KOAN ET MANTRA

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Les différentes définitions s'accordent à dire qu'il ne faut pas appréhender le koan dans une logique d'interprétation : "Un koan est une simple phrase, question ou anecdote qu’un maître bouddhiste propose à son élève comme objet de réflexion. La réponse ne fait pas appel à la logique. Le plus important est le chemin parcouru et le développement de l’intuition au cours de la méditation"(1). Ou bien encore : "Le koan n’est pas un problème à résoudre dans un temps imparti. C’est une sorte d’énigme irrationnelle que l’on installe dans son esprit et que l’on va laisser mûrir jusqu’à l’apparition de l’évidence. Le raisonnement logique est banni ou très marginal ; il conduit à des lieux communs ou des impasses. Abordons les mots avec prudence, pensons plutôt à des associations d’idées ou des symboles"(2).

Le fonctionnement de notre intellect serait un obstacle majeur à la compréhension du koan : "«Quel est le bruit d'une seule main qui applaudit ?». Voilà un Kôan. Qu'est-ce que le son d'une seule main ? On réfléchit... Y a-t-il une signification profonde cachée dans cette question ? S'il n'y en a pas, pourquoi le Maître a-t-il posé la question ? En fait, telle une locomotive qui voit toujours les rails devant elle et se lance en avant, notre intellect établit toujours les principes de la logique et s'engage dans la recherche de la vérité. Or, ici, les rails sont soudainement coupés, enlevés. L'habitude tente encore d'établir des rails imaginaires pour que la locomotive de l'intellect puisse quand même avancer"(3).

D.T.Suzuki élargit la définition du koan proposé en énigme à résoudre en lui conférant une dimension d'universel : "Les maîtres Zen, il est vrai, peuvent vous dire que l'univers est lui-même un grand kô-an vivant et menaçant, défiant votre effort pour le résoudre, et que lorsqu'on a réussi à en découvrir la clef, tous les autres sont des kô-ans mineurs qui se résolvent d'eux-mêmes ; et que, par conséquent, la chose importante dans l'étude du Zen est de connaître l'univers lui-même, et non de s'attacher au problème des kô-ans tels que les proposent les anciens maîtres. On peut dire aussi que le kô-an universel est condensé en chacun «des mille sept cents kô-ans», et, si l'on en a compris un à fond, le plus grand de tous livrera aussi ses secrets"(4).

Evoquant le satori comme fin ultime du koan, P.Ayme développe la définition donnée par D.T.Suzuki : "Un kōan ne fait pas appel à l’intellect mais à l’intuition. Il existe d’innombrables kōan. Certains ont été commentés de manière à ouvrir une voie au méditant. Cependant, il est dit que cela ne suffit pas. Il appartient à chacun de véritablement s’en imprégner de manière à atteindre la réalisation : le Satori. Le méditant peut se voir assigner par son maître un seul kōan pour toute sa vie, celui qui lui correspond. On retrouve ce principe avec la transmission yogique, le disciple − lors de son initiation − recevant un mantra (une phrase ou un mot sanskrit sacré) à méditer tout au long de son parcours spirituel. Dans l’ouvrage collectif, «Bouddhisme Zen et psychanalyse», Daisetz Teitaro Suzuki −auteur spécialiste du kōan− explique : Le kōan nous habite et le maître ne fait rien d’autre que de le mettre en évidence afin que nous puissions le saisir plus distinctement qu’auparavant. Tirer le kōan de l’inconscient et l’amener dans le champ de la conscience c’est, pour nous, le résoudre. Suzuki parle littéralement d’un inconscient ontologique. Ainsi, un kōan du type «Où nous rencontrerons-nous quand nous serons morts, incinérés et que nos cendres auront été dispersées par le vent ?» ne peut s’interpréter de manière rationnelle. En fait, signale Suzuki, toute interprétation d’un kōan qui aurait une apparence logique sera rejetée impitoyablement… Car le zen n’est d’aucune façon un jeu de dialecticien ou d’intellectuel. Il traite de quelque chose qui se trouve bien au-delà de la logique des choses, qui se trouve là où réside «la vérité qui nous rendra libres». Dans le kōan, il est question du sens de l’existence, du problème de la vie et de la mort"(5).

