PSYCHANALYSE ET INCONSCIENT

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On ne garde souvent de la psychanalyse que la seule idée d'une pratique visant à la réminiscence des souvenirs traumatiques psychiques, puis d'un effet cathartique résultant de la prise de conscience de l'influence de ces traumatismes sur le comportement. Les divergences intervenues dans l'histoire de la psychanalyse seraient-elles dues aux efforts successifs, par les différentes écoles, de théorisation d'une pratique dont, selon S.Freud, les résultats seraient "voués à «l’échec», selon certaines traductions françaises, ou à «l’insuffisance», selon le texte original"(1) ?

Il nous est apparu que le processus psychanalytique repose pour l'essentiel sur le réaménagement de la relation. L'histoire de cette relation devenue obstacle, étymologiquement du lat. obstaculum : obstacle, empêchement ; dérivé. de obstare : se tenir devant(2). C'est bien dans la situation de transfert que va s'opérer ce réaménagement. Jung raconte : "Lors de notre premier entretien, Freud me demanda tout à trac: -Et que pensez-vous du transfert ?... Je lui répondis qu'à mon avis c'était l'alpha et l'oméga de la méthode. -Alors, me dit-il, vous avez compris l'essentiel"(3).

Définir exactement le transfert, beaucoup s'accordent à admettre que cette tâche est bien difficile. Au cours du transfert relationnel qui va s'installer au fil de la relation psychanalytique se produit une répétition du mode relationnel de l'analysant. J.Lacan (4) déclare : "C’est monnaie courante d’entendre que le transfert est une répétition… je dis que le concept de répétition n’a rien à faire avec celui de transfert". S'il y a répétition, il s'agit d'une répétition "en acte", "le transfert, c’est une présence en acte". Il rappelle le propos de S.Freud : "Ce qui ne peut être remémoré se répète dans la conduite".

Nous nous sommes interrogés sur les concepts de conscient/inconscient. Les quelques extraits que nous rapportons ici nous invitent à revisiter la notion de conscient et d'inconscient, mais aussi le concept de relation, par voie de conséquence beaucoup plus étendu alors que ce que nous en dit la psychanalyse classique.

Nous avons d'abord suivi cette direction de recherche : "Nous débutons la journée à 9 heures, pour la finir entre 17 et 19 heures (selon le temps de pause repas), et effectuons environ 8 heures de travail quotidien. Mais pourquoi 8 heures ? Cette idée qui nous semble aujourd’hui si évidente est héritée d’un simple slogan qui a près de 200 ans. C’était les débuts de la révolution industrielle, et les entreprises étaient florissantes grâce notamment à la force de travail de leurs salariés. Les entreprises poussaient alors ces salariés à travailler le plus possible : jusqu’à 12 voire 15 heures par jour. Un entrepreneur et penseur social, Robert Owen, eut alors l’intuition qu’il serait plus productif pour une entreprise d’avoir des salariés plus heureux et en meilleure santé plutôt que des salariés épuisés par des journées intenables. Il lança un programme social pour améliorer la qualité de vie de ses salariés, baisser leurs heures de travail, mettre fin au travail des enfants. En 1817, il lança un slogan «8 heures de travail, 8 heures de récréation, 8 heures de sommeil», un programme supposé symboliser l’équilibre d’une journée de travail. Ce slogan devint même celui de la 1ère Internationale Ouvrière. 200 ans plus tard, en 2016, les entreprises fonctionnent toujours sur ce principe, un principe développé il y a 200 ans pour soulager des ouvriers précaires de l’exploitation. Et bien évidemment, aujourd’hui, de plus en plus d’entrepreneurs et de salariés se demandent si un principe aussi archaïque est aujourd’hui toujours adapté à notre monde du travail, radicalement différent de celui de 1817. C’est notamment le cas de la Suède, qui a lancé un programme de journées de travail de 6 heures. Et la science semble leur donner raison !... Et puis surtout, de plus en plus d’études tendent à prouver qu’un individu ne peut focaliser son attention sur un travail intellectuel que pour une durée limitée ! Certaines études parlent de 52 minutes consécutives, d’autres 1 h 30… Mais globalement, les résultats montrent que sur une journée, nous ne sommes réellement productifs sur le plan intellectuel que 6 heures environ, et à condition de faire les bonnes pauses"(5). On ne peut à la suite manquer de s'interroger sur les modalités de fonctionnement du cerveau au cours d'une journée et sur la répartition du temps entre les deux concepts qui nous intéressent : le conscient et l'inconscient.

