JE PENSE OU JE SUIS

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On connaît la phrase de J.Lacan : "Je pense où je ne suis pas, donc je suis où je ne pense pas"(1). Penser et être seraient-ils incompatibles ? Les pratiques méditatives font souvent état de l'obstacle des pensées, comparant le mental à un esprit singe sautant d'idée en idée.

"Personnellement, j’étais introverti, bougon", déclare M.Ricard. "La pratique m’a changé, ce que mes proches eux-mêmes ont pu constater. Emotion après émotion, on construit quelque chose. Si vous remuez constamment des pensées anxieuses dans votre tête, vous éprouverez des humeurs durant quelques heures, puis ces humeurs deviendront des traits de caractère à force de se reproduire. Mais si vous traitez ces émotions par la méditation, après un an ou deux, vos traits de caractère évolueront. Attention! Ils ont mis du temps à se former, ils mettront du temps à se transformer. Il faut pratiquer, et pratiquer encore. Le secret réside dans l’utilisation quotidienne des outils mentaux apportés par la méditation. L’idée qu’on va savoir méditer après avoir écouté trois CD, c’est de la frime! Il faut, comme un athlète, s’entraîner, tous les jours, pendant au moins vingt minutes". M.Ricard évoque les recherches effectuées sur la neuroplasticité du cerveau : "Les recherches menées ces trente dernières années dans le domaine de la neuroplasticité montrent que le cerveau se modifie lorsque l’individu est exposé à des situations inédites. Les connexions entre les neurones peuvent augmenter ou diminuer; dans certains cas, le cerveau fabrique de nouveaux neurones, et ce quel que soit l’âge. Les dendrites -les ramifications des neurones- s’étoffent ou se raréfient. Le cerveau adulte a même la capacité d’attribuer une fonction différente à une aire cérébrale qui en remplit habituellement une autre. Toute forme d’entraînement -qu’il soit mental, comme la méditation, ou physique, comme le sport- provoque une restructuration du cerveau, fonctionnelle et structurelle. Des expérimentations ont été menées entre 2000 et 2012 auprès d’une centaine de personnes méditantes et non méditantes dans une vingtaine d’universités réputées. Les méditants -moines et laïcs, hommes et femmes, Orientaux et Occidentaux- totalisaient entre 10 000 et 60 000 heures de méditation. Les chercheurs ont constaté, sur le plan structurel, que la méditation modifiait le volume des aires cérébrales concernées, volume qui reflète la quantité de neurones présents dans cette aire et le nombre de connexions établies entre ces neurones. Ils ont aussi noté une augmentation de la substance grise dans l’hippocampe gauche, lié à l’apprentissage et au contrôle émotionnel. La méditation active certaines zones cérébrales et en désactive d’autres, telle que l’amygdale. Lorsque celle-ci est «en sommeil», la peur et la colère refluent; à l’inverse, le sentiment de résonance affective avec les autres, celui de gratification ou d’amour maternel grandissent. Il suffit de six heures de méditation pour que surviennent des évolutions dans les cellules cérébrales, susceptibles d’entraîner un renforcement du système immunitaire ou une amélioration de la qualité de l’attention". Les recherches en épigénétiques font aussi état de modifications des gènes : " C’est en effet ce que montrent les expériences préliminaires effectuées par le professeur de psychologie et de psychiatrie Richard J. Davidson dans son laboratoire de Madison, dans le Wisconsin (Etats-Unis). Pour qu’un gène soit actif, il doit «s’exprimer» sous la forme d’une protéine spécifique. Sinon, il reste silencieux. Or on sait maintenant que notre environnement et nos états mentaux peuvent modifier profondément l’expression des gènes par un processus appelé «épigénétique». Notre héritage génétique est un point de départ important, qui nous prédispose à montrer tel ou tel trait de caractère, mais ce potentiel s’exprime très différemment selon les événements de notre vie. De la méditation sur l’amour altruiste et la compassion peuvent découler d’importants changements épigénétiques. Ainsi, après huit heures de méditation dans la journée sur la pleine conscience et la compassion, on note des modifications de l’expression de certains gènes liés au stress"(2).