Nous nous intéresserons plus avant à l'interprétation du koan, en nous référant à plusieurs exemples : –"Un jour, Ma Tsu était en route vers quelque endroit, accompagné de Pai Chang, lorsqu’ils virent soudain un canard sauvage passer au-dessus d’eux. -Ma demanda : «Qu’est-ce ?», Pai répondit : «Un canard sauvage». -Ma : «Où vole-t-il ?». -Pai : «Il est déjà parti !». Sur ce, Ma saisit le nez de Pai Chang et le tord avec violence. Pai crie de douleur : «Aïe !». -Ma, aussitôt : «Comment peux-tu dire que le canard sauvage est parti ?». Un canard est un canard car nous pensons que sa caractéristique de canard lui appartient en propre. Si quelqu’un en regardant un canard voit une machine à laver, c’est qu’il est fou. Cependant, un canard peut aussi être un animal, un volatile, un gibier, un palmipède, un oiseau, etc. Donc la dénomination n’est pas un attribut propre à l’objet mais dépend de l’esprit de l’observateur. On peut donc voir de nombreuses choses différentes dans un même objet. De plus dans l’état hishiryo, la perception se fait globale grâce à l’élargissement du champ de la conscience : tous les points de vue sont appréhendés dans une même vision synthétique qui est bien évidemment totalement dépendante de l’observateur. Pai Chang croit d’abord que le canard existe par lui-même (comme tout individu normal), mais quand on lui tord le nez, il réalise en un éclair que le canard sauvage n’est pas un objet existant indépendamment de son esprit, et que l’oiseau est toujours là avec lui, ou plutôt qu’il est son propre soi. On dit que Pai Chang connut alors l’illumination. Le monde existe-t-il encore quand je meurs ? Les survivants disent oui, mais pour moi, tout a disparu : «moi» et tout ce qui est «non-moi». Psychologiquement le monde n’existe pas sans «moi».

–Un moine demande un jour à Chao Chou : «Qui est Chao Chou ?» Chao Chou répondit : «Porte Est, Porte Ouest, Porte Sud, Porte Nord !». La sécurité est un besoin fondamental de l’individu. Cela induit la construction d’un rempart psychologique quasi-infranchissable pour se protéger de l’adversité (c’est bien sûr l’ego qui en est l’architecte). L’individu ainsi barricadé se coupe de toute véritable communication avec autrui. Chao Chou a ménagé de nombreuses ouvertures dans son mur d’enceinte. C’est-à-dire que Chao Chou est totalement ouvert ; on peut l’aborder sous tous les angles, rien n’est caché. Il n’y a aucune barrière pour venir à lui. Pas d’intérieur ni d’extérieur, Chao Chou est pure transparence.

–Comme le sixième Patriarche était là, le vent commença à faire claquer l’oriflamme. Deux moines se mirent à discuter là-dessus. L’un remarqua : «Regarde ! L’oriflamme bouge!». À quoi l’autre rétorqua : «Non ! C’est le vent qui bouge !». Ils discutèrent interminablement sans pouvoir toucher au vrai. Brusquement, Hui Nêng mit fin à cette discussion stérile en disant : «Ce n’est pas le vent qui bouge, non plus que l’oriflamme, Honorables Frères, ce sont vos esprits qui bougent !». Les deux moines restèrent cois. L’opposition entre l’intérieur et l’extérieur est un des thèmes les plus fréquents des koan. Ce koan et plusieurs autres cités ci-dessus s’appuient sur cette dualité. Le zen, grâce à ses différents outils (zazen, kufû et koan) et les arts qui en dérivent proposent de rejeter cette perception intrinsèquement conflictuelle. Ne plus séparer l’intérieur et l’extérieur, le corps et l’esprit, soi et autrui, développer une nouvelle vision de l’être, totalement harmonieuse, tel est l’objectif. Quand la porte est ouverte, il faut voir clair ; or il n’est plus aveugle que celui qui ne veut pas voir. Et c’est souvent ce qui se passe quand l’objet à observer se nomme «ego». Cela dit, la résolution de ces koan est difficile. Parfois, nous croyons avancer, nous pensons même avoir trouvé une réponse pertinente, mais nous nous sommes fourvoyés. Rappelons-nous que le raisonnement logique n’éclaire jamais le koan. Certes, la réponse finale peut s’inscrire dans une forme logique, mais l’approche doit être intuitive, hors du champ des critères classiques de compréhension"(6).

