LE CORPS ASSERVI

.

Que faut-il entendre par asservi ? Nous en avons cherché l'étymologie : "mis dans l'état de servitude, réduit en esclavage"(1). "Il est asservi, car mis au service de nos constructions culturelles et sociales"(2), écrit M.Marzano. C'est bien cette direction que nous entendons explorer.

Quel rapport J.Lacan établit-il entre l'être et le corps ? "L'être ça devait contenir une sorte de plénitude qui lui soit propre, puisque c'est de là que dans le premier abord de ce qu'il en était de l'être on était parti, à savoir que l'être c'est un corps". Il déclare aussi : "L’inconscient se distingue entre tout ce qui a été produit jusqu'alors de discours, qu'il énonce ceci, qui est l'os de mon enseignement : que je parle sans le savoir. Je parle avec mon corps, et ceci sans le savoir. Je dis donc toujours plus que je n'en sais"(3). Le verbe ne peut toujours traduire ce que le corps sait, et ressent. Parler de son corps qui a mal ce peut être aussi parler de son mal qui prends corps.

Sur l'histoire de l'être et du corps, nous citons D.Shapiro : "Nos sentiments les plus secrets, notre manière de nous considérer, de juger nos actes et de nous dévaloriser constamment peuvent saper tous nos efforts de construction pour une bonne santé. Nous devenons ce que nous pensons –nos pensées, faits et gestes sont comme des graines qui germent et grandissent. Notre état de santé dévoile nos pensées intérieures– les graines s'enracinent puis commencent à influencer et à façonner nos muscles, nos hormones, nos nerfs et notre circulation sanguine… Notre image de soi se forme habituellement au cours de nos premières années, au travers des messages inconscients que nous recevons lorsque nous sommes enfants. Peu de gens grandissent dans un environnement qui encourage la libre expression des sentiments ; bien au contraire, la plupart d'entre nous apprennent à réprimer leurs sentiments pour se conformer aux normes de la société. Les sentiments réprimés peuvent avoir pour résultat un faible amour-propre ou un irrépressible désir de sexe, d'argent ou de pouvoir, lesquels ont généralement des influences dévastatrices sur la santé. Caroline Myss, une praticienne médicale américaine, dit que «notre biographie devient notre biologie»"(4).

Pour J.Lacan : "Il y a un corps qui parle. Il y a un corps qui jouit par différents moyens. Le lieu de la jouissance est toujours le même, le corps… L’inconscient, ce n’est pas que l’être pense, comme l’implique pourtant ce qu’on en dit dans la science traditionnelle – l’inconscient, c’est que l’être en parlant, jouisse. Et j’ajoute : ne veuille rien… rien en savoir de plus. J’ajoute que cela veut dire ne rien savoir du tout". Revenons au séminaire Encore pour expliciter la jouissance selon J.Lacan : "Il y a ce dont je vais parler, à savoir la jouissance. Le droit ça parle de ça, le droit ça ne méconnaît pas même ce départ, ce bon droit coutumier dont se fonde l'usage du concubinat, ce qui veut dire coucher ensemble. Évidemment je vais partir d'autre chose, de ce qui dans le droit reste voilé, à savoir ce qu'on en fait : s'étreindre. Mais ça c'est parce que je pars de la limite, d'une limite dont en effet il faut partir pour être sérieux, ce que j'ai déjà commenté : pouvoir établir la série, la série de ce qui s'en approche. L'usufruit ça c'est bien une notion de droit et qui réunit en un seul mot ce que déjà j'ai rappelé… dans ce séminaire sur l' Éthique dont je parlais tout à l'heure… à savoir la différence qu'il y a de l'outil , qu'il y a de l'utile, à la jouissance. L'utile ça sert à quoi ? C'est ce qui n'a jamais été bien défini en raison d'un respect –d'un respect prodigieux– que grâce au langage l'être parlant a pour le moyen. L'usufruit ça veut dire qu'on peut jouir de ses moyens mais qu'il ne faut pas les gaspiller. Quand on a reçu un héritage, on en a l'usufruit, on peut en jouir à condition de ne pas trop en user. C'est bien là qu'est l'essence du droit : c'est de répartir, de distribuer, de rétribuer, ce qu'il en est de la jouissance". J.Lacan établit une série d'usage du mot jouissance, il le rapproche ici de l'usufruit : avoir la jouissance d'un bien. Il pose à la suite cette question : "Mais qu'est-ce que c'est que la jouissance ?". Il poursuit : "C'est là précisément, ce qui pour l'instant, se réduit à nous d'une instance négative : la jouissance c'est ce qui ne sert à rien !". Si on suit le rapprochement de la jouissance et de l'usufruit, la jouissance est jouissance du corps, puisque J.Lacan nous renvoie ainsi au corps et à la jouissance : "Seulement propriété du corps, vivant sans doute, mais nous ne savons pas ce que c'est d'être vivant, sinon seulement en ceci qu'un corps ça se jouit". J.Lacan écrit au sujet du désir : "Dans le fantasme, le sujet s'éprouve comme ce qu'il veut au niveau de l'Autre, cette fois avec un grand A, c'est-à-dire à la place où il est vérité sans conscience et sans recours. C'est là qu'il se fait en cette absence épaisse qui s'appelle le désir. Le désir n'a pas d'objet, sinon, comme ses singularités le démontrent, celui accidentel, normal ou non, qui s'est trouvé venir signifier, que ce soit en un éclair ou dans un rapport permanent, les confins de la Chose, c'est-à-dire de ce rien autour de quoi toute passion humaine resserre son spasme à modulation courte ou longue, et à retour périodique".

