CONNAISSEZ-VOUS PAUL DIEL ?

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Notre intention n'est pas de résumer, ni d'exposer l'œuvre de P.Diel. Nous nous proposons simplement de présenter quelques extraits de son œuvre, ceux qui nous ont parus le plus en rapport avec notre sujet.

A propos du mythe et de la science, P.Diel écrit : "Si, une nuit, en regardant le ciel, on apercevait soudain deux ou plusieurs lunes, de quelle terreur panique ne serait-on pas saisi ! On croirait venues la fin de la vie et la destruction du monde. Quelle serait la source d'un tel effroi ? La rupture du règne de la causalité. Rien en effet ne saurait être plus terrifiant que de voir rompu le règne de la causalité. La nature n'obéissant plus à des lois, l'ordre naturel s'effondre. Avec notre croyance en l'ordre naturel, s'effondre aussi notre confiance en la nature. Les causes de l'événement étant inconnues, ses suites deviennent imprévisibles ; des lunes, des astres, pourraient se détacher du fond du ciel, rouler vers la terre, la menaçant d'anéantissement. Cet événement, le plus effrayant qui puisse être, nous semble impossible, précisément parce que nous avons confiance en les lois de la nature. C'est le long travail de l'esprit, le travail scientifique, qui a enraciné en nous cette confiance dans la régularité et la stabilité de la nature ambiante. Mais l'homme primitif ne connaît pas cette confiance apaisante, cette sûreté compréhensive. Il ne connaît les vraies causes d'aucun événement et il ne prévoit d'aucun événement les conséquences possibles. L'inexplicable l'entoure, l'imprévisible le hante, et tout événement inaccoutumé est susceptible de le remplir d'effroi. C'est cet effroi panique et mortel, constamment sous-jacent chez le primitif, le sentiment de l'impuissance de l'être humain devant la nature et la vie, qui est la source de tout sentiment religieux, lui-même source de la création des mythes. Car c'est l'effort pour vaincre l'effroi primitif en le spiritualisant, c'est-à-dire en le transformant en compréhension de ses causes, qui marque l'origine aussi bien de toute vie religieuse que de la science et qui détermine leur évolution. La science est une forme tardive de cet effort. Elle s'épanouit à mesure que la pensée causalement explicative remplace la primitive conjuration magique de l'effroi. La science tâche de surmonter l'effroi sous-jacent de la vie grâce à sa transformation en connaissance exacte"(1).

Cette peur de "voir rompu l'ordre de la causalité", S.Bohler l'appréhende à la lumière de la neurobiologie. Il écrit : "Notre tendance à déceler des liens de sens au sein de notre environnement est si développée et si irrépressible qu'elle nous amène parfois à discerner des liens là où il n'en existe pas forcément. Un guerrier du paléolithique qui revient victorieux de la chasse après avoir affronté un très grand danger peut avoir noté qu'il portait un collier particulier ce jour-là, la prochaine fois qu'il enfilera ce collier, une décharge de dopamine arrivera peut-être en avance sur l'éventualité de capturer une autre proie de cette dimension. Le guerrier se sentira plus confiant dans son succès futur. Pour peu qu'à nouveau il triomphe, galvanisé par cette confiance, le lien se renforcera et la dopamine sera libérée au moment d'enfiler le collier, qui deviendra alors une amulette ou un porte-bonheur. Les joueurs de football qui endossent un maillot fétiche ou les tennismen qui exécutent une série de gestes rituels avant de servir sont les victimes (ou les heureux bénéficiaires...) sans le savoir de ce système d'anticipation. Le rôle d'un tel système est de réduire le sentiment d'incertitude sur l'avenir : il procure un avantage dans la lutte pour la survie. Cet avantage est si décisif qu'il y a tout lieu de s'attendre à ce qu'il ait été sélectionné par l'évolution. Autrement dit, la capacité à associer des signes à des événements qui les suivent dans le temps a favorisé la survie de ceux qui en étaient doués. Ce qui, en termes neurobiologiques, signifie qu'une partie de notre cerveau a probablement évolué pour remplir cette fonction… Outre l'avantage qui en résulte dans les situations où le lien de causalité est avéré, cette aptitude a également une fonction apaisante. Le guerrier du paléolithique qui est persuadé que certains gestes rituels diminuent le risque de mourir (il les a faits la dernière fois, et il n'est pas mort...) lors de la prochaine confrontation avec un grand danger part confiant pour la chasse. Dans toutes les civilisations, les rituels ont eu un rôle apaisant, en partie parce qu'ils nous persuadent qu'ils peuvent conjurer les dangers à venir. Observer, prédire, anticiper les événements futurs, diminuer l'angoisse : tout cela participe de la notion de sens… Déceler du sens autour de nous est si crucial pour notre survie que les situations où ce sens nous échappe provoquent l'apparition d'une angoisse physiologique aiguë. Il s'agit là encore d'une réaction de notre organisme pour tenter de survivre". Selon S.Bohler, lorsque notre cerveau ne peut plus prévoir ce qui peut advenir, en déclenchant une puissante réaction de stress "le cortex cingulaire active un circuit nerveux à plusieurs maillons qui descend jusqu'à un centre cérébral impliqué dans la peur et l'angoisse -l'amygdale-, puis aux glandes corticosurrénales situées sur les reins et à des noyaux neuronaux du tronc cérébral, qui libèrent des hormones comme le cortisol ou la noradrénaline, dont l'effet est de placer le corps en posture de fuite ou de paralysie, et de provoquer une angoisse qui peut devenir existentielle. Les conséquences aujourd'hui répertoriées de cette réaction vont des troubles du sommeil à la dépression en passant par l'anxiété, le déclin de la mémoire, les maladies cardiovasculaires et le diabète