MEDITATION ET DERIVE

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La méditation est une pratique, et comme tant d'autres pratiques sans doute vaut-il mieux qu'elle soit, sinon encadrée, du moins initiée par un instructeur. C'est le conseil que donne M.Ricard : "Pour pouvoir méditer, il faut d'abord savoir comment s'y prendre. D'où le rôle essentiel d'un instructeur qualifié. Dans le meilleur des cas, il s'agit d'un maître spirituel authentique capable d'offrir une source inépuisable d'inspiration et de connaissances, de même qu'une longue expérience personnelle. Rien ne peut remplacer, en effet, la force de l'exemple et la profondeur de la transmission vivante. Outre sa présence inspirante et l'enseignement qu'il dispense silencieusement, par sa seule manière d'être, un tel maître veille à ce que le disciple ne s'égare pas dans des chemins de traverse. Si l'occasion de rencontrer un tel être ne nous est pas donnée, on peut aussi bénéficier des conseils de quelqu'un de sérieux qui a davantage de connaissances et d'expérience que soi et dont les instructions s'appuient sur une tradition véritable et maintes fois éprouvée. Sinon, mieux vaut s'aider d'un texte… pourvu qu'il repose sur des sources fiables, plutôt que de s'en remettre à un instructeur dont les enseignements ne reflètent que des fantaisies de son cru"(1).

Dans son ouvrage, D.Boyes expose longuement les dérives psychologiques pouvant résulter de la méditation aussi, notamment : l'idéalisation narcissique du moi, l'apathie et le détachement, la mélancolie et l'indifférence liées à une vision négative de l'univers, la fuite et la sublimation, le désespoir, la folie, la perversion, la dépersonnalisation… Nous rapportons quelques lignes de son ouvrage : "Le détachement obtenu par la force, par une réaction de défense à un choc (une déception ou un décès), ou encore comme effet d'un état d'asthénie ou d'autres déficiences de santé, est rarement vrai, même lorsqu'il paraît authentique. Ce genre de détachement peut n'être qu'un endurcissement face à la douleur, à la peur, au désir que l'on s'efforce de supprimer, ou encore une réaction à un affaiblissement physique. C'est pourquoi il dégénère vite en indifférence, perte de l'affectivité et de l'intérêt sous tous ses aspects. L'apathie morbide en est la conséquence. Cela n'est pas à confondre avec la neutralité obtenue par la méditation, le détachement résultant de la compréhension et la disparition de l'affectivité émotive due à la transcendance. La méditation est une manière silencieuse de regarder et d'écouter, dépourvue de préjugés et de références"; "Une autre réaction plus subtile, s'observant fréquemment chez les spiritualistes, est de refuser cette image négative de soi et de la remplacer par une image narcissique positive (tout comme, par orgueil, on couvre un complexe d'infériorité par un complexe de supériorité). Le moi n'accepte pas de reconnaître les traits psychiques désagréables comme lui appartenant. Pour s'en débarrasser, il se sépare de cette partie de lui-même (réaction schizoïde) et se considère autre, différent et supérieur. Cette parcelle du moi est ainsi idéalisée. Parvenu à ce stade, le moi idéalisé n'a d'autres ressources que de lutter contre les aspects négatifs de lui-même en essayant de s'en éloigner… La méditation correctement envisagée, au contraire, amène à voir les mécanismes désagréables du psychisme comme dépendant du moi, étant le moi, lequel ne peut en aucun cas prétendre à une quelconque supériorité"(2).

L'une des difficultés fondamentales est l'attention portée au sujet de la méditation. L'esprit vagabonde toujours, mais peut-il en être autrement puisque, comme l'indique D. Levitin : "Le cerveau moyen compte environ cent milliards de neurones… mais le véritable pouvoir du cerveau et la complexité de la pensée proviennent des connexions qui s’établissent entre eux… Le nombre de connexions possibles… dépasse le nombre de particules connues dans l’univers". Demander au cerveau de ne pas faire de liens, ne serait-ce pas affronter une autre absurdité, celle de nier l'évidence de ce fonctionnement neurologique qui "frappe sans cesse à la face de n'importe quel homme" ? V.R.Dhiravamsa écrit : "Peut-on vivre sans la pensée ? Exercez-vous à le faire et voyez ce qu'il advient. Il se peut que vous ayez une expérience tout à fait extraordinaire. Néanmoins, ne confondez pas aptitude au vide mental et suppression de la pensée. La pensée est un instrument utile dans la vie. Quand on entretient avec elle de libres relations, elle peut être un facteur d'unification. À un certain plan, nous utilisons la pensée pour débrouiller les faits et les situations"(3).