A partir du propos de M.Ricard, nous nous interrogerons sur la neuroplasticité et sur les incidences réciproques du "je pense" sur le "je suis". Nous citons P.Van Eersel : "Beaucoup de révolutionnaires de la première moitié du XXe siècle, qui avaient espéré créer un «homme nouveau», ont sombré dans le plus grand pessimisme, après les horreurs auxquelles ils avaient assisté, tel Arthur Koestler, concluant ses dernières synthèses scientifiques, dans les années 1960, par l'idée que l'humanité était vraisemblablement atteinte d'une «erreur de fabrication» irrémédiable. Pourquoi ? Notamment parce que notre néocortex, siège de la pensée, de la raison et du langage, fierté éblouissante de notre engeance et nouveauté absolue sous le firmament, entrait inexorablement en court-circuit avec notre cerveau archaïque, siège de nos pulsions vitales, égoïstes et sauvages. Entre les deux, il n'y avait finalement pas de médiation possible –quoi qu'aient pu tenter la psychanalyse et la psychiatrie. Et cela dégénérerait donc toujours en catastrophe, jusqu'à l'hécatombe terminale. Ces désabusés n'avaient pas forcément tort. Sauf sur un point, essentiel. Leur défaitisme reposait entièrement sur la vision d'un cerveau fixe, sinon immuable, ne pouvant se transformer qu'à très long terme, à l'échelle darwinienne de dizaines ou de centaines de milliers d'années d'évolution. Mouvement trop lent pour faire face aux métamorphoses fulgurantes de la civilisation. Or ce que nous apprenons, un demi-siècle plus tard, contredit cette vision dans des proportions ahurissantes"(3). L'idée d'un cerveau immuable est désormais dépassée, comme il l'écrit : "Désormais, les étudiants apprennent la «triple plasticité du système nerveux». En peu de temps, sous l'influence d'émotions, d'images, de pensées, d'actions diverses, peuvent se produire plusieurs phénomènes : de nouveaux neurones peuvent naître dans notre cerveau ; nos neurones peuvent se développer (jusqu'à décupler leur taille) et multiplier leurs synapses (ou au contraire se ratatiner si on ne fait rien) ; nos réseaux de neurones peuvent s'adapter à de nouvelles missions, jusqu'à remplacer un sens par un autre (la vue par le toucher, par exemple); enfin, l'ensemble de notre cerveau peut entièrement se réorganiser, par exemple à la suite d'un accident". On ne saurait toutefois conclure à un changement radical dans la connaissance du fonctionnement du cerveau, ce que l'on savait jusque-là est toujours d'actualité, mais le concept de neuroplasticité vient ajouter de nouvelles données aux notions existantes : "Désormais, les neurologues décrivent les zones de notre cerveau comme des «processus plastiques interconnectés», susceptibles de traiter des informations d'une diversité insoupçonnée. Certes, ces zones ne sont pas sans spécialisation : l'aire de Broca joue bien un rôle essentiel dans la diction des mots, comme l'aire de Wernicke en joue un dans la compréhension de ces mêmes mots. Pourtant ces spécificités ne sont pas aussi rigides et cloisonnées qu'on le pensait. En leur temps, au XIXe siècle, le Français Paul Broca et l'Allemand Carl Wernicke –et jusqu'à l'Américain Wilder Penfield, un siècle après eux– furent eux-mêmes des génies d'avoir su localiser les zones corticales qui allaient porter leurs noms. Mais à leur suite s'est développée une vision fondamentalement «localiste» du cerveau, avec des zones immuables, supposées être «câblées» comme des machines électriques, ce qui a rigidifié toute la neurologie. Si une zone était détruite, il n'y avait plus grand-chose à faire... La tendance localiste a des fondements puissants. Nos réflexes les plus archaïques dépendent incontestablement de notre moelle épinière et de notre bulbe rachidien. Nos pulsions vitales sont régies par de petites structures enfouies au centre de notre crâne, familièrement regroupées sous le terme de « cerveau reptilien ». Nos émotions de base (peur, joie, colère...), elles, sont modulées par les structures intermédiaires, communes aux mammifères, que les neurologues regroupent sous le terme de « cerveau limbique ». Quant à notre énorme néocortex, qui enveloppe le tout, il est clair que, sans lui, nous n'aurions aucune des capacités humaines : réflexion, langage, discernement...".

