KOCHTCHEÏ (1) L'ENCHANTEUR OU LE TRANSFERT REVISITÉ


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La rencontre de la princesse Vassilissa et de Kochtcheï l'enchanteur sera le prétexte à revisiter la notion de transfert. Quelle est donc cette histoire ? Wikiwand nous en présente le synopsis : "La princesse Vassilissa la très belle est kidnappée par Kochtcheï l'Immortel, sorcier maléfique, qui l'emmène dans son jardin où tous les êtres vivants sont changés en or. Kochtcheï tente en vain de séduire Vassilissa qui se rit de lui lorsqu'il lui demande de l'épouser, car il est très laid. Furieux, le sorcier invite alors la princesse à se regarder dans un miroir ensorcelé, et il la transforme ainsi en grenouille pour trois ans et trois jours, après quoi il la chasse. Dans un royaume à quelque distance de là, un tsar a trois fils. Afin de leur trouver des épouses, il leur demande de tirer chacun une flèche dans une direction différente et d'épouser la première femme qui ramassera leur flèche. Les flèches des deux premiers fils sont ramassées par des femmes de bonne famille qui occasionnent de bons mariages. Mais la flèche d'Ivan se perd au loin, et, lorsqu'il la retrouve, seule une grenouille se trouve à proximité : c'est Vassilissa transformée, qui exige qu'Ivan la prenne pour épouse en suivant l'ordre du tsar. D'abord désespéré, Ivan se rend bientôt compte que la grenouille n'est autre qu'une princesse métamorphosée. Il lui reste à trouver un moyen de libérer Vassilissa de la malédiction"(2).

Vassilissa s'inscrit dans une harmonie avec la nature avec laquelle elle est totalement en phase. C'est l'image même de la vie, belle, changeante, mystérieuse, insaisissable. Kochtcheï poussera cette harmonie jusqu'à la dérision en changeant Vassilissa en grenouille. Le prince Yvan passera outre cette dérision en choisissant malgré tout d'épouser la grenouille que le sort lui a désignée pour femme. La suite du conte nous fera rencontrer la figure mythique de Baba Yaga. C'est une figure complexe à propos de laquelle nous voulons citer ces quelques lignes : "Dans le conte Vassilissa-la-très-belle, l'héroïne Vassilissa demande à la Baba Yaga qui sont le cavalier rouge, le cavalier blanc et le cavalier noir qu'elle a croisés pour venir jusque chez elle ; et la Baba Yaga répond : «C'est mon jour, vêtu de blanc... C'est mon soleil, vêtu de rouge... C'est ma nuit, vêtue de noir», et elle ajoute : «Tous de fidèles serviteurs !». Ainsi, la Baba Yaga commande aux phénomènes célestes, au jour et à la nuit"(3). Nous voulons aussi rapporter l'interprétation qu'en fait V.Propp: "Dans Les Racines historiques du conte merveilleux, le folkloriste russe Vladimir Propp cherche à rapprocher les éléments du conte merveilleux russe de ceux d'autres cultures anciennes, et par là des croyances et des rites de ces sociétés humaines. Selon lui, Baba Yaga représente une gardienne du royaume des morts, et sa cabane constitue un passage obligé à la frontière des deux mondes. Il rapproche les pattes de poule de la maisonnette de mythes des Indiens d'Amérique du Nord évoquant une cabane zoomorphe, et esquisse un parallèle entre les formules prononcées par le héros et le Livre des Morts égyptien, où les éléments d'une maison exigent d'être nommés exactement avant d'accorder le passage. Le fait que Baba Yaga nourrisse et lave le héros évoque également les rites du Livre des Morts ; la cabane dans un bois rappelle par ailleurs les lieux d'initiation des jeunes hommes dans de nombreuses cultures (Afrique, Océanie, etc.)… Propp rappelle qu'elle est aussi maîtresse des animaux de la forêt, et mentionne qu'elle est parfois décrite elle-même comme semi-animale (diverses cultures considéraient que la mort consistait à se transformer en un animal)"(3).

Nous retiendrons que Baba Yaga est une autre figuration de Vassilissa, toutes deux s'apparentent à la fois à l'impermanence des choses chère au bouddhisme et au flux puissant de la vie. De ce point de vue, Kochtcheï est à l'opposé. Il est ce qui est figé, et ce qui voudrait figer. Kochtcheï est à l'image de l'Ego, possessif, égoïste et égotique. Son royaume ressemble fort aux royaumes des morts. L'enchanteur fige toute vie qu'il recouvre d'or. Mais il ne change pas ses créatures en pierres; recouvertes d'or, elles sont pour lui à la fois figées, emprisonnées, objectivées, mais aussi infiniment précieuses. C'est pour ces raisons que nous assimilons Kochtcheï à l'Ego. Il y a le monde du vivant et le monde de Kochtcheï. L'Ego veut tout ignorer des intentions de Vassilissa, seule importe pour lui l'objectivation de celle-ci, Kochtcheï le démontre bien qui décide de changer la rebelle princesse en statue d'or. Le monde par ailleurs égotique de Kochtcheï ne peut entrevoir d'autres fins au désir que la possession des objets à laquelle il se réduit.