M.Ricard invite à libérer "le singe de l'esprit" : "Pour mener à bien cette tâche, il faut commencer par calmer son esprit turbulent. On compare l'esprit à un singe captif qui s'agite tant et si bien qu'il s'entrave lui-même et se trouve incapable de défaire ses propres chaînes. Du tourbillon des pensées surgissent d'abord les émotions, puis les humeurs et le comportement et, à la longue, les habitudes et les traits de caractère. Tout ce qui se manifeste ainsi spontanément ne produit pas en soi de bons résultats, pas plus que semer des graines à tout vent ne fait pousser de bonnes récoltes. Il faut donc avant tout maîtriser l'esprit, à l'image du paysan qui prépare sa terre pour y jeter des semences. Si l'on considère sincèrement les bienfaits que l'on recueille lorsqu'on fait une nouvelle expérience du monde à chaque instant de son existence, il ne semble pas excessif de passer ne serait-ce que vingt minutes par jour à mieux connaître son esprit et à l'entraîner. Le fruit de la méditation est ce que l'on pourrait appeler une manière d'être optimale ou un bonheur authentique. Ce bonheur-là n'est pas constitué d'une succession de sensations et d'émotions plaisantes. C'est le sentiment profond d'avoir réalisé de la meilleure des façons le potentiel de connaissance et d'accomplissement qui se trouve en soi. L'aventure en vaut la peine".

J-M.Verlinde rapporte son expérience du mantra dans la méditation : "Il s'agit de faire résonner en soi ce son, en le prononçant d'abord à haute voix, puis à voix basse, puis intérieurement, en laissant au mantra l'initiative de la méditation. La seule chose que nous ayons à faire, c'est de le suivre, de l'accompagner, ou d'y revenir lorsque nous nous sommes égarés dans des distractions. Le mantra peut changer : s'allonger, se raccourcir, se transformer, le rythme de la répétition peut varier..., tout cela doit être accueilli avec une neutralité bienveillante, mettant toute notre attention à demeurer auprès du mantra au cours de ses pérégrinations dans notre mental… Il arrive un moment où le mantra s'estompe, il semble plonger vers des zones plus profondes de la conscience. Si nous parvenons à le suivre, cette attention intérieure différente de la conscience habituelle induit une relaxation corporelle sensible. Le mantra peut même carrément disparaître et nous laisser pour quelques instants dans un état de non activité intellectuelle, de suspension des facultés, qui peut être un lointain pressentiment de ces états dits de «conscience élargie» recherchés… Dans la vie courante, nous avons conscience de nous-mêmes dans la mesure où nous sommes engagés dans une activité non répétitive exigeant une part de réflexion. C'est en revenant sans cesse dans une démarche critique sur ce que nous pensons et faisons que nous sommes présents à nous-mêmes dans notre action… La technique de la MT tend au contraire à suspendre ce processus de conscientisation. Je ferme les yeux dans une position confortable qui me permet de rester immobile. Je me retire donc de l'activité physique et de la perception"(4).

"Il arrive que la pensée, soudain, s'immobilise : l'esprit pensant n'est plus et le sentiment réactif tombe", écrit V.R.Dhiravamsa. "Nous nous retrouvons dans une dimension autre, vaste et profonde, où il n'y a plus de reconnaissance possible. L'espace et le temps se sont évanouis, et nous ne percevons plus aucune frontière. L'être a cessé d'avoir un centre. Nous parcourons un délicieux bout de route bien unie. Au sortir d'une telle méditation, nous sommes toujours étonné de voir que le temps a passé et de constater le sentiment d'éveil qui est le nôtre"(5).

Difficile de pratiquer la méditation sans côtoyer le bouddhisme. La vie ne s'écoule pas paisiblement, comme le rappelle M.Pagnol : "Telle est la vie des hommes. Quelques joies, très vite effacées par d'inoubliables chagrins". La Première Noble Vérité de l'enseignement de Bouddha ne dit pas autre chose. J-P.Schnetzler rapporte en détails la nature de dukkha, la souffrance selon l'enseignement bouddhique: "Jusqu'ici la souffrance (dukkha) avait bien le sens vulgaire de mal, douleur, peine, morale ou physique. Mais ce terme a aussi deux sens plus profonds : dukkha est également le caractère accablant des formations de l'existence en raison de leur caractère transitoire, de leurs perpétuelles apparitions et disparitions. Il est cette propriété vécue de l'impermanence et de l'absence de Soi dans le monde phénoménal. Au milieu de nos plus belles joies se glisse, comme un ver dans le fruit, la certitude qu'elles ne dureront pas, que le changement, donc la douleur y succéderont. Il n'est bien entendu pas question de nier le caractère effectivement agréable de telle ou telle situation, mais de voir profondément que cette situation est éphémère. Les textes bouddhiques insistent à l'envie sur cette souffrance produite par le changement (viparinâmadukkha). Nous en trouvons encore l'écho dans le Dhammapada, mais assorti de cette certitude qu'en échapper est possible : «Celui qui considère ce monde comme une bulle d'écume ou comme un mirage, Yama, le roi de la mort ne peut le trouver». On peut donc se soustraire à l'inquiétude vagabonde, à l'agitation, au passage sempiternel d'un état à un autre, qui n'épargne pas même les états spirituels les plus élevés atteints par la méditation"(6).