D.Shapiro évoque, pour reprendre les termes de J.Lacan, l'être du corps –mais aussi la jouissance par le corps– révélée par le massage : "Les humains sont des animaux sociaux. Nous avons besoin les uns des autres. Nous avons besoin d'être touché, d'être aimé, désiré, qu'on nous porte de l'attention, tout comme nous avons besoin d'aimer et de prendre soin des autres… Le massage est une des plus anciennes formes de thérapie par manipulation du corps. Il est employé pour libérer le corps de toutes les formes de tensions physiques et de stress intérieur. Il stimule la circulation, calme le système nerveux, diminue la douleur et réaligne les problèmes structurels. En travaillant sur le système musculaire, nous pouvons libérer les énergies bloquées, permettre à la force vitale de circuler plus librement et à l'ensemble de notre corps de mieux fonctionner. Il existe de nombreuses formes de thérapie par le massage, qu'elles soient simplement réparatrices ou neuromusculaires (par exemple pour diminuer le stress), ou qu'elles emploient les techniques de profonde relaxation. Nous pouvons également nous-même pratiquer le massage chez nous sur d'autres personnes. A travers les terminaisons nerveuses et la qualité tactile de la peau, nous pouvons ressentir les massages qui nous sont faits par les autres avec amour comme une preuve immédiate que nous sommes aimés. Un simple massage peut nous aider à créer une harmonie intérieure et un équilibre. Sans caresses, nous avons facilement la sensation de ne pas être aimé, que personne ne nous désire, et nous pouvons développer des difficultés mentales. Prendre le temps de simplement masser les épaules et les pieds de quelqu'un apporte de nombreux bienfaits physiques à notre santé. Développé par Ida Rolf, le rolfing pratique la manipulation des tissus les plus profonds. Ida Rolf a montré que la posture et la structure sont mises en place par les tissus conjonctifs, façonnés par des années d'habitudes et de conditionnement. Les traumatismes raidissent les muscles et les distordent. Les praticiens du rolfing expliquent que ces distorsions représentent les limites que nous nous sommes imposées, ou que l'on nous a imposées, lors de notre croissance. Ces limites créent des habitudes –nos manières d'être, de bouger et de nous comporter ne sont pas sans influence sur notre être psychologique. Libérer les résistances physiques nous met en relation avec les émotions qui leur sont liées, telles que la colère, la peur ou la tristesse, et qui sont enfermées dans notre corps. Wilhelm Reich appelait ces blocages «notre armure corporelle». Quand les traumatismes et les tensions sont soulagés, le corps se libère et retrouve sa forme naturelle, la position retrouve son équilibre, les énergies réparties à travers le corps sont libres de fonctionner, et nous vivons des sentiments de vie et de joie".

Au cours d'une émission télévisée, le journaliste pose cette question à J.Lacan : "Il y a une rumeur qui chante : si on jouit si mal, c'est qu'il y a répression sur le sexe, et, c'est la faute, premièrement à la famille, deuxièmement à la société, et particulièrement au capitalisme. La question se pose". Réponse de J.Lacan : "Freud n'a pas dit que le refoulement provienne de la répression : que (pour faire image), la castration, ce soit dû à ce que Papa, à son moutard qui se tripote la quéquette, brandisse : «On te la coupera, sûr, si tu remets ça». Bien naturel pourtant que ça lui soit venu à la pensée, à Freud, de partir de là pour l'expérience, –à entendre de ce qui la définit dans le discours analytique. Disons qu'à mesure qu'il y avançait, il penchait plus vers l'idée que le refoulement était premier. C'est dans l'ensemble la bascule de la seconde topique. La gourmandise dont il dénote le surmoi est structurale, non pas effet de la civilisation, mais «malaise (symptôme) dans la civilisation [ou malaise dans la culture si l'on réfère au titre original] »… Même si les souvenirs de la répression familiale n'étaient pas vrais, il faudrait les inventer… Le mythe, c'est ça, la tentative de donner forme épique à ce qui s'opère de la structure(5)".