A.Koestler rapporte quelques exemples de koan. Il n'hésite pas à prêter au koan une "résonance d'archétype". Il écrit : "Les plus anciens koans sont : «Les trois barrières de Hung-Lun» -maître Zen du XIe siècle : -Question : «Chacun a un lieu de naissance. Quel est votre lieu de naissance?». -Réponse : «Tôt ce matin j'ai mangé de la bouillie de riz. Maintenant j'ai encore faim». -Q. : «Comment ma main est-elle comme celle du Bouddha?» -R. : «On joue du luth sous la lune». -Q. : «Comment mon pied est-il comme un pied d'âne?» -R. : «Quand le héron blanc se tient dans la neige il a une couleur différente». La première réponse semble vouloir dire que les circonstances de la naissance et de la mort ne sont que des vaguelettes sur le flot des apparences, aussi peu importantes que le cycle éternel de la faim et de la satiété. La seconde signifie peut-être : n'essayez pas de raisonner, mais donnez une sérénade à la lune et vous serez le Bouddha. Quant à la troisième, je laisse le lecteur méditer. Certains des koans et des mondos ont une résonance d'archétype. Lorsqu'on demanda à Yao-shan : «Qu'est-ce que le Tao?», il désigna du doigt d'abord le ciel et puis le pot d'eau qui était devant lui. Lorsqu'on le pressa de fournir une explication il répondit : «Un nuage dans le ciel et de l'eau dans le pot». Il existe d'autres exemples classiques et bien connus : «Quelle était votre nature fondamentale avant que vos parents vous aient fait?» et «Quel son produit une main qui claque seule?». La dernière a peut-être pour but de symboliser le fait que le sujet et l'objet n'ont pas d'existence séparée, parce que l'acte de perception est indivisible comme l'acte de battre des mains. En d'autres termes, une seule main claquant est aussi paradoxale que, pour Berkeley, le fait que «cet arbre continue d'exister quand personne ne le regarde». Les explications logiques données ci-dessus ont été fournies avec la certitude coupable que les koans existent expressément pour qu'on ne les explique pas de façon logique; elles semblent cependant confirmées par l'accent que le Zen met fortement sur le caractère indivisible de l'expérience et sur la folie de toute tentative pour le diviser à grands coups de lames en catégories de pensées dualistes ou abstraites. Le grand ennemi du Zen, l'hydre aux mille bras qu'il combat et veut détruire, est la pensée rationnelle -les concepts verbaux, les définitions, les opérations de la logique, les classifications en catégories. Les koans extravagants ont pour but de ramener tout cela à l'absurde, de miner la confiance de l'élève dans son aptitude à raisonner et ainsi d'écarter les obstacles qui s'opposent au satori -l'éclair soudain d'intuition qui illumine la voie vers la Lumière. D'où cette méfiance à l'égard des mots, qui sont considérés comme les porteurs de germes de la pensée abstraite : Ceux qui savent ne parlent pas, Ceux qui parlent ne savent pas. Lorsque vous vous taisez «cela» parle. Lorsque vous parlez «cela» se tait(7).

Nous chercherons dans une seconde partie à définir le mantra: "Les mantras sont des phrases, des pensées ou des formules que vous répétez afin de créer un ancrage et en retirer des bienfaits autant physiques que psychologiques et même spirituels. Certains mantras apaisent les tensions, d’autres diluent les pensées négatives. Certains réveillent notre énergie, d’autres calment les émotions intenses. Que ce soit pour prendre confiance en vous, pour chasser le stress ou pour vous sentir animé d’une énergie nouvelle, essayez ces mantras qui vous feront du bien!"(8)

Les mantra ne prennent pas tous appui sur un contenu propre à l'hindouisme : "Chaque personne peut créer ses propres mantras pour méditer ou simplement pour se tranquilliser et acquérir davantage de force. Certains mots ou certaines petites phrases exercent un pouvoir spécial sur nous. Et peu importe qu’ils n’aient pas de sens clair. L’essentiel est qu’ils nous connectent à une sensation d’apaisement et de force. Des exemples de mantras personnels peuvent être: «AVANCER», «GRANDIR», «JE SUIS LUMIÈRE», «JE VAIS BIEN», ou des expressions similaires. Il est recommandé de les utiliser pendant un moment puis de les changer. Leur répétition fait en effet diminuer le pouvoir d’influence qu’ils ont sur notre esprit. Les experts en la matière recommandent d’éviter l’usage du mot «NE/NON» dans le mantra. Ils disent que cela pourrait nous bloquer. Par conséquent, les expressions doivent être formulées avec des termes positifs. Ainsi, au lieu de dire «JE N’AI PAS PEUR», on doit affirmer «JE SUIS COURAGEUX». N’oublions pas que la valeur d’un mantra réside principalement dans sa capacité à nous connecter au pouvoir interne que nous avons tous"(9).

