TRANSFERT ET DÉPENDANCE

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Une première difficulté réside dans l'approche même du transfert qui s'inscrit dans un éventail assez large. J-M.Louka écrit : "Il y a, dans le transfert, et ceci dès le départ freudien, une difficulté. Ce quelque chose qui est cerné comme étant le transfert est un quelque chose de bien remuant. Le transfert, ne se fixe pas aisément dans une conception ni dans un cadre ! Il y aura donc toujours une difficulté à proposer une fixe définition de la chose pour chacun"(1).

Nous nous intéresserons au concept de transfert au cours de l'analyse, mais la situation transférentielle n'est pas propre à la relation analytique, comme l'indique J.Lacan : "Ceci néanmoins, je le souligne, reste réservé quand nous proposons d’introduire le transfert comme lié étroitement à la praxis analytique. Ceci n’exclut nullement, hors de toute induction analytique - là où il n’y a pas d’analyste à l’horizon si je puis dire - qu’il puisse y avoir proprement des effets de transfert exactement structurables comme le jeu du transfert dans l’analyse. Simplement l’analyse, à les découvrir, permettra de leur donner un modèle expérimental, parce que expérimenté dans l’analyse, et qui ne serait pas du tout forcément, essentiellement différent du modèle que nous appellerons, si vous voulez, «naturel»"(2).

Selon J.Lacan : "C’est monnaie courante d’entendre que le transfert est une répétition. Je ne dis pas que ce soit faux, qu’il n’y ait pas de répétition dans le transfert ; je ne dis pas que ce ne soit pas à propos de l’expérience du transfert que Freud ait approché la répétition ; je dis que le concept de répétition n’a rien à faire avec celui de transfert". S'il y a répétition, il s'agit d'une répétition "en acte", comme Lacan l'indique ailleurs : "le transfert, c’est une présence en acte". Lacan rappelle les termes de Freud à ce propos : "À son émergence dans les textes et les enseignements de Freud, quelque chose nous guette comme un glissement que nous ne saurions lui imputer, a fortiori lui reprocher : c’est -ce concept de transfert- de n’y voir que le concept même de la répétition. N’oublions pas que, quand Freud nous le présente, il nous dit : «Ce qui ne peut être remémoré se répète dans la conduite»".

En reprenant cette phrase de S.Freud, nous citons à la suite F.Roustang : "A travers le transfert, cette intense relation affective, dont parle Freud, nous reproduisons le ou les types de relation que nous entretenons avec les autres ; types de relation qui ne sont pas directement ou facilement lisibles dans nos comportements parce qu'ils sont gouvernés par des expériences très anciennement oubliées, passives ou actives, qui se sont transformées en fantasmes prégnants. Dans l'artefact du transfert, et comme dans un laboratoire, nous répétons à l'état pur notre mode de fonctionnement à l'égard des autres"(3). Quelle est alors la place de l'analyste au cours du transfert, en considérant toujours que "expérimenter dans l’analyse ne serait pas du tout essentiellement différent du modèle «naturel»"? F.Roustang écrit : "L'analyste est une personne qui est Personne, comme Ulysse aux prises avec le cyclope. L'analysant en fait ce qu'il veut, il y projette à sa guise toutes les personnes connues et inconnues dont il a besoin pour dire ce qui le fait souffrir ou jouir. C'est pour cela que l'on dit que le psychanalyste est neutre, un visage sans visage. Il arrive bien souvent qu'un analysant ne sache pas véritablement si son ou sa psychanalyste est blond ou brun, s'il a des lunettes ou s'il n'en a pas, s'il est grand ou petit. L'analysant a rêvé son psychanalyste"(4).

De nombreux auteurs ont associé transfert et sentiment amoureux. J.Lacan nous livre cette approche de l'amour au cours du transfert : "Pour tout dire, il n’y a pas si longtemps qu’une petite fille me disait gentiment qu’il était bien grand temps que quelqu’un s’occupe d’elle, pour qu’elle s’apparaisse aimable à elle-même. Elle donnait là l’aveu simple, innocent, du ressort qui est justement celui qui entre en jeu dans le premier temps du transfert. Le sujet a cette relation à son analyste, dont le centre est au niveau de ce signifiant privilégié qui s’appelle idéal du moi, pour autant que de là il se sentira aussi satisfaisant qu’aimé".

Le transfert pourrait-il s'assimiler à un désir de se conformer à un idéal, celui de l'analyste ? Nous citons J.Lacan : "Le transfert n'est pas la mise en acte de l'illusion qui nous pousserait à cette identification aliénante que constitue toute conformisation, fût-ce à un modèle idéal, dont l’analyste, en aucun cas, ne saurait être le support - le transfert est la mise en acte de la réalité de l’inconscient".

P.Landman évoque un autre aspect du transfert venant pallier un manque et répondre à une demande : "Parfois le transfert se termine avant que l’analyse ne se termine. Je ne parle pas ici d’incidents ou de griefs qui peuvent émailler le cours de la cure, mais d’un cas bien particulier : celui où le transfert était instrumentalisé par le patient en vue d’obtenir ce qu’il était venu demander (une histoire d’amour, une reconnaissance professionnelle, etc.). Il y a alors malentendu, l’analyste croit que le patient a décidé de faire une analyse alors qu’en fait, malgré toutes les apparences, il est venu pour obtenir ce qu’il demande. Une fois cet objet obtenu, le patient se débarrasse aussitôt du transfert, sans se soucier de savoir si son analyse est terminée ou pas"(5).

