L'HYPNOSE OU LA VRAIE VIE, SELON FRANÇOIS ROUSTANG
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Comme le titre l'indique nous nous attacherons à la conception de l'hypnose telle que l'a exposée F.Roustang.
D'emblée F.Roustang établit des différences entre les conceptions de l'hypnose. Interrogé sur la pratique de l'hypnose, il répond : "Je distinguerai nettement un certain nombre de pratiques de l'hypnose. Par exemple un certain nombre de gens se forment à l'hypnose en apprenant un certain nombre de procédures. Et ils appliquent ces procédures un petit peu automatiquement à l'égard de tout patient. Et puis il y a des gens probablement beaucoup plus subtils, je pense à un homme comme Erickson qui avait à sa disposition une gamme infinie de procédures. Erickson disait par exemple qu'il fallait inventer une théorie pour chaque patient. Du temps de H.Bernheim par exemple on pensait qu'il suffisait de suggérer quelque chose à quelqu'un, et il y avait cette idée motrice qui permettait à la personne de réagir en fonction de ce qui lui était suggéré. Je pense que ça c'est beaucoup trop simpliste et que l'hypnose ericksonienne en particulier essaie de susciter chez l'autre quelque chose qui va lui permettre lui-même de réorganiser son existence"(1). Selon F.Roustang, "l'hypnose c'est le fait que l'on est immergé dans l'action et que l'on tient compte à la fois de tous les paramètres". "De quoi souffrons-nous ?", poursuit-il, "on souffre du fait que l'on est étriqué ou immobile. Si vous proposez à quelqu'un de se replonger dans son existence, d'accepter toutes les possibilités qui sont ouvertes, alors quelque chose se remet en place". A la question de B.Pivot : "Alors dormir, [rappel de la formule : dormez je le veux] c'est s'ouvrir à soi-même et s'ouvrir aux autres ?", F.Roustang répond : "Voilà, tout à fait, c'est prendre sa place et tenir compte de tous les paramètres de son existence"(2). Ailleurs F.Roustang déclare à propos de l'hypnose : "On cesse de surplomber son existence pour essayer de la comprendre et d'en dire quelque chose, mais on se remet en mouvement. C'est ça pour moi l'hypnose… on se laisse tomber dans sa situation telle qu'elle est. Alors quelquefois c'est très difficile parce que ça suppose que l'on abandonne justement tout souci de soi et que l'on aille à l'aventure. On retrouve certainement le monde dont parle la culture orientale mais dont parlent aussi les mystiques : ce moment où on bascule dans l'inconnu… Mais l'inconnu c'est la complexité infinie de la situation dans laquelle je me trouve et que je ne respecte pas". Lorsqu'on lui demande : "Ce dont vous parlez c'est un mouvement d'accompagnement de la vie ?", F.Roustang répond : "Exactement, c'est tout à fait ça… Accompagner… et puis même, très modestement prendre sa place à soi, ne pas se poser de question… Ce n'est pas par le souci de soi que l'on peut arriver, éventuellement, à se délivrer de soi, parce que l'on tourne en rond. Le chemin, pour moi, aujourd'hui, c'est l'expérience de ce que l'on appelle l'hypnose, c'est-à-dire ignorer tout ce que j'ai, tout ce que je suis, et se laisser faire. C'est Hegel qui dit: "se mettre dans la chose, corps, âme, esprit et laisser faire"(3).
A ce point, nous voudrions rapporter les écrits de F.Hegel sur la certitude sensible : " La certitude sensible expérimente donc que son essence n'est ni dans l'objet, ni dans le moi, et que l'immédiateté n'est ni une immédiateté de l'un, ni une immédiateté de l'autre. Car dans les deux ce que je vise est plutôt un inessentiel, et l'objet et le moi sont des universels dans lesquels ce maintenant, cet ici et ce moi que je vise, ne subsistent pas, ne sont pas. Nous en arrivons par là à poser le tout de la certitude sensible elle-même comme son essence, et non plus seulement un moment de celle-ci, comme cela arrivait dans les deux cas précédents, où d'abord l'objet opposé au moi, ensuite le moi, devait être sa réalité. C'est donc seulement la certitude sensible entière, qui persistant en soi-même comme immédiateté, exclut de soi toute opposition trouvant place dans les moments précédents. Cette pure immédiateté ne concerne plus en rien l'être-autre d'un ici comme arbre qui passe dans un ici qui est non-arbre, d'un maintenant comme jour qui passe dans un maintenant qui est nuit; elle ne concerne plus en rien un autre moi, pour lequel quelque chose d'autre est objet. Sa vérité se maintient comme rapport restant égal à soi-même, qui entre le moi et l'objet ne fait aucune différence d'essentialité et d'inessentialité, et dans lequel donc aucune différence ne peut plus pénétrer. Moi, celui-ci, j'affirme l'ici comme arbre, et ne me tourne pas de telle sorte que l'ici puisse devenir pour moi un non-arbre. Je ne veux rien savoir d'un autre moi qui voit l'ici comme non-arbre, rien savoir de ce que moi-même une autre fois je prends l'ici comme non-arbre, le maintenant comme non-jour; mais je suis pur intuitionner : moi, quant à moi, j'en reste à cela, le maintenant est jour ou l'ici est arbre, je ne compare pas entre eux l'ici et le maintenant, mais je m'en tiens à un rapport immédiat: le maintenant est jour"(4).