Le cerveau est toujours actif, même en état de coma profond : "Dans la revue PLOS ONE, une équipe de l'université de Montréal publie une étude montrant que chez les patients dans le coma et qui présentent un électroencéphalogramme (EEG) plat, il subsiste une activité cérébrale. Selon les données scientifiques existantes, les chercheurs et les médecins pensaient qu'au-delà de la «flat line» (EEG plat), il n'y avait plus d'activité cérébrale. Mais le cas d'un patient roumain, plongé dans un coma médicamenteux, dont l'EEG affichait des tracés inexpliqués a attiré l'attention de son médecin qui a transmis son dossier aux chercheurs de l'université de Montréal. «Nous nous sommes rendus compte que dans son cerveau, il y avait de l'activité cérébrale, baptisée complexes NU, méconnue jusqu'alors», raconte Florin Amzica, directeur de l'étude… Avec son équipe, il a alors pris la décision de recréer l'état de ce patient sur le chat, un modèle animal établi pour les études en neurologie. Et effectivement, les chercheurs ont constaté de l'activité cérébrale chez 100 % des chats en état de coma profond, sous la forme d'oscillations engendrées dans l'hippocampe, la partie du cerveau responsable de la mémoire et des processus d'apprentissage. Ces oscillations cérébrales, inconnues jusqu'à aujourd'hui, se répercutaient jusque dans le cortex. La conclusion à laquelle les chercheurs sont arrivés est que l'onde observée, baptisée complexes NU, était la même que celle dans le cerveau du patient humain. Cette étonnante découverte «prouve que le cerveau est capable, si l'intégrité des structures nerveuses est préservée, de survivre à un stade extrêmement profond de coma, souligne Daniel Kroeger, auteur principal de l'étude. Nous avons aussi découvert que l'hippocampe pouvait envoyer des ordres au commandant en chef du cerveau, le cortex». Pour les scientifiques la découverte de cette activité cérébrale résiduelle ouvre de nombreuses pistes de recherche. «Nous avons maintenant la possibilité d'étudier les activités d'apprentissage et de mémoire de l'hippocampe pendant un état de coma. Ce qui permettra de mieux les comprendre» souligne Daniel Kroeger. D'autre part, dans certaines situations, les médecins sont contraints de plonger des patients dans un coma thérapeutique, notamment pour préserver leur cerveau. Florin Amzica croit que le coma très profond expérimenté sur les chats pourrait s'avérer plus protecteur. « Un cerveau inactif, au sortir d'un coma prolongé, serait peut-être en moins bon état qu'un cerveau ayant eu un minimum d'activité. Des recherches sur l'effet d'un coma très profond pendant lequel l'hippocampe est actif (grâce aux complexes Nu) doivent absolument être faites pour le bénéfice des patients» conclut-il"(6). Comme on le voit ici l'idée d'un cerveau qui fonctionne d'une manière inconsciente ou non consciente est probablement à reconsidérer dans un cadre élargi par rapport à l'inconscient freudien.

Nous citons quelques extraits d'un autre article : "Comment fonctionne notre cerveau ? Quelle est la part du conscient et celle de l'inconscient ? Neurologue à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris et normalien, Lionel Naccache se penche sur cette question intrigante depuis plusieurs années, notamment en collaboration avec Stanislas Dehaene… Lionel Naccache met en évidence l'existence d'une perception et d'une motricité «hors conscience». Il en ressort que notre cerveau fonctionne de manière beaucoup plus subtile que ne le supposaient les théories attribuant une aire unique à chacune des fonctions (vision, audition, langage...)… Autrement dit, loin d'être l'«idiot de la famille», l'inconscient regroupe des contenus riches et divers. Il n'existe pas un lieu qui lui soit dédié, mais il repose au contraire sur une multiplicité de substrats cérébraux. De même qu'«il n'existe aucune région cérébrale dont l'activité serait exclusivement et nécessairement réservée aux pensées conscientes». Enfin, inconscient et conscient ne sont pas deux mondes qui s'ignorent. L'inconscient est «souple et sensible aux modifications dynamiques de la conscience du sujet»…Freud a, selon Lionel Naccache, doté l'inconscient des attributs qui sont «le propre de la conscience». L'inconscient freudien ne serait que «la conscience du sujet qui interprète sa propre vie mentale inconsciente à la lumière de ses croyances conscientes»"(7).