B.Cyrulnik traite de la neurogenèse et du développement des connexions nerveuses entre les neurones : "À la base du cerveau, sur la partie inférieure du système limbique, en arrière et en dessous de l'amygdale, on a découvert une zone de neurogenèse qui continue à fabriquer des neurones jusqu'au bout de la vie, même chez les personnes âgées et même chez ceux qui sont atteints de la maladie d'Alzheimer ! Découvrir que des neurones pouvaient repousser a bien sûr constitué une révolution considérable, qui a renforcé de façon appréciable le concept de résilience neuronale. Le plus important n'est cependant pas que des neurones puissent repousser, mais qu'ils s'interconnectent. Un neurone isolé ne sert à rien. L'intelligence, la sensibilité, l'empathie, toutes les fonctions psychiques dépendent du degré d'interconnexion et de vivacité des neurones. Un champ de neurones ressemble à un champ de blé. La tige du neurone, c'est l'axone, et les multiples jaillissements de l'épi, ce sont les dendrites. Si personne ne vous parle ni ne joue avec vous, si rien ne vous stimule, vos dendrites se couchent, tel un champ de blé qui ne serait pas arrosé. À l'inverse, il suffit de vous parler, de vous énerver, de rire et d'entrer en relation avec vous pour que les dendrites de vos neurones se redressent et partent à la recherche de nouvelles connexions". M.Ricard évoque les effets de la méditation sur l'organisation et le développement des dendrites, B.Cyrulnik écrit à propos de l'effet des mots : "Les mots ont un effet de résonance. Prenons un exemple plus anodin : des skieurs à leur entraînement. Avant de partir, ils visualisent la descente et se la décrivent dans la tête : «Là, ça tourne. Après, il y a une bosse. Ensuite, je fonce...». Et quand on leur branche des capteurs sur la tête pendant qu'ils font cet exercice, leur visualisation peut être repérée par la caméra magnétique et on voit qu'elle provoque des réponses de la part des réseaux neuronaux, ce qu'on appelle des «préparations biologiques à l'action». Autrement dit, une visualisation provoque des modifications précises de fuseaux neuronaux qui envoient des informations dans le corps, dans les jambes ou ailleurs. Une représentation mentale peut modifier notre corps. Le skieur se prépare biologiquement à sa descente, physiquement, psychologiquement, en imaginant qu'il va descendre, et c'est probablement pour ça que la psychothérapie est nécessaire et souvent efficace. Quand ils sont seuls, les gens ont tendance à ruminer : «Oh, j'ai dit ceci, je n'aurais pas dû. Mon père a dit cela, je ne m'en sortirai jamais, je lui en veux», etc. Seuls, nous aggravons les processus négatifs. Le fait d'avoir à nous décentrer de nous-mêmes pour communiquer par des mots, donc agir sur le monde d'un autre, fait que la psychothérapie, quelle qu'elle soit, modifie notre maillage neuronal, donc nos pensées, croyances, attitudes, comportements. Quand je me confie à un(e) psychothérapeute, que je lui dis des choses que je ne dis à personne d'autre, si l'on me mettait des capteurs sur le crâne ou que l'on me scannait par résonance magnétique à ce moment-là, comme on l'a fait pour les skieurs, on verrait probablement la partie supérieure de mon aire cingulaire antérieure s'allumer : celle qui s'allume quand je suis en état de bien-être. Ce qui explique que tant de gens se sentent bien après une séance de psychothérapie"(3).