Evoquant la pratique du nembutsu mantra D.T.Suzuki, met en avant l'effet hypnotique lié à la répétition indépendamment du contenu : "A mon sens, la raison doit en être cherchée, non dans l'effet magique du nom lui-même, mais dans l'effet psychologique de sa répétition. Lorsqu'un sens intelligible est enfermé dans un mot, il suggère un train ininterrompu d'idées et de sentiments qui y sont attachés ; l'esprit, alors, ou bien s'emploie à construire une trame logique, ou bien se trouve inextricablement engagé dans les filets de l'imagination et des associations. Quand on répète des sons dépourvus de sens, l'esprit s'arrête, n'ayant aucune occasion de se laisser entraîner. Les images et hallucinations sont moins aptes à l'envahir. Pour employer la terminologie bouddhique, la poussière extérieure de la discrimination recouvre la surface brillante originelle du miroir intérieur de l'illumination"(4).

Intéressons-nous plus encore au fonctionnement du mantra : "Un mantra est une phrase positive qu’on répète fréquemment dans la journée ou pendant une période de temps. L’esprit réfractaire devient de plus en plus souple et ouvert à cette croyance positive. Elle nous permet d’intégrer cette phrase dans notre corps et dans notre co-création"(10).

M.Bilodeau écrit : "La récitation de mantra «occupe» l’esprit tout en permettant d’élever votre énergie, de calmer votre mental et d’accroître votre concentration. Dans les traditions orientales, les mantras sont des hymnes sacrés qui appellent une énergie à se manifester par le «son» et la vibration… Ainsi on appelle à soi la compassion, la sagesse, la guérison, etc. en récitant le mantra. Souvent lors d’une récitation soutenue, on commence à se sentir comme hypnotisé par le son. Le mental ralenti et laisse place à des états de conscience pure. C’est parfait si cela vous arrive. Je vous invite alors à rester dans l’instant et à juste déguster ce moment sans chercher à activer votre mental"(11).

Rapportant son expérience des mantra, Aurore écrit : "Mantra vient des mots sanskrits «manas» (esprit) et «tra» (outil), c’est donc un outil pour l’esprit. Ils ont été conçus pour aider les pratiquants du yoga ou tantra par exemple à accéder à des plans supérieurs de conscience et à apaiser leur esprit pour conduire à l’Éveil. Il s’agit d’une vibration sonore qui nous permet de canaliser nos pensées, nos sentiments et nos intentions… Est-ce que ça marche vraiment? Des chercheurs de l’université de Suède ont analysé le cerveau de pratiquants, notamment la zone du cerveau appelée «réseau du mode par défaut», active pendant nos réflexions personnelles et le vagabondage de notre esprit (quasi permanent…). Lorsque les sujets répétaient le mantra «Sat nam» pendant une dizaine de minutes, la zone de leur cerveau était alors plus inhibée, ce qui leur permettait d’atteindre plus facilement un état méditatif et un apaisement global. En 2015, des chercheurs israéliens ont également analysé que lorsque les personnes répétaient le mot «echad» (un) pendant plusieurs minutes lors de leurs prières, la zone du cerveau était également inhibée. Tous les sujets ont alors affirmé avoir moins de pensées et se sentaient davantage relaxés"(12).

Pourquoi avons-nous été tentés de rapprocher koan et mantra ? Pour introduire notre propos, nous reviendrons sur un texte d'A.Koestler qui replace la pratique du Zen et celle du Yoga, dans un système de pensée oriental, pour ne retenir ici que les similitudes : "Inde et Japon ont aussi en commun un type de raisonnement indifférent aux lois de la contradiction et du tiers exclu, à la distinction entre le sujet et l'objet, entre l'acte de perception et la chose perçue; une attitude d'équanimité à l'égard de la vie et de la mort, cette dernière étant considérée comme plus près de l'être essentiel que la première, et la limite entre les deux étant assez floue; une façon de concevoir la Réalité plus intuitive et a priori que rationnelle et empirique, et qui s'en remet à des analogies fluides plutôt qu'à des concepts bien définis"(7).

