PHILOSOPHIE DE L'ABSURDE ET NON-ATTACHEMENT
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Nous citons A.Camus : "Je vois que beaucoup de gens meurent parce qu'ils estiment que la vie ne vaut pas la peine d'être vécue. J'en vois d'autres qui se font paradoxalement tuer pour les idées ou les illusions qui leur donnent une raison de vivre (ce qu'on appelle une raison de vivre est en même temps une excellente raison de mourir). Je juge donc que le sens de la vie est la plus pressante des questions"(1). Un sens à la vie ? Une raison de vivre ? La question de l'absurde reposerait-elle sur ces interrogations ? Mais pourquoi toujours chercher du sens et établir des liens entre les événements de la vie ? Nous tenterons d'apporter quelques éléments de réponse, mais pas avant de rapporter plusieurs extraits du Mythe de Sisyphe.
A.Camus écrit : "On trouvera seulement ici la description, à l'état pur, d'un mal de l'esprit. Aucune métaphysique, aucune croyance n'y sont mêlées pour le moment".
"Dans l'attachement d'un homme à sa vie, il y a quelque chose de plus fort que toutes les misères du monde. Le jugement du corps vaut bien celui de l'esprit et le corps recule devant l'anéantissement. Nous prenons l'habitude de vivre avant d'acquérir celle de penser. Dans cette course qui nous précipite tous les jours un peu plus vers la mort, le corps garde cette avance irréparable".
"Le sentiment de l'absurdité au détour de n'importe quelle rue peut frapper à la face de n'importe quel homme. Tel quel, dans sa nudité désolante, dans sa lumière sans rayonnement, il est insaisissable".
"Si la descente ainsi se fait certains jours dans la douleur, elle peut se faire aussi dans la joie. Ce mot n'est pas de trop. J'imagine encore Sisyphe revenant vers son rocher, et la douleur était au début. Quand les images de la terre tiennent trop fort au souvenir, quand l'appel du bonheur se fait trop pressant, il arrive que la tristesse se lève au cœur de l'homme: c'est la victoire du rocher, c'est le rocher lui-même. L'immense détresse est trop lourde à porter… On ne découvre pas l'absurde sans être tenté d'écrire quelque manuel du bonheur… Le bonheur et l'absurde sont deux fils de la même terre. Ils sont inséparables. L'erreur serait de dire que le bonheur naît forcément de la découverte absurde. Il arrive aussi bien que le sentiment de l'absurde naisse du bonheur… Sisyphe, revenant vers son rocher, contemple cette suite d'actions sans lien qui devient son destin, créé par lui, uni sous le regard de sa mémoire et bientôt scellé par sa mort… La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme". Et A.Camus de conclure : "Il faut imaginer Sisyphe heureux".
Dans L'étranger, Meursault ne développe pas une philosophie de l'absurde. Le "sentiment de l'absurdité frappe à sa porte", selon les mots d'A.Camus. Au cours du procès de Meursault : "Il [Le président] a déclaré qu'il aimerait savoir si j'étais retourné vers la source tout seul avec l'intention de tuer l'Arabe. «Non», ai-je dit. «Alors pourquoi était-il armé et pourquoi revenir vers cet endroit précisément?». J'ai dit que c'était le hasard"… et puis il y a les paroles de l'avocat : "Un malheur, tout le monde sait ce que c'est. Ça vous laisse sans défense"(2).
La conscience de Meursault n'est pas tournée vers lui-même, il montre beaucoup d'attention pour tout ce qui l'entoure. "Le jugement du corps vaut bien celui de l'esprit", écrit Camus. C'est ce jugement du corps qui "recule devant l'anéantissement" qui fait dire à Meursault, le jour suivant la sépulture de sa mère : "J'ai eu de la peine à me lever parce que j'étais fatigué de ma journée d'hier. Pendant que je me rasais, je me suis demandé ce que j'allais faire et j'ai décidé d'aller me baigner. J'ai pris le tram pour aller à l'établissement de bains du port. Là, j'ai plongé dans la passe. Il y avait beaucoup de jeunes gens. J'ai retrouvé dans l'eau Marie Cardona, une ancienne dactylo de mon bureau dont j'avais eu envie à l'époque. Elle aussi, je crois. Mais elle est partie peu après et nous n'avons pas eu le temps. Je l'ai aidée à monter sur une bouée et, dans ce mouvement, j'ai effleuré ses seins. J'étais encore dans l'eau quand elle était déjà à plat ventre sur la bouée. Elle s'est retournée vers moi. Elle avait les cheveux dans les yeux et elle riait. Je me suis hissé à côté d'elle sur la bouée. Il faisait bon et, comme en plaisantant, j'ai laissé aller ma tête en arrière et je l'ai posée sur son ventre. Elle n'a rien dit et je suis resté ainsi. J'avais tout le ciel dans les yeux et il était bleu et doré. Sous ma nuque, je sentais le ventre de Marie battre doucement. Nous sommes restés longtemps sur la bouée, à moitié endormis… elle m'a demandé si j'étais en deuil. Je lui ai dit que maman était morte. Comme elle voulait savoir depuis quand, j'ai répondu : «Depuis hier». Elle a eu un petit recul, mais n'a fait aucune remarque. J'ai eu envie de lui dire que ce n'était pas de ma faute, mais je me suis arrêté parce que j'ai pensé que je l'avais déjà dit à mon patron. Cela ne signifiait rien. De toute façon, on est toujours un peu fautif".