Quels sont les facteurs qui favorisent la plasticité neuronale ? C.André écrit : "1992 est une date qui, selon moi, restera importante dans l'histoire de la psychothérapie. C'est l'année où le psychiatre américain Lewis Baxter Jr. et son équipe ont prouvé, pour la première fois, qu'une psychothérapie modifiait la dynamique fonctionnelle du cerveau humain. Il a en effet réussi à montrer, images à l'appui, qu'un traitement par thérapie comportementale des patients souffrant de troubles obsessionnels compulsifs permettait de diminuer nettement les symptômes et la force des réseaux d'activation neuronale liés au TOC, notamment au niveau du noyau caudé droit et du cortex orbito-frontal. Cet effet était comparable à celui des médicaments. À partir de là, la psychothérapie ne pouvait plus être considérée comme un pis-aller ou un aimable bavardage, mais comme un soin à part entière. Toutes sortes d'études similaires ont alors pu s'enclencher un peu partout dans le monde, avec des résultats passionnants et encourageants. Je ne dis pas que retrouver une vie psychique équilibrée et heureuse est brusquement devenu facile. En tant que clinicien, ce que je retiens de toutes les recherches récentes, c'est que la neuroplasticité exige énormément de travail de la part du patient. Cela peut aller plus ou moins vite, mais dans tous les cas, réaménager les réseaux neuronaux revient à se remettre en apprentissage et c'est toujours un travail long et ardu. Il est très rare que l'on aille brusquement mieux, comme par déclic. De ce point de vue, la psychanalyse vulgarisée par le cinéma ou la littérature a semé beaucoup d'illusions. Il est rare que l'on prenne conscience de la source de nos souffrances dans un « flash » et que cela change d'un coup tout dans notre vie, comme suggéré dans certains films d'Hitchcock, par exemple Pas de printemps pour Marnie. Ce que la pratique m'a montré, ce sont plutôt des changements lents, et grâce à des efforts réguliers. Moins poétique mais plus efficace... La base de tout changement psychique et émotionnel durable et autoproduit (ne dépendant pas seulement des circonstances, mais pouvant au contraire leur résister), c'est la neuroplasticité : la survenue de modifications fonctionnelles des voies neurales. Et la base de la neuroplasticité, c'est la notion d'expériences et d'exercices inlassablement répétés. C'est dans la bouche de Matthieu Ricard que j'ai entendu pour la première fois le terme « entraînement de l'esprit », qui sous-entend que le cerveau est un organe semblable aux muscles, en ce qu'il exige qu'on le fasse régulièrement travailler. C'est vrai pour la thérapie, mais aussi pour la prévention des troubles, par exemple par les exercices que proposent les praticiens de la psychologie positive qui nous invitent à apprendre à «savourer les bons moments». Quand vous passez un bon moment, si vous avez appris à intensifier votre conscience de ce bon moment, vous l'engrammez dans votre cerveau de manière beaucoup plus puissante que si vous l'avez vécu et traversé sans y prêter beaucoup d'attention. Et vous pourrez ensuite retrouver cet état, même si le contexte environnant est devenu déplaisant. Toutes les nouvelles théories sur le bien-être et le bonheur reposent sur ce processus… De temps à autre, le bien-être traverse nos vies. Si vous en prenez conscience et le savourez, autrement dit si vous vous rendez présent à cet instant, vous le transformez en un sentiment de bonheur beaucoup plus puissant, qui va laisser une trace profonde dans votre cerveau, où il se trouvera «câblé», «fixé », «enregistré» (ces mots sont approximatifs) quelque part dans vos réseaux synaptiques et neuronaux. Cette trace vous sera désormais disponible, comme un souvenir accessible qui pourra vous donner un influx de vitalité positive, quand le contexte devenu difficile l'exigera. De nombreuses recherches corroborent cette vision, notamment celles du neuropsychiatre austro-américain Eric Kandel, qui a reçu le prix Nobel de médecine en 2000 pour ses travaux sur la mémoire. Kandel a fait faire dans son laboratoire des expériences sur la «sécurité apprise». On connaissait déjà l'«impuissance acquise», grâce à Martin Seligman qui, avant de devenir le champion de la psychologie positive, avait montré qu'en mettant des animaux en situation d'impuissance (à l'aide de chocs électriques inévitables), ces malheureux se retrouvaient plongés dans une sorte de dépression durable : même si on les remettait ensuite dans un contexte agréable, ils demeuraient craintifs et déprimés ; ayant appris à être impuissants, ils avaient développé une vision du monde dépressive, et n'en sortaient plus. Cette expérience connaît heureusement son pendant : en habituant des animaux à se sentir bien et en sécurité en présence de stimuli sonores ou lumineux, on peut engrammer dans leur cerveau un sentiment de confiance tel qu'ensuite, même placés dans des situations difficiles, il suffira d'un déclic (le stimulus en question) pour faire revenir le souvenir du bien-être et ainsi leur donner une énergie redoublée pour se sortir d'embarras –par exemple pour traverser un bassin d'eau glacée. Une sorte de conditionnement pavlovien positif pouvant augmenter notre résilience... Les émotions sont à la fois naturelles, spontanées, inévitables, mais aussi pour partie sous l'emprise de nos décisions et de notre volonté. Pour partie seulement, toute la subtilité étant de comprendre selon quel dosage. Nous savons bien désormais qu'il est inutile de chercher à fuir nos émotions négatives, qu'il faut plutôt les accueillir pleinement, mais apprendre aussi à les observer plutôt que de les subir, pour voir ce à quoi elles nous poussent, plutôt que de leur obéir aveuglément et de foncer tête baissée. En thérapie, comme en méditation, on s'aperçoit qu'il est possible d'apprendre à canaliser, à domestiquer, à chevaucher nos flux émotionnels. La métaphore que nous proposons souvent à nos patients est celle du marin, qui doit accepter que le vent aille dans telle direction et apprend pourtant à orienter sa voile de façon à garder malgré tout le cap vers ses propres valeurs"(3).