A la fois dans la pratique du koan, comme dans celle du mantra, l'intellect est évincé pour permettre l'accès à un état de conscience supérieur dans lequel l'ego libéré accède à une conscience unifiée avec l'univers ou avec le divin.

Pour L.Lemoine les similitudes et les différences entre la tradition yogique et la tradition zen s'expriment en ces termes : "Les pensées se bousculent, s’éparpillent ou entretiennent des vues fausses ? Pour saper ces processus mentaux, la tradition "yogique" a recours aux mantras. Il s’agit de la récitation répétitive, murmurée ou silencieuse, d’un son (le fameux "om") ou d’une formule sacrée ("Shri Râm, jaï Râm"). Le mantra est prononcé dans l’expiration la plus longue possible. Sa charge symbolique et sa puissance vibratoire contribuent à vider la conscience pour y laisser un sentiment de paix. La tradition zen cherche également à dérouter l’intellect à l’aide des koans, qui sont l’énonciation d’un paradoxe ou d’une énigme («L’âne regarde le puits, le puits regarde l’âne. Ne pas s’enfuir»). Mais tandis que les mantras conduisent à la dissolution de la pensée, les koans, au contraire, contraignent le "méditant" à aller au bout de sa réflexion pour se heurter à un mur… La légende dit que certains disciples ont atteint l'éveil à la lecture de certains Koan. Ils mettent en lumière nos contradictions profondes et éclairent nos peurs primales. Quand vous lisez un Koan, pendant un instant vous accédez à la compréhension de l'esprit, par le biais d'une métaphore de votre confusion… Dans les deux cas, l’esprit est soulagé de son agitation quotidienne"(13).