L'attention diffuse et lucide dont fait montre Meursault l'engagerait-elle dans la voie du non-attachement ? Nous rapportons quelques lignes de V.R.Dhiravamsa : "La méditation vipassana, ou méditation de la vision intuitive (ou éclairée) est tout à fait unique. Elle ne comporte pas de techniques, l'objet pouvant être n'importe quelle chose évidente et distincte à un moment donné. Il suffit au pratiquant d'être attentif à toutes choses se levant dans le champ de sa conscience ou le traversant, et de les voir telles qu'elles sont sans vouloir ni conceptualiser ni analyser"(3). Développant son étude de la méditation vipassana, J-P.Schnetzler écrit à propos de la vision pénétrante: "Le point essentiel est, bien entendu, la position de l'esprit. On pourrait la décrire comme ayant déjà obtenu le Nirvâna. Anticipation ambitieuse mais qui dit bien ce qu'elle veut dire. Le méditant doit donc tenter de considérer tous les phénomènes avec lucidité, attention, équanimité. Les consignes, on le voit, sont simples". Ne peut-on avancer que Meursault "considère tous les phénomènes avec lucidité, attention, équanimité" ?(4)
Nous nous intéresserons au non-attachement en nous référant à V.R.Dhiravamsa. On soulignera dans ces lignes l'accent mis sur la concentration dans l'accomplissement d'une tâche, ce qui n'est pas sans rappeler le flow -ou l'absorption totale d'une personne par son occupation- étudié par M.Csíkszentmihályi, et l'influence du prévoir/espoir où l'on retrouve l'automatisme du mental établissant des liens : "L'attention est nécessaire. Sans elle, ni la compréhension ni l'exploration profonde ne sont possibles. Il nous faut être sérieux. Être sérieux ne signifie pas être tendu, mais donner toute son attention à ce qui nous confronte intérieurement ou extérieurement. Quand vous vous consacrez entièrement à une tâche, les tensions ne viennent pas détourner votre énergie vers la peur ou la confusion. Votre esprit est calme et clair, et il n'y a pas de place pour une quelconque tendance négative. Ainsi conçue, l'observation devient une activité intéressante et plaisante, dénuée de toute raideur, mais aussi de tout espoir. Car, là où il y a espoir, il y a peur. L'espoir du résultat contient une certaine peur de ne pas l'obtenir. Puis, quand vous l'obtenez, vient la peur de le perdre. La peur est un élément subtil, mais actif, du sentiment d'espoir. Malheureusement, il se trouve que la plupart d'entre nous ont besoin d'espoir pour vivre. Comment les êtres réalisés s'en passent-ils ? Parce qu'ils vivent une vie authentique, se déroulant et s'accomplissant dans le présent, où il n'y a ni espoir ni peur du futur. Ce n'est que dans le présent qu'on atteint à la parfaite clarté d'esprit, qui est un facteur de plénitude et une des meilleures caractéristiques de l'être libéré. Quand votre esprit est clair et que vous êtes sensitifs, tant à l'égard de vous-mêmes que du monde extérieur, la compréhension et l'amour se développent et, avec eux, l'action juste et le changement radical. Nul n'est besoin de faire des projets ou de nourrir des espoirs. L'espoir, c'est une projection d'idées dans le futur, créant un espace entre nous et l'action du présent, lequel devient l'empêchement à l'action. En nous nourrissant d'espoirs, nous résistons à ce qui est dans l'instant, et fuyons dans ce qui devrait être. Et cette résistance entrave le cours dynamique de la vie".