"Pour qu’un gène soit actif, il doit «s’exprimer» sous la forme d’une protéine spécifique. Sinon, il reste silencieux", écrit M.Ricard. Nous avons trouvé maints arguments dans ce sens. Pour B.Cyrulink : "Plus les chercheurs avancent, plus on s'aperçoit qu'il n'y a pas grand-chose de «câblé» dans nos organismes. Aujourd'hui, l'épigénétique nous dit que même nos gènes ne déterminent que très partiellement ce que nous sommes, car ces gènes s'expriment... ou ne s'expriment pas en fonction de leur environnement, au sein duquel interviennent d'innombrables facteurs"(3). Selon N.Doidge : " Kandel a œuvré en collaboration avec le biologiste moléculaire et généticien James Schwartz, pour tâcher de comprendre quelles molécules individuelles sont concernées dans l'acquisition de la mémoire à long terme chez l'aplysie. Ils ont montré que, chez ces animaux, une nouvelle protéine doit être élaborée dans la cellule pour que la mémoire à court terme se transforme en mémoire à long terme. Cela se produit lorsqu'une substance chimique appelée protéine-kinase A se déplace du corps du neurone vers son noyau, où sont stockés les gènes. Cette substance stimule un gène qui crée alors une nouvelle protéine, laquelle altère la structure des terminaisons nerveuses de telle sorte que de nouvelles connexions s'établissent entre les neurones. Karel, Carew et leurs collègues Mary Chen et Craig Bailey ont ensuite montré que lorsqu'un seul neurone se charge de développer la mémoire à long terme correspondant au stade de la sensibilisation ou du conditionnement évoqués plus haut, les connexions synaptiques peuvent se multiplier de façon impressionnante, passant de mille trois cents à deux mille sept cents unités, ce qui constitue un changement neuroplastique stupéfiant. Le même processus se produit chez l'homme. Quand nous apprenons quelque chose, nous altérons ceux des gènes présents dans nos neurones qui «s'expriment», ou qui entrent en action, si l'on préfère. Nos gènes ont deux fonctions. La première, dite fonction «modèle», ou matrice, assure la réplication des gènes, c'est-à-dire leur reproduction sous forme de copies qui se transmettent de génération en génération. La fonction modèle échappe à tout contrôle de notre part. La seconde est la fonction dite de «transcription». Chaque cellule du corps humain contient tous nos gènes, mais tous ne sont pas en action. Quand un gène est actif, il fabrique une nouvelle protéine qui altère la structure et la fonction de la cellule. Cette fonction est dite de transcription parce que, au cours du processus d'activation, l'information sur la façon de fabriquer la protéine est «transcrite» ou déchiffrée depuis le gène individuel. Cette fonction de transcription est influencée par ce que nous faisons et pensons. La plupart des gens croient que notre comportement et l'anatomie de notre cerveau sont déterminés une fois pour toutes par nos gènes. Les travaux de Kandel montrent que lorsque nous apprenons quelque chose, l'activité de notre esprit modifie la sélection des gènes qui jouent ce rôle transcripteur dans nos neurones. C'est ainsi que nous pouvons façonner nos gènes, qui, à leur tour, façonnent l'anatomie de notre cerveau à une échelle microscopique"(4).