Cette dernière phrase nous invite à rebondir vers de nouvelles perspectives. Nous nous interrogerons sur la nature de "l'illumination" vécue par les pratiquants, et résultant soit de la pratique du koan, soit de la pratique du mantra. S'agit-il de liens que le pratiquant serait, à la suite de sa pratique, à même de réaliser alors? S'agit-il d'une forme d'information jusqu'alors inconsciente pour lui et dont il ne prendrait conscience qu'à l'issue du processus méditatif ? Hegel traite du "savoir immédiat"(14) à travers divers exemples que nous rapportons ici. Il y a ceux qui "remarquent le métal et l'eau qui est sous le sol". Il évoque leur recours à la baguette de coudrier en ajoutant : "Il est évident que ce mouvement du bois n'a d'aucune manière sa raison en ce dernier, mais qu'il est déterminé par ce que ressent l'homme". Plus encore il écrit : "Mais le sentir, armé de la baguette des sourciers, doit s'étendre parfois plus loin encore, c'est-à-dire au-delà de la découverte des choses mortes de la nature… pareil individu a une sensation aussi aiguë qu'un chien suivant la trace de son maître à des milles de là". Il évoque ensuite les cas de vision à distance: "Une telle vision à distance a par ailleurs été décrite de diverses manières par ceux dans lesquels elle se produisait. Ces derniers disent souvent qu'ils voient les objets intérieurement : ou bien ils affirment que cela leur apparaît comme si des rayons provenaient des objets". "Le troisième phénomène du savoir immédiat", écrit-il ensuite, "se définit ainsi : sans la participation d'aucun sens spécifique et sans l'action du sens commun, qui s'effectue dans une partie singulière du corps à partir d'une sensation indéterminée, un pressentiment apparaît, ou une vue, une vision de quelque chose qui n'est pas sensiblement proche, mais qui est éloignée dans l'espace et temps, de quelque chose de futur ou de passé". F.Roustang cite Niels Bohr : "On connaît de même l'extraordinaire faculté qu'ont les peuples dits primitifs de s'orienter dans les forêts et les déserts, faculté perdue en apparence dans les sociétés civilisées, mais qui peut revivre à l'occasion en certains d'entre nous". J.Narby rapporte d'autres facultés de ces "peuples dits primitifs" : " Prenons des exemples, le curare ou la constitution chimique de l'ayahuasca, qui sont des combinaisons de plantes. Dans la forêt amazonienne, il y a 80 000 plantes supérieures... Il y a une chance sur six milliards de combiner des plantes qui sont inactives séparément pour en faire quelque chose d'actif ensemble. Et les Indiens ne prétendent pas que ce sont leurs ancêtres qui auraient expérimenté au hasard les plantes. Ils disent : «Nos ancêtres ont pris des substances hallucinogènes, et dans leur vision, les recettes leur ont été données». Cette hypothèse devenait pour moi possible, même si elle contredisait les principes de base de l'épistémologie occidentale. Il y a de l'information qui provient de cette sphère. Est-ce que les hallucinations viennent de l'intérieur, de notre cerveau, comme la science le dit, ou bien l'information vient-elle du monde extérieur, des plantes, comme les chamans le disent ?"(15). R.Sheldrake traite du mystère de la mémoire qui serait selon lui en lien avec une "résonance morphique" : "Cette conception permet d'appréhender le fonctionnement de la mémoire individuelle ainsi que l'héritage d'instincts et d'aptitudes comportementales comme des aspects différents d'un même phénomène. Tous deux dépendent de la résonance morphique, mais le premier est plus spécifique que le second. La mémoire individuelle et les capacités d'apprentissage s'inscrivent dans le cadre d'une mémoire collective héritée par résonance morphique des membres antérieurs de l'espèce. Un tel concept existe déjà dans le domaine humain; il s'agit de la théorie de l'inconscient collectif de Jung, perçu comme une mémoire collective héritée. L'hypothèse de la résonance morphique permet d'appréhender l'inconscient collectif non seulement comme un phénomène humain, mais encore comme un aspect d'un processus plus général permettant la transmission d'habitudes à travers la nature"(16). M. du Sautoy interroge sur la faculté inconsciente des artistes de l’Alhambra réalisant les compositions symétriques qu'ils ont mises en œuvre dans la décoration des murs et dont ils ignoraient probablement la complexité : "Les artistes sont attirés vers des idées mathématiques de façon quasiment intuitive, et cela montre à quel point le cerveau est en son propre cœur totalement mathématique, parce qu’ils n’ont probablement pas compris la sophistication de la symétrie développée par Evariste Gallois… mais il est clair qu’il y avait pour eux des liens entre les murs qu’ils recouvraient de zelliges, parce que dans la partie la plus formelle du palais il y a des effets miroirs, des rotations à 90°. Mais lorsqu’on passe dans les parties les plus intimes de ce palais on perd les reflets par symétrie et dans certains endroits il y a des symétries de rotation de degré 3, de degré 6, il y a des triangles, des hexaèdres qui apparaissent, c’est beaucoup plus exotique comme symétrie. Ils les mettent ensemble et donc, d’une certaine manière, il est clair qu’ils avaient un sentiment intuitif pour pouvoir relier ces murs mais ils n’avaient certainement pas le langage pour l’articuler, pour dire ce qu’ils faisaient"(17). Nous avons rapportés ces extraits parce qu'ils nous semblent bien faire état, à des degrés divers, de la mise ne œuvre d'une forme d'information inconsciente, en tous cas non dépendante de l'intellect auquel il a été fait allusion. Où serait stockée cette information ? D'où proviendrait-elle sinon ?

Nous voudrions mettre en parallèle ces interrogations avec une autre donnée, celle du traitement par le cerveau des informations reçues. Les pièges de notre cerveau nous empêcheraient-ils de percevoir ce que "l'illumination" révélerait ensuite ?

E. Tabutaud nous expose quelques pièges qui peuvent influer sur la perception de l'information par le cerveau : "–Le cerveau ne pouvant traiter uniformément toutes les données, il les travaille en fonction d’éléments personnels, motivants… Notre cerveau réduit la complexité à un sous-ensemble, ce que l’on appelle l’heuristique de la représentativité. –Pour un émetteur de message, le destinataire se comporterait comme une plaque photographique: tout ce qui est émis est enregistré de manière directe. Rien nʼest plus faux car le récepteur peut ne pas s’intéresser au message, ne pas le comprendre, lʼoublier ou encore ne pas se lʼapproprier. –Piège de l’effet contexte. Lʼenvironnement influence le traitement de lʼinformation, le cycle dʼapprentissage. –Création d’un lien magique de causalité, sans fondement, mais qui donne lʼimpression de contrôler ce qu’en réalité nous ne maîtrisons pas ou ne comprenons pas. C’est fréquent lors de la simultanéité d’occurrence de deux éléments, or concevoir que cette simultanéité est due au hasard est une chose difficile"(18).