A la suite, V.R.Dhiravamsa évoque le fonctionnement de la conscience : "La question qui se pose alors est celle de la conscience. Comment appréhendons-nous les choses ? La question du «comment» est capitale. Nous savons ce dont nous sommes conscients : des gens, des immeubles, des fleurs, et de toute autre chose de notre entourage. Mais savons-nous comment ? Et comment sommes-nous conscients de nous-mêmes ? Comment se manifeste cette conscience ? Est-elle pure ou impure ? Subit-elle les influences de l'éducation, la formation ou les expériences de la vie ? Tout cela, nous pouvons le découvrir à travers la méditation. Nous vivons en accord avec une conscience conditionnée, conformée par l'ensemble des influences, internes et externes, qui nous gouvernent. Notre vue des choses est forcément subjective et en cela différente de celle des autres. Notre comportement est presque toujours une réaction de l'ancien au nouveau, une ancienne conscience conditionnée et confrontée au moment présent. Souvent, nous ne sommes pas maîtres de nos actes ; des sensations de doute, angoisse et désespoir affluent à notre esprit, en raison de notre conception du bien et du mal, du vrai et du faux, qui est à son tour le produit de ce que nous avons appris. Tout cela procède de notre ancienne conscience, de la réaction qui remplace l'action. Il faut dissiper notre conditionnement de la conscience pour devenir libres et réellement conscients. De manière intrinsèque, la conscience est pure et lumineuse, mais continuellement dérangée par l'intrusion des impressions de nos sens. Celles-ci s'accumulent, de sorte que la conscience ne peut plus remplir sa fonction clarificatrice, en vertu de quoi, notre vision des choses devient confuse et déformée. Elle n'est pas libre puisqu'elle fonctionne à travers les états qui agissent sur elle. Pour régénérer la conscience, il nous faut la fouiller, tout comme la vie qui, tout en fluctuant, se renouvelle sans cesse, permettant ainsi à la conscience de se régénérer et d'être en harmonie avec elle. Car, si rien ne changeait jamais, la régénération ne serait pas possible. On resterait vieux pour toujours. Mais ce n'est pas le cas. En réalité, tout peut changer, pour le meilleur ou pour le pire, selon notre propre compréhension. La régénération de la conscience doit se faire en prenant conscience de toutes nos activités, émotions et pensées. Peut-être croyez-vous qu'être attentif tout le temps est une lourde tâche ou un problème ? Que faites-vous quand vous n'êtes pas attentifs ? Vous complaisez-vous dans vos pensées, vos souvenirs, vos fantasmes et vos rêves ? Qu'est-ce qui vous semble le plus satisfaisant ? La poursuite du plaisir ou comprendre les choses telles qu'elles sont ? Dans la vie, il faut savoir distinguer l'essentiel de l'inutile. Sans la conscience, cela n'est pas possible".
Revenons vers la phrase de Meursault : "J'ai dit que c'était le hasard". Le hasard, le destin, puisque c'est le destin de Meursault qui le conduit vers sa fin tragique : "J'ai été un peu surpris. Pour moi, c'était une histoire finie et j'étais venu là sans y penser… J'ai pensé que je n'avais qu'un demi-tour à faire et ce serait fini. Mais toute une plage vibrante de soleil se pressait derrière moi… À cause de cette brûlure que je ne pouvais plus supporter, j'ai fait un mouvement en avant. Je savais que c'était stupide, que je ne me débarrasserais pas du soleil en me déplaçant d'un pas. Mais j'ai fait un pas, un seul pas en avant… J'ai compris que j'avais détruit l'équilibre du jour, le silence exceptionnel d'une plage où j'avais été heureux. Alors, j'ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s'enfonçaient sans qu'il y parût. Et c'était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur". Laissant Meursault à son destin, nous nous intéresserons au karma en faisant de nouveau référence à J-P.Schnetzler : " Nous venons de voir que la volonté, la Soif, ne sont pas différentes du Kamma. Qu'est-ce que le Kamma ? Le terme est plus connu sous sa forme sanscrite Karma. Si le mot a été vulgarisé, sa signification ne l'est guère et les contresens abondent dans les œuvres occidentales. Le mot dérive de la racine sanscrite kr qui signifie faire. Littéralement il signifie acte ou action, et plus particulièrement l'action rituelle effectuée suivant le prototype divin, conformément à l'Ordre Universel. Dans le Bouddhisme, le sens particulier est celui d'une action volontaire, commise donc avec intention, par le corps, la parole ou l'esprit, et affectée d'une qualité morale quelconque, bonne ou mauvaise. De par la Soif qui le constitue, il est une force génératrice d'effets et très précisément du désir de continuer dans la direction, bonne ou mauvaise, qui était celle du kamma antécédent. Le kamma ne peut donc être assimilé à un destin, une fatalité, encore moins à une justice immanente appliquée à un individu ou à une collectivité. Il n'est pas non plus le résultat des actes, récompense ou punition. Le kamma est l'expression de la loi impersonnelle de la cause et de l'effet. Il est ce courant intentionnel, cette énergie orientée qui nous constitue et nous entraîne. Car «les êtres sont possesseurs de leurs actes, héritiers de leurs actes, leurs actes sont les germes d'où ils s'élancent, ils sont liés à leurs actes, leurs actes sont leur refuge. Quels que soient leurs actes (bons ou mauvais) ils en recevront l'héritage» (Sam. Nik.). Et cet héritage, ce fruit du kamma mûrit inexorablement. «Ni dans les cieux, ni dans les profondeurs de l'océan, ni dans les cavernes des montagnes, nulle part dans le monde entier, il n'existe de place où l'homme trouverait un abri pour échapper à ses mauvaises actions» (Dhammapada). Ainsi le kamma mûrit-il en cette vie, ou lors des états d'existence postérieurs à la vie présente, sous forme d'un désir de devenir, «cette force formidable qui meut l'ensemble des vies, des existences, le monde entier» (Vénérable Râhula)".
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(1)Le Mythe de Sisyphe. A.Camus
(2)L'étranger. A.Camus
(3)La voie du non-attachement. V.R.Dhiravamsa
(4)Dhammapada. La méditation bouddhique. J-P.Schnetzler
