner, et également les images de soi idéales et les images d'objet idéales aux diverses étapes de non personnification, d'abstraction et d'intégration. Le soi normal est intégré en ce sens que les représentations qui composent le soi s'organisent de façon dynamique en un ensemble cohérent. Le soi est en relation avec les représentations d'objet intégrées, c'est-à-dire avec des représentations d'objet qui ont incorporé les représentations d'objet primitives «bonnes» et «mauvaises» en des images intégrées des autres ; de la même manière, le soi représente une intégration des images de soi contradictoires «totalement bonnes» et «totalement mauvaises» issues des images de soi précoces libidinalement ou agressivement investies".
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(1)L'Amer amour. J-R.Freymann
(2)Le Banquet. Platon
(3)La technique analytique. S.Freud
(4)Ecrits. J.Lacan
(5)La personnalité narcissique. O.Kernberg