Selon N. Mazô-Darné :" Ce que nous percevons du monde extérieur se transforme dans notre cerveau en sensations et impressions qui vont construire nos souvenirs, mais aussi modifier sans cesse ceux que nous possédions déjà… Soumis à ces stimulations externes continuelles, le cerveau construit ou nous fait remémorer au même moment des expériences internes. Lors de ce processus, plusieurs systèmes de représentations se mettent à fonctionner en même temps… Cette mémoire sensorielle ultracourte de l’ordre de quelques millisecondes est essentielle au temps perceptif. Elle correspond à la mémoire immédiate de ce que nous percevons c’est-à-dire de ce que captent en permanence nos cinq sens… Nous ne sommes pas conscients du traitement des informations que fournit notre mémoire sensorielle immédiate au cerveau qui va la confronter à des expériences passées et faire naître ainsi la perception, processus actif et construit. De plus, le plaisir, l’idée que l’on en a, modifie considérablement cette perception. Ensuite, les sélections, les choix opérés par la perception seront fonction des motivations, des besoins, des intérêts de la personne. Toute une chaîne d’opérations mentales déclenchée par nos cinq sens entraîne donc des représentations. Notre cerveau, toujours appréciant, jugeant et comparant, nous pousse parfois à voir ce que nos yeux ne voient pas. Nos processus de perception sont largement subjectifs"(19).

Le tri des informations reçues effectué par le cerveau dans un certain contexte nous ferait-il passer sous silence une information importante ? Nous citons C.Urvoi : "Notre cerveau reçoit environ 400 milliards de bits par seconde tandis que le conscient ne traite qu’environ 2000 bits/seconde. Soit 1/200.000.000ème de l’ensemble de nos perceptions. La question logique que l’on peut se poser est : y aurait-il des informations utiles parmi cette masse de centaines de milliards de bits qui ne franchissent pas le seuil de notre conscience ? La réponse est oui. Les études de Douglas Dean et Mihalasky, publiées dans leur livre «Psi executive» et ceux de Dean Radin publiés dans son livre «The conscious universe» le démontrent "(20).

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(1)La Méditation par l’Enigme ou Méditation Koan

(2) http://www.goshinbudokai.fr/koan2.html

(3)http://www.renaissance65.fr/le_zen_et_les_koans.html

(4)Essai sur le bouddhisme Zen. D.T.Suzuki

(5)https://www.signesetsens.com/developpement-personnel-qest-ce-quun-koan.html P.Ayme

(6)http://www.goshinbudokai.fr/koan2.html

(7)Le lotus et le robot. A.Koestler

(8)https://www.selection.ca/sante/vivre-sainement/bien-etre-7-mantras-adopter-tout-de-suite/

(9)https://nospensees.fr/5-mantras-pour-mediter/

(10)http://happy-turtle.world/5cocreation-comment-choisir-mantra/

(11)https://www.martinbilodeau.com/evenements/mediter-...

(12)http://bonheuraunaturel.fr/index.php/2018/07/14/le-pouvoir-des-mantras/

(13)http://www.psychologies.com/Culture/Spiritualites/Meditation/Articles-et-Dossiers/Mediter-le-meilleur-des-antistress/Comment-pratiquer-la-meditation-au-quotidien#2

(14)Le magnétisme animal. G.W.F.Hegel

(15)Le serpent cosmique. J.Narby

(16)L'âme de la nature. R.Sheldrake

(17)La symétrie ou les maths au clair de lune. M. du Sautoy.

(18)https://www.cellie.fr/2014/02/26/traitement-information-pieges-cerveau-donnees/ E. Tabutaud

(19). « Mémoriser grâce à nos sens ». Cahiers de l’APLIUT. Vol. XXV N° 2 | 2006, 28-38. N. Mazô-Darné

(20)https://www.abcbourse.com/analyses/chronique-peut_on_comprendre_l_intuition_-135.aspx

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