Civilisation ou culture, H.Marcuse indique que, dans son ouvrage, "civilisation est utilisé de manière interchangeable avec culture, de même que dans Malaise dans la civilisation". Nous rapportons des extrait traitant du surmoi en rapport avec l'asservissement : "Au cours du développement du moi naît une autre «entité» mentale : le surmoi. Il a son origine dans la longue dépendance de l'enfant par rapport à ses parents, l'influence des parents reste le noyau du surmoi. Par la suite un certain nombre d'influences sociales et culturelles sont intégrées par le surmoi jusqu'à ce que tout cela s'amalgame dans la représentation puissante de la morale établie et de «ce que les gens appellent les choses supérieures de la vie humaine». Alors les restrictions extérieures, que d'abord les parents puis les autres agences de la société avaient imposées à l'individu, sont «intériorisées» dans le moi, et deviennent sa «conscience» ; à partir de là, le sentiment de culpabilité (ce besoin de punition qui a pour origine les transgressions de ces restrictions ou le désir de les transgresser, surtout dans la situation œdipienne), imprègne la vie mentale. Généralement «le moi effectue la plupart des refoulements pour le compte du super-moi et à ses lieu et place». Pourtant les refoulements deviennent rapidement inconscients, pour ainsi dire automatiques, et une «grande partie» du sentiment de culpabilité reste inconsciente". Marcuse évoque ensuite les intrications du développement du surmoi au service du principe de réalité : "Ainsi, non seulement le surmoi oblige l'individu à obéir aux impératifs de la réalité, mais encore il oblige à obéir aux impératifs d'une réalité passée. Grâce à ces mécanismes inconscients, le développement mental reste en arrière du développement réel, ou (puisque celui-là est lui-même un facteur de celui-ci), il retarde le développement réel, nie ses possibilités au nom du passé. Le passé révèle ainsi sa double fonction dans la formation de l'individu et de la société. Rappelant le règne du principe de plaisir primitif, à l'époque de l'enfance c'était une nécessité de se libérer du besoin, le ça projette les traces mnémoniques de cet état dans chaque devenir actuel : il projette le passé dans le futur. Cependant, le surmoi tout aussi inconsciemment, refuse les revendications instinctuelles au nom d'un passé qui n'est plus celui de la satisfaction intégrale, mais celui de l'adaptation amère -à un présent punitif. Phylogénétiquement et ontogénétiquement, au cours du progrès de la civilisation et du développement de l'individu, les traces mnémoniques de l'unité entre liberté et nécessité succombent à la répression sociale ; rationnelle et rationalisée, la mémoire elle-même s'incline devant le principe de réalité"(6).

Freud développe l'idée d'un héritage archaïque de l'asservissement, comme l'indique H.Marcuse: "Aucune partie de la théorie freudienne n'a été aussi violemment rejetée que l'idée de la survivance de l'héritage archaïque, que sa reconstruction de la préhistoire de l'humanité depuis la horde primitive jusqu'à la civilisation en passant par le meurtre du père. Les difficultés de la vérification scientifique et même de la cohérence logique sont évidentes et peut-être insurmontables. En outre, elles sont renforcées par les tabous que la théorie freudienne viole si efficacement : elles ne ramènent pas à l'image d'un paradis que l'homme a perdu à cause de son péché contre Dieu, mais à la domination de l'homme par l'homme, établie par un père despote très terrestre, et perpétuée par une rébellion incomplète ou infructueuse contre lui. Le « péché originel » c'est-à-dire, le meurtre du père, fut commis contre l'homme et ce n'était pas un péché parce qu'il fut commis contre quelqu'un qui était lui-même coupable. Cette hypothèse phylogénétique révèle que la civilisation même est encore conditionnée par l'immaturité archaïque. Le souvenir des pulsions et des actes préhistoriques continue à hanter la civilisation : les matériaux refoulés reviennent à la surface et l'individu est encore puni pour des pulsions depuis longtemps maîtrisées et des actions qu'il n'a plus commises depuis longtemps".

Marcuse résume ainsi la question posée par Freud : "Est-ce que l'interdépendance de la liberté et de la répression, de la production et de la destruction, de la tyrannie et du progrès, constitue réellement le principe de la civilisation ? Ou, est-ce que cette interdépendance n'est que le résultat d'une organisation historique de l'existence humaine ? En termes freudiens : le principe de plaisir et le principe de réalité sont-ils inconciliables au point d'exiger la transformation répressive de la structure instinctuelle de l'homme ? Ou ce conflit permet-il d'envisager le concept d'une civilisation non répressive fondé sur une expérience de l'existence radicalement différente, des relations radicalement différentes entre l'homme et la nature et des relations sociales fondamentalement différentes ?". Mais ajoute-t-il : "Ces aspects négatifs de notre culture révèlent le vieillissement de nos institutions et la naissance de nouvelles formes de civilisation ; la répression est peut-être d'autant plus vigoureusement exercée qu'elle devient plus superflue. Si elle devait effectivement appartenir à l'essence de la civilisation en tant que telle, la question de Freud quant au prix de la civilisation n'aurait pas de sens, car dans ce cas il n'y aurait pas de choix possible".


.

(1)http://www.cnrtl.fr/etymologie/asservir

(2)La philosophie du corps. M.Marzano

(3)Encore. J.Lacan

(4)L'intelligence du corps. D.Shapiro

(5)Télévision. J.Lacan

(6)Eros et civilisation. H.Marcuse

compteur.js.php?url=jmhaIxwNos4%3D&df=EC