Ou encore ce propos de M. Jeannerod : "«Je pense donc je suis», disait Descartes. Loin de vouloir mettre à mal la théorie cartésienne, force est de constater que la majorité de nos actions sont inconscientes. Ou plutôt «non conscientes», tient à préciser Marc Jeannerod, directeur de l'Institut des sciences cognitives. «Lorsqu'on freine devant un obstacle en voiture, heureusement qu'il ne s'agit pas d'une action consciente, insiste le chercheur. Le temps de prendre la décision consciemment, et on l'aurait heurté !». Car oui, être conscient, cela prend du temps ! Du coup, l'inconscient revêt une importance dans nos comportements que l'on ne soupçonnait pas. Bien plus qu'un simple appui à la conscience, il aurait une part prépondérante dans tous les processus cognitifs : 90 % de nos opérations mentales seraient inconscientes !"(8).

T.Nathan nous invite à considérer d'autres formes de thérapie. Il écrit : "Psycho-thérapie, thérapeutique par l'esprit —autrement dit qui ne fait pas appel à l'arsenal chimique. La psychothérapie consiste donc en une intervention non armée destinée à agir sur un organe à la localisation incertaine, que l'on désigne habituellement par le mot psyché. Cette définition, généralement acceptée par les professionnels, n'est cependant pas celle que j'adopterai ici ; et cela pour plusieurs raisons. Par son opposition à la chimiothérapie, elle admet comme prémisse non seulement que le sujet peut être scindé en deux éléments —disons pour simplifier : le corps et l'esprit— mais elle sous-entend, de plus, que ce type de partage est le seul pertinent. Elle suppose donc au départ la principale thèse qu'elle devrait démontrer pour construire son objet : l'existence d'un tel organe, l'existence d'une psyché. En privilégiant cet organe particulier, elle exclut de fait la majorité des thérapeutiques à l'aide desquelles sont très souvent traités les malades à travers le monde et qui prétendent agir non pas sur la psyché, sur l'âme ou la «pensée», mais sur des invisibles (esprits, divinités, morts), et non par la parole ou en déclenchant des émotions mais par l'intermédiaire de rituels, de sacrifices animaux, de fabrication d'amulettes de prières ou d'extraction d'objets-sorts, etc. Elle est d'essence strictement laïque, rejetant toute intervention de non-humains —divinités, esprits, démons — ou d'actions invisibles —sorcellerie, maléfices, envoûtement— ce qui, une fois de plus, bannit de son champ la grande majorité des soins réellement administrés aux malades. On peut raisonnablement estimer qu'une grande majorité de la population de la planète est, non seulement soignée, mais généralement guérie par de telles méthodes"(9). L'état que T.Nathan dresse des autres formes de thérapies nous conduit directement à reconsidérer les modalités de réaménagement du relationnel, que ce relationnel soit ou non inscrit dans un parcours psychanalytique.