"Kandel affirme que lorsque la psychothérapie transforme quelqu'un, « elle le fait probablement au travers d'un processus d'apprentissage, en opérant des changements dans l'expression des gènes qui altèrent la puissance des connexions synaptiques, et par des changements structurels qui modifient le schéma anatomique des interconnexions entre les cellules nerveuses du cerveau ». La psychothérapie a pour effet d'agir profondément dans le cerveau et les neurones, et de transformer leurs structures en activant les gènes de façon sélective. Susan Vaughan, médecin psychiatre, a été jusqu'à dire que la cure psychanalytique agissait en «parlant aux neurones», et qu'un psychothérapeute efficace était un «microchirurgien de l'esprit» qui aidait son patient à reconfigurer ses réseaux de neurones". A.Giacobino écrit : "Avec les nombreux colloques, réunions, discussions autour de l'épigénétique auxquels je participe, c'est tout un monde qui s'ouvre à moi. L'environnement sous toutes ses formes fait l'objet d'observation et de réflexions qui visent à déterminer ses possibles effets sur le génome. Le cancer, les maladies psychiatriques, le vieillissement. L'activation des gènes ou au contraire leur désactivation modulent les voies biologiques dans lesquelles ils sont impliqués. On trouve de l'épigénétique partout ! Par exemple, si un gène participant à la multiplication des cellules est activé, le risque de développement tumoral augmente. Si un autre gène impliqué dans la réactivité au stress est activé, une plus grande réactivité à l'environnement est attendue. Même le vieillissement est repensé en termes de dérèglements du marquage épigénétique. Les possibles effets transgénérationnels se précisent, avec notamment les travaux d'un chercheur de l'université de Washington, Michael Skinner, qui expose des femelles rats gestantes à des composés perturbateurs endocriniens. Il peut ainsi observer la persistance des marques épigénétiques à travers les générations : c'est stupéfiant, au point que certains chercheurs n'y croient pas. L'ampleur de ces découvertes est immense"(5). Dawson Church Ph.D. rapporte que : "La façon dont les signaux épigénétiques affectent l'expression des gènes comporte de nombreuses étapes. L'alimentation est celle mise en lumière par l'étude de Jirtle. Un deuxième facteur a été révélé par une série d'expériences qui montrent que faire l'objet de soins nourriciers engendre dans le cerveau des changements chimiques qui déclenchent certains gènes. Le Dr. Moshe Szyf est chercheur à l'université McGill de Montréal, au Canada, qui étudie les interactions entre les mères rates et leur progéniture. Les membres de son équipe de recherche ont remarqué que certaines mères rates passaient beaucoup de temps à lécher et toiletter leurs petits, tandis que d'autres ne le faisaient pas. Les petits qui avaient été toilettés lorsqu'ils étaient nourrissons ont montré des changements marqués de comportement à l'âge adulte. Ils étaient «moins craintifs et mieux adaptés que les descendants des mères négligentes». Ils ont ensuite adopté de pareils comportements nourriciers envers leurs propres petits, produisant les mêmes résultats comportementaux épigénétiques dans la génération suivante. Ceci est en soi une découverte importante (confirmée par de nombreuses autres expériences), car elle montre que les changements épigénétiques, une fois commencés dans une génération, peuvent être transmis aux générations suivantes sans modifications dans les gènes eux-mêmes. Lorsque les chercheurs ont examiné les cerveaux de ces rats, ils ont trouvé des différences, en particulier dans une région cérébrale appelée l'hippocampe, qui est impliquée dans la réponse au stress. Un gène qui freine la réponse au stress avait un degré d'expression plus élevé chez les rats équilibrés. Le cerveau de ces rats a aussi révélé des niveaux plus élevés d'une substance chimique (groupes acétyles) qui facilite l'expression du gène en se liant à la gaine de protéines qui l'entoure, aidant ainsi le gène à s'exprimer. En outre, ils avaient des niveaux plus élevés d'une enzyme qui ajoute des groupes acétyles à la gaine de protéine. Les rats anxieux, craintifs se caractérisaient par une chimie du cerveau différente. La même substance inhibitrice de gènes (gène-inhibiteur, en anglais gene-suppressing) que celle trouvée dans l'étude sur les souris de Jirtle (groupes méthyles) était très répandue dans leur hippocampe. Elle s'était liée à l'ADN et inhibait l'expression du gène impliqué dans l'abaissement du stress"(6).