F.Roustang cite Niels Bohr : "L'étonnante supériorité qu'ont sur l'homme les animaux inférieurs pour utiliser les possibilités naturelles de conservation et de propagation de la vie s'explique souvent par le fait que chez ces animaux aucune pensée consciente au sens que nous donnons à ce mot ne peut être détectée. On connaît de même l'extraordinaire faculté qu'ont les peuples dits primitifs de s'orienter dans les forêts et les déserts, faculté perdue en apparence dans les sociétés civilisées, mais qui peut revivre à l'occasion en certains d'entre nous".
Nous rapporterons aussi le propos de J.Lacan répondant au "je pense donc je suis" de Descartes : "La place que j’occupe comme sujet de signifiant est-elle, par rapport à celle que j’occupe comme sujet du signifié, concentrique ou excentrique, voilà la question ? Il ne s’agit pas de savoir si je parle de moi de façon conforme à ce que je suis, mais si, quand j’en parle, je suis le même que celui dont je parle. Et il n’y a ici aucun inconvénient à faire intervenir le terme de pensée. Car Freud désigne de ce terme les éléments en jeu dans l’inconscient ; c’est-à-dire dans les mécanismes signifiants que je viens d’y reconnaître. Il n’en reste pas moins que le cogito philosophique est au foyer de ce mirage qui rend l’homme moderne si sûr d’être soi dans ses incertitudes sur lui-même, voire à travers la méfiance qu’il a pu apprendre dès longtemps à pratiquer quant aux pièges de l’amour-propre. Aussi bien si, retournant contre la nostalgie qu’elle sert l’arme de la métonymie, je me refuse à chercher aucun sens au delà de la tautologie, et si, au nom de « la guerre est la guerre » et « un sou est un sou », je me décide à n’être que ce que je suis, comment ici me détacher de cette évidence que je suis dans cet acte même ? Non moins qu’à me porter à l’autre pôle métaphorique de la quête signifiante et me vouer à devenir ce que je suis, à venir à l’être, – je ne puis douter qu’à m’y perdre même, j’y suis. Or c’est sur ces points mêmes, où l’évidence va être subvertie par l’empirique, que gît le tour de la conversion freudienne. Ce jeu signifiant de la métonymie et de la métaphore, jusque et y compris sa pointe active qui clavette mon désir sur un refus du signifiant ou sur un manque de l’être, et noue mon sort à la question de mon destin, ce jeu se joue, jusqu’à ce que la partie soit levée, dans son inexorable finesse, là où je ne suis pas parce que je ne peux pas m’y situer. C’est-à-dire que c’est peu de ces mots dont j’ai pu interloquer un instant mes auditeurs : je pense où je ne suis pas, donc je suis où je ne pense pas. Mots qui à toute oreille suspendue rendent sensible dans quelle ambiguïté de furet fuit sous nos prises l’anneau du sens sur la ficelle verbale. Ce qu’il faut dire, c’est : je ne suis pas, là où je suis le jouet de ma pensée ; je pense à ce que je suis, là où je ne pense pas penser(5).
Le lâcher-prise, F.Roustang prend ses distances par rapport à cette expression, néanmoins lorsqu'on l'interroge là-dessus il répond : "Lâcher prise, c'est renoncer aux intentions, aux projets, à la maîtrise de son existence. C'est un abandon de la pensée, de la volonté, et même du résultat. Quelqu'un qui ne cherche plus rien n'attend plus rien, devient disponible et s'ouvre à quelque chose d'autre. C'est cela la magie, laisser venir les forces vives qui sont en nous". Pourquoi est-il si difficile de lâcher-prise, lui demande-t-on à la suite : "Parce que nous avons l'habitude de vouloir maîtriser notre existence. Dans notre monde, si nous voulons quelque chose, il faut avoir un projet, une stratégie. Mais quand notre existence subit des modifications, il faut s'y prendre autrement. La vie est toujours une invention, mais pour inventer, il faut se laisser inspirer. C'est l'histoire de tous les poètes, de tous les peintres, de tous les créateurs, et c'est aussi celle du patient qui veut guérir. Inventer demande d'accepter l'aventure et l'inconnu. On ne peut pas savoir à l'avance ce qui va se passer. Une patiente m'a dit, il y a quelques jours : « Je sais que le bonheur est à portée de main, mais cela modifierait tellement de choses dans mon existence que je n'ai pas envie de changer ! »"(6).