"Pouvons-nous, pour reprendre les termes de V.R.Dhiravamsa, nous "affranchir de l'attachement" ? "Nous ne serons peut-être pas complètement affranchis de l'attachement, mais son emprise sera atténuée. Même si nous ne pouvons pas nous passer de notre maison, de nos possessions ou des gens de notre entourage, il faudra tout de même tenter de nous en détacher. Nous devons être capables d'être seuls sans nous laisser dominer par nos possessions ou nos besoins. C'est la seule voie qui puisse nous délivrer de l'esclavage. Conformément aux lois de notre monde, nous naissons libres. Il n'empêche que l'attachement au moi et aux possessions fait de nous des esclaves, et cela aucune loi ne peut le changer"(3).

Selon Ajahn Sumedho : "Il est important de contempler la façon dont est formulée la Première Noble Vérité. Celle-ci est exprimée très clairement par «Il y a la souffrance» plutôt que par «Je souffre». Du point de vue psychologique, cette réflexion est beaucoup plus habile. Nous avons tendance à interpréter notre souffrance en termes de «Je souffre vraiment, je souffre beaucoup et je ne veux pas souffrir»… Dès que nous la voyons en termes de «Il y a souffrance», la douleur n’est plus perçue comme quelque chose de personnel. C’est tout à fait différent de «Oh, pauvre de moi, pourquoi dois-je autant souffrir ? Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? Pourquoi suis-je obligé de vieillir ? Pourquoi est-ce que je dois faire l’expérience du chagrin, de la douleur, de la peine et du désespoir ? Ce n’est pas juste ! Je ne veux pas ! Je ne désire que bonheur et sécurité !». Cette façon de penser a pour origine l’ignorance qui complique tout et dégénère en problèmes de personnalité. Pour permettre à la souffrance de disparaître, il faut d’abord en admettre consciemment la présence. Mais, dans la méditation bouddhiste, cette acceptation n’est pas faite depuis une position telle que «Je souffre», mais plutôt à partir de celle de «Il y a présence de souffrance». Ainsi, nous ne sommes pas en train d’essayer de nous identifier au problème, mais de simplement reconnaître son existence. Nous voyons deux points dans ce propos : cette souffrance n'est pas la mienne mais la nôtre, c'est-à-dire un élément inéluctable avec lequel il faut composer; d'autre part l'attitude qui consiste à devenir spectateur de soi, "lorsque vous ne pouvez pas contrôler ce qui se passe, mettez vous au défi de contrôler la façon dont vous réagissez à ce qui se passe", dit cette phrase dont ne connaissons pas l'auteur(7).

Pourquoi se tourner vers la méditation ? Le propos de D.T.Suzuki éclairerait-il notre lanterne ? "Je passe ma journée entière à enseigner aux hommes ce qu'est le Dharma, mais les érudits ne semblent guère se soucier de mes discours, comme si cela ne les concernait en rien. Ne l'ont-ils pas foulé aux pieds des milliers de fois ? Et cependant, il n'est pour eux que ténèbres absolues… (Le Dharma) n'a nulle forme quelconque… ils s'acharnent à le saisir par le truchement de noms et de mots. Un demi-siècle de leur existence se perd rien qu'à traîner un cadavre de porte en porte. Ils courent çà et là, follement, par tout le pays, portant sur l'épaule un sac bourré de mots creux de maîtres à moitié idiots… Ô Vénérables ! Lorsque je vous affirme qu'il n'est pas de Dharma, aussi longtemps que vous le cherchez à l'extérieur, les érudits ne parviennent pas à me comprendre". "Des mots creux de maîtres à moitié idiots", voilà, nous dit D.T.Suzuki, de piètres moyens pour saisir le Dharma. La méditation n'est pas assimilable à un discours creux, mais à une pratique silencieuse(8).

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(1)L'art de la méditation. M.Ricard

(2)Evolution intérieure et problèmes psychologiques. D.Boyes

(3)La voie du non-attachement. V.R.Dhiravamsa

(4)L'expérience interdite. J-M.Verlinde

(5)L'attention, source de plénitude. V.R.Dhiravamsa

(6)La méditation bouddhique. J-P.Schnetzler

(7)LES QUATRES NOBLES VERITES. Ajahn Sumedho

(8)Bouddhisme Zen et psychanalyse. D.T.Suzuki

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