Kochtcheï projette-t-il sur Vassilissa des figures du passé? Pour revisiter le transfert nous citerons J.Lacan : "C'est un sujet d'émerveillement... Il n'y a aucune distinction entre le transfert et l'amour... Le transfert n'a pas que cette forme il a aussi celui de la haine"(4). F.Guillen écrit : "Comment se fait-il qu’aller parler régulièrement à quelqu’un déclenche de façon quasi expérimentale des phénomènes de l’ordre de l’énamoration, et ce quel que soit le charme de l’analyste ? La pensée commune, y compris celle de certains analystes, se tire de cette difficulté en considérant le transfert comme l’ombre d’un amour, la simple répétition des amours infantiles. C’est oublier que Freud pensait déjà le transfert en termes de véritable amour et que Lacan en a extrait le ressort actuel et efficient en termes de mise en acte de la réalité «sexuelle» de l’inconscient. Il faut dire que l’amour, où qu’il émerge, mobilise toujours en son centre la question de la vérité. Un parfum de suspicion et de mystère, parfois de mirage entoure régulièrement les amours, même et surtout les plus passionnées. Pour sa part, Lacan n’y va pas par quatre chemins en affirmant dans son séminaire sur le transfert : «La cellule analytique, même douillette, n’est rien de moins qu’un lit d’amour»"(5). Qu'en est-il de Kochtcheï et du "lit d'amour" dont parle J.Lacan ? A ce point,nous voudrions citer quelques lignes de l'article de V.Jadoulle Quelques enjeux inconscients de l’état amoureux : "Combien de jeunes et de moins jeunes ne viennent-ils pas ainsi s’y heurter à des vécus insupportables, et tenter l’irréparable, le cœur en déroute ? Nos consultations, nos thérapies, nos salles d’urgences, nos lits d’hôpitaux abritent tant de ces malmenés de l’amour, cherchant auprès de la médecine ou du «psy» tantôt une élucidation, tantôt une consolation ou un étayage pour survivre. Au-delà du symptôme mis en avant –mal-être diffus, angoisses, dépression, tentative de suicide, insomnies, troubles sexuels, etc.–, à quels doutes, à quels miroirs aux alouettes et à quelles meurtrissures ces désespérés de l’amour sont-ils en proie ? La polysémie du mot «amour» rend bien compte de son irréductibilité à quelque concept métapsychologique que ce soit : on ne peut qu’évoquer un certain nombre d’éléments du fonctionnement psychique qui semblent participer à l’expérience amoureuse, sans que jamais elle ne puisse se résumer à l’un d’eux ni même à leur juxtaposition. Peut-être seulement leur intrication complexe en rend-elle partiellement compte ? Depuis la découverte de l’inconscient, l’enracinement de la vie amoureuse dans l’opacité de nos tourments refoulés s’avère en tout cas indéniable"(6).

S.Chiche souligne que : "Le transfert, loin de concerner seulement la psychanalyse, intéresse une multitude d’autres thérapies. Mais, en y regardant de plus près, il y a même transfert dans n’importe quel type de relation humaine, à l’école, au travail, en amour, en amitié…"(7). Selon J-M. Spriet : "Jung formule l’hypothèse que le transfert, considéré du point de vue intrasubjectif, est un processus de conjonction de nature archétypique et non personnelle, visant à amener le sujet à intégrer à sa conscience les parties inconscientes de lui-même dans un processus progressif de transformation de sa personnalité"(8). Nous reviendrons vers le propos de V.Jadoulle qui évoque la "recherche du paradis perdu" : "Cette simple description phénoménologique témoigne déjà de la parenté entre l’état amoureux et ce que le philosophe C.Castoriadis a appelé «l’imaginaire originaire» ; il s’agit de l’état primitif de la psyché, qui se perçoit alors comme «un Soi qui est Tout» (Castoriadis, 1975, p. 417-437). Cet état, que C.Castoriadis pose comme condition de possibilité de la sensation ultérieure de manque, est gouverné par l’imaginaire, qu’il considère comme premier constituant de la psyché. Dans sa forme originaire, la fantasmatisation imaginaire perçoit le sujet et le monde comme indistincts, sous le mode du principe de plaisir et selon la toute-puissance de la pensée… L’état amoureux constitue donc bel et bien des retrouvailles avec l’unité archaïque : primat de l’imaginaire, vécu fusionnel, logique du principe de plaisir et sentiment de toute-puissance sont de cette trempe originaire. Le fantasme primitif «d’un corps s’étendant jusqu’aux étoiles», représentatif de l’imaginaire originaire d’une psyché comme dilatée en une sphère et qui se figure en être à la fois le centre et le tout, ce fantasme n’est-il pas également partagé par ces amoureux se ressentant dans leur «narcissisme à deux» comme le centre d’un monde qui semble ne plus obéir qu’à leurs lois : «Tu fais semblant de croire que l’univers gravite autour du soleil, mais tu sais bien que c’est autour de toi», écrit M. Zamacoïs : et l’une des patientes de C. Le Guen de renchérir : «Je l’aime et j’aime quand il me dit “toi” […]. L’écoutant, je sais que pour lui je suis le monde» (Le Guen, 1996)".

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(1)https://youtu.be/ApaI9yEWgi8

(2)http://www.wikiwand.com/fr/La_Princesse_grenouille#/Notes_et_r%C3%A9f%C3%A9rences

(3)https://fr.wikipedia.org/wiki/Baba_Yaga_(mythologie)

(4)https://www.youtube.com/watch?v=m2kT1ypVse8

(5)https://www.cairn.info/revue-psychanalyse-2010-1-page-5.htm#

(6)https://www.cairn.info/revue-cliniques-mediterraneennes-2004-1-page-127.htm

(7)https://le-cercle-psy.scienceshumaines.com/qu-est-ce-que-le-transfert_sh_31826

(8)https://www.psychaanalyse.com/pdf/LE%20TRANSFERT%20ET%20LE%20CONTRETRANSFERT%20SELON%20JUNG%2010%20Pages%20106%20Ko.pdf

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