A propos de perceptions que l'on ressentirait davantage au cours de l'hypnose, nous citons F.Roustang : "Il faut comprendre que la perception sensorielle est déjà un découpage de la réalité qui ne correspond pas à la totalité. On croit qu'on perçoit le monde par la perception. Non. On le perçoit d'abord par la perceptude, c'est-à-dire globalement. Je faisais allusion aux bébés, qui ne font pas encore de distinction entre les modalités sensorielles, entre la vue, le toucher… pour eux tout ça communique. Ils ont donc une perception immédiate de la totalité des choses. Et c'est ce que pour moi l'expérience de l'hypnose va nous faire redécouvrir. Si le visible est ce que nos sens nous donnent de façon bien distincte, dans une perception partiale et discontinue, alors il faut y ajouter l'invisible. Mais si le visible est la perception totale de tous les éléments qui sont à la fois distincts mais aussi à leur place sans qu'il y ait de séparation, alors je n'ai pas besoin de l'invisible"(7). Dans l'un de ses ouvrages, F.Roustang développe cette idée de perceptude : "L'état d'hypnose tel que je le comprends, ne serait rien d'autre que la perceptude. Elle est à la fois ce qui est toujours présent à nos vies et toujours supposé pour que nous puissions appréhender quelque chose du monde environnant. C'est ce que disent à leur manière les praticiens de l'hypnose : il existe une hypnose quotidienne qu'il n'est nul besoin de nommer hypnose, car le moindre geste, celui de la marche, de la lecture ou de l'écriture, pour être accompli avec aisance, suppose l'absorption et l'oubli. Et d'autre part tout humain est hypnotisable, c'est à dire qu'il peut avoir accès au fondement, il peut se rendre d'où il vient. La perceptude est là en effet sous-jacente à toute perception, mais par ailleurs les hypnotiseurs prétendent la faire passer au premier plan et en proposent l'expérience. Donc la mettre à la lumière du jour, alors qu'elle agit dans la lumière de la nuit. En d'autres termes, l'état hypnotique est partout et il s'agirait de le faire apparaître quelque part. Etrange procédure parce qu'elle aboutirait alors à l'apparition d'un fond sans la figure ou d'un contexte qui aurait perdu son texte"(7).
Alors en quoi consiste précisément la pratique de l'hypnose développée par F.Roustang dans le cadre thérapeutique ? Nous le citons : " Il s'agit d'affoler votre manière habituelle d'appréhender le monde, de vous empêcher de vous focaliser sur un objet, de ne pas vous donner le temps de l'analyser et de le décrire ou au contraire de vous y rendre attentif de telle sorte que le contexte soit exclu et que vous ne puissiez plus rien voir ni rien entendre, mais tout voir et tout entendre à la fois. Ou vous faire penser à tellement de choses sans projet et sans intention que vous ne puissiez plus penser à rien. Briser et faire voler en éclats la perception expérimentée tous les jours"(8).
L.Boussard interroge F.Roustang sur le lien susceptible d'exister entre l'état de conscience au cours de l'hypnose et les pratiques du Zen : "Pour revenir à Deshimaru, il utilisait toujours l'expression «inconsciemment, automatiquement, naturellement». C'est-à-dire que pour lui, les choses, toutes les transformations profondes, le contact avec la réalité... n'arrivaient qu'inconsciemment, naturellement, automatiquement. Ce qui suppose une conscience inconsciente. Il disait, par exemple, qu'il fallait s'observer inconsciemment". F.Roustang lui répond : "Je dirais maintenant que conscient et inconscient ce sont des adjectifs, ce sont, comme disent les philosophes, des modalités, des qualifications. Mais si je fais un geste, qu'est ce qui est important ? C'est le geste lui-même. Qu'il soit conscient ou inconscient, c'est tout à fait secondaire. Le geste d'un golfeur, qui envoie sa balle à je ne sais quelle distance, vous ne pouvez pas dire que c'est inconscient, et vous ne pouvez pas dire non plus que c'est conscient. Ce qui est important, c'est la plénitude du geste. Quand on dit que c'est conscient ou inconscient, on ajoute un qualificatif, qui ne dit pas ce qu'est l'objet. Conscient et inconscient, ce sont des qualificatifs. "(9).
F.Midal écrit en hommage à F.Roustang : "Moi qui suis engagé dans la pratique de la méditation, j’ai bien cherché depuis plus de vingt ans comment éviter d’enfermer cette pratique dans le cadre du «bouddhisme», de la «spiritualité». Pourquoi ? Parce que le bouddhisme en tant que religion est aussitôt fermé dans un discours à défendre, un clergé à protéger, une doctrine à prouver. Parce que la spiritualité en Occident semble une sorte d’élévation de l’esprit hors du corps, hors de la réalité commune. François Roustang montre que l'expérience — qu'on l'appelle hypnose, pleine présence, méditation, poésie, intuition, liberté — est bien au cœur de toute existence. Qu'aucun discours ne la saisit. Or sans elle, rien de ce qu'est l'être humain n'est préservé. Rien de la vie n'est possible"(10).
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(4)F.Hegel : Phénoménologie de l'esprit
(5)J.Lacan : L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud
(7) F. Roustang. Il suffit d'un geste
(8)Jamais contre, d'abord. F.Roustang