Comme l'écrit P.Landman, on peut penser que le transfert place l'analyste dans une situation inconfortable puisqu'il le contraint en fin de compte à se destituer : "Dans le transfert, on pose à l’avance que l’amour sera révoqué à la fin de l’analyse, c’est une façon de dire qu’il y aura destitution du sujet supposé savoir". Landman écrit à ce sujet : "Freud pensait que la condition pour devenir analyste était de supporter le transfert, condition bien plus utile que tout titre ou diplôme exigibles. Cette position pose évidemment un problème, c’est qu’il n’existe pas de méthode spécifique pour apprendre à supporter le transfert. Certes il y a la cure, le contrôle, mais ce n’est véritablement que la confrontation dans la pratique qui est indicative. On peut d’ailleurs imaginer que l’on puisse remarquablement supporter le transfert sans être analyste".

Autour de quoi, ou de qui, s'articule et se développe la dépendance ? M-L.Lévy écrit : "La cure nous apprendra au mieux à gérer notre manque constitutif"(6). Il est souvent fait état d'un "manque" sur lequel s'organiserait le transfert. Nous citons F.Roustang qui analyse la "demande" susceptible de devenir facteur de dépendance là où elle rencontrerait une écoute : "Entendre la demande est alors le moyen de commencer une relation qui ne saurait la laisser intacte. Car l'entendre, c'est laisser résonner de multiples façons les divers paramètres qui constituent celui qui la formule, c'est donc soupçonner déjà mille choses importantes le concernant et placer cette requête dans un contexte élargi"(6). L'analyse serait ici l'analyse d'une demande, sans cela complexe à identifier clairement. On conçoit que puisse alors s'instaurer une dépendance par rapport à "celui sensé savoir" pour reprendre les termes de Lacan.

Pour évoquer, au cœur de la dépendance, l'amour au cours du transfert, nous reviendrons sur les dits de J.Lacan : "[le sujet] se sentira aussi satisfaisant qu’aimé". Lacan nous parle d'un amour en miroir dans lequel coexisteraient le moi idéal et l'idéal du moi : "Et c’est de la visée en miroir, de l’idéal du moi, de cet être qu’il a vu le premier apparaître, sous la forme du parent qui devant le miroir le porte, c’est de pouvoir s’accrocher à ce point de repère, celui qui le regarde dans un miroir et fait apparaître, non pas son idéal du moi mais son moi idéal. Ce point où il désire se complaire en lui-même, c’est là qu’est la fonction, le ressort, l’instrument efficace, que constitue l’idéal du moi(2). Dans le jeu, ou le je, du miroir il y aurait cette demande : aime-moi pour que je m'aime moi ? F.Dolto précise ces deux concepts au niveau de l'enfance : "Le Moi idéal est une autre instance inconsciente de la psyché. Il est toujours représenté par un être vivant, objet auquel le sujet brigue la semblance : comme si cet être vivant présentait la réalisation d'une étape anticipée du sujet à laquelle, dans son désir, il espère advenir. Le Moi idéal est toujours cherché dans la réalité appréhendable. Le Moi idéal est séducteur pour le sujet, et soutien de l'organisation des pulsions. L'être humain qui le représente a valeur phallique symbolique, c'est-à-dire valeur absolue pour la libido du sujet. Le corps de qui présentifie le Moi idéal est, pour le sujet avant la découverte de la différence sexuelle, par définition, un semblable, et du même sexe que lui. C'est pourquoi, dans la petite enfance, le Moi idéal peut être pour l'enfant des deux sexes la mère autant que le père, ou tout autre représentant humain qui paraît à l'enfant valeureux, du fait de la valeur que l'entourage lui donne, et que l'enfant, par contamination, lui octroie. Le Moi idéal représente pour le sujet un état de perfection, d'aisance, de puissance, dans un corps semblable au sien en sa connaturalité, mais plus valeureux qu'il ne l'est actuellement… L'Idéal du Moi est d'autant plus renforcé, je dirai cohésant pour un sujet, que ce dernier rencontre dans des enfants de son âge et dans des aînés de son sexe, les mêmes valeurs de développement qui l'attirent vers la réalisation, impossible à atteindre par définition, de cet Idéal du Moi. Impossible par définition, car l'Idéal du Moi n'est pas présentifié par un être humain : c'est une éthique qui a pour effet de focaliser les pulsions, au jour le jour dans des initiatives créatrices, valables en société, reconnues par les autres : les Sublimations"(7). 

F.Roustang évoque un "manque de narcissisme primaire": "Le besoin d'un analyste, c'est le besoin d'un autre qui m'accepte, qui me reconnaît, qui me comprend, qui me tolère, qui ne me juge jamais. Finalement, c'est le besoin de quelqu'un qui soutient mon narcissisme et qui par là me communique la force de vivre, qui me soutient dans mon existence…. Le narcissisme se définirait par le fait de m'entendre moi-même, de me regarder comme Narcisse, de me comprendre ou de m'aimer et c'est sans doute de cette manière que certaines cures analytiques progressent et se terminent. On dit, et c'est certainement quelque chose de tout à fait important, qu'il s'agit de guérir d'un manque de narcissisme primaire. La thérapie consisterait à produire ou à rendre possible ce premier rapport à soi qui a fait défaut dans le regard ou l'oreille de l'autre : il n'y aurait pas eu cette admiration sans mélange qui fait l'existence unique, singulière"(4).

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(1)De la conception au concept de transfert de Freud à Lacan. J-M.Louka

(2)Les 4 concepts fondamentaux de la psychanalyse. J.Lacan

(3)La fin de la plainte. F.Roustang

(4)Comment faire rire un paranoïaque. F.Roustang

(5)La fin du transfert. Patrick Landman

(6)De la nécessité du négatif dans le transfert. M-L. Lévy

(7)Le cas Dominique. F.Dolto

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