Toute activité, qu'elle soit méditation, réflexion, sport, nous fait nous inscrire dans un "je suis" plus authentique, plus conforme à nos choix. M.Ricard écrit : "On peut, en effet, imaginer que les émotions perturbatrices sont si intimement associées à notre esprit qu'il nous est impossible de nous en débarrasser, à moins de détruire une partie de nous-même. Certes, nos traits de caractère changent généralement peu. Observés à quelques années d'intervalle, rares sont les coléreux qui deviennent patients, les tourmentés qui trouvent la paix intérieure ou les prétentieux qui se font humbles. Cependant, aussi rares soient-ils, certains changent, et le changement qui s'opère en eux montre bien qu'il ne s'agit pas d'une chose impossible. Nos traits de caractère perdurent tant que nous ne faisons rien pour les améliorer et que nous laissons nos dispositions et nos automatismes se maintenir, voire gagner en force pensée après pensée, jour après jour, année après année"(7). Pour G.M.Edelman et G.Tononi : "La plus grande partie de notre vie cognitive pourrait être le produit de routines hautement automatisées… Cette automatisation généralisée de notre vie adulte montre que le contrôle conscient s'exerce seulement en certains rouages essentiels, quand il faut faire un choix clair ou établir un plan"(8). En poursuivant dans notre perspective d'ouverture de la conscience, nous citons A.Deikman : "En bref, l'automatisation est censée être un processus fondamental dans lequel l'exercice répété d'une action ou d'une perception a pour résultat la disparition des étapes intermédiaires, du champ de la conscience. La désautomatisation consiste à défaire l'automatisation, en réinvestissant de l'attention dans les actions et les perceptions"(9).

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(1)Ecrits. J.Lacan

(2) http://www.yoganova.fr/matthieu-ricard-la-pratique-de-la-meditation-ma-change/

(3) Votre cerveau n’a pas fini de vous étonner. P.Van Eersel et collectif

(4)Les étonnants pouvoirs de transformation du cerveau. N.Doidge

(5)Peut-on se libérer de ses gènes ? A.Giacobino

(6)Le Génie dans vos gènes. Dawson Church Ph.D

(7)L'art de la méditation. M.Ricard

(8)Comment la matière devient conscience. G.M.Edelman et G.Tononi

(9)A.Deikman in Méditer pour agir. L.LeShan

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