P.Buser ouvre à son tour de nouvelles perspectives sur les concepts de conscient et d'inconscient, montrant les intrications complexes existantes entre ces deux domaines que la psychanalyse classique a peut-être trop voulu différencier de façon catégorique : "Nombreux sont ceux qui, interrogés, répondraient que pour eux l'inconscient est du domaine exclusif de la psychanalyse, ignorant ou voulant ignorer qu'un inconscient différent est récemment né avec l'exploration de l'espace cognitif. C'est avec curiosité et intérêt, ou plus souvent d'un œil critique, que ce nouveau venu, produit de la réflexion de cognitivistes, est considéré. Encore qu'il ait eu lui aussi des précurseurs chez des anciens, et même de grands anciens tels Kant, Husserl, Helmholtz, James et tant d'autres théoriciens, ceux en particulier qui analysèrent la mémoire. Mais tout cela fut hélas oublié lorsque avec Freud, Adler et Jung, et leurs disciples, la psychanalyse prit un pouvoir qu'elle n'a peut-être plus actuellement, mais qui reste, que cela plaise ou non, une des indubitables et puissantes composantes de la réflexion sur l'esprit… se poser des questions sur l'espace des inconscients allait inévitablement conduire à jeter un œil sur toute une cohorte d'autres domaines pour parfois les approfondir. Ceux d'abord où le conscient tel qu'il est maintenant délimité dans ses aires de compétence s'estompe progressivement pour laisser place à l'inconscient. Dans l'univers du mental cognitif, l'attention, la perception, la mémoire, la préparation à l'action et l'action elle-même, qui en sont les principales composantes, constituent autant de fonctions tout à fait typiques à cet égard, où le conscient et l'inconscient, ou ce qui se désigne maintenant souvent comme l'explicite opposé à l'implicite, jouent un jeu complexe et s'enchevêtrent sans cesse, mais, ce qui est essentiel, avec souvent d'imperceptibles transitions du clair à l'obscur. Avec ce domaine étrange de l'invention et de l'imagination, où règne cette mystérieuse démarche qu'est l'intuition. Et cette autre, que nous vivons en permanence dans nos actes quotidiens, cette possibilité de prévoir le futur immédiat, d'évaluer la probabilité conditionnelle d'un événement. Il en va tout autrement du domaine affectif, où la continuité et l'intrication entre conscient et inconscient sont notablement plus complexes et marquées de ruptures. Quand on examine quel impact les états émotionnels exercent sur notre comportement, au point de diriger tant de nos actes, au point de moduler ou même dominer entièrement nos démarches cognitives, comment en douter ? Comment l'inconscient affectif, celui que l'on pourrait aussi qualifier de «thymique», dont ces états font partie, peut-il occuper un si vaste espace qui plonge aussi profondément dans notre mental ? Comment aussi situer l'activité onirique dont tant de talentueux auteurs se sont largement déjà occupés, mais qui pose de redoutables difficultés ? Comment surtout accepter l'idée psychanalytique d'un inconscient coupé du conscient, sans les transitions que connaît le domaine de la cognition ? Inexorablement on en vient à d'autres facettes, liées à ce qui vient d'être dit et tout aussi essentielles, mais qui s'attachent plus directement à la pathologie. Depuis longtemps, des patients souffrant de lésions cérébrales étaient examinés selon de très savants protocoles, comportant une évaluation souvent approfondie de leurs performances et débouchant sur un diagnostic anatomique probable. Dès lors, tout un corpus de connaissances s'est mis en place, où figuraient au programme, entre autres, des corrélations entre lésions et déficits conscientiels, avec à la limite une prévalence de l'action ou de la pensée inconsciente. Et cette discipline, la neuropsychologie, a trouvé un élan nouveau avec les diverses méthodes de l'imagerie cérébrale, qui ne cessent d'être de plus en plus performantes et sont devenues l'outil indispensable de l'exploration cérébrale. Puis existent d'autres domaines. On évoquera ici des aspects qui se situent à l'interface du normal et du pathologique. Celui des anesthésies, maintenant beaucoup plus diversifiées que jadis dans leur profondeur et leurs répercussions, avec l'usage de molécules nouvelles. Puis encore, ce que l'on s'accorde souvent à désigner comme «états modifiés de conscience», et leurs nombreux versants où peut ou non régner un inconscient pathologique : celui de l'hypnose, celui des hallucinations, et d'autres encore pour aller jusqu'aux pertes de conscience et aux états comateux"(10).

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(1)https://www.cairn.info/revue-cliniques-mediterraneennes-2016-2-page-159.htm?contenu=resume#

(2)https://www.cnrtl.fr/etymologie/obstacle

(3)Psychologie du transfert. C.G.Jung

(4)Les 4 concepts fondamentaux de la psychanalyse. J.Lacan

(5)https://e-rse.net/horaires-travail-journee-productivite-22477/#gs.t2g7ut

(6)https://www.sciencesetavenir.fr/sante/coma-le-cerveau-toujours-actif_25990

(7) https://www.lemonde.fr/livres/article/2006/11/23/l-inconscient-freudien-au-crible-des-neurosciences_837804_3260.html

(8)http://pertimm.dsi.cnrs.fr/cgi-bin/ogi_svw.cgi?vd=http://pertimm.dsi.cnrs.fr/viewer&li=aHR0cDovL3BlcnRpbW0uZHNpLmNucnMuZnIvZGF0YS9zaXRlY29tL3d3dzIuY25ycy5mci9qb3VybmFsLzI3MTkuaHRt&fm=TEXT&cp=ansi&no=12&fo=11&lo=true&la=fr&oc=n15146-4-0,n23159-4-0,n25778-4-0,n29510-4-0,n29995-4-0,r30197-5-0,n34833-4-0,n34911-4-0,n35151-4-0,n36067-4-0,n52660-6-1

(9)Psychothérapies. Tobie Nathan et collectif d'auteurs

(10)L'inconscient aux mille visages. P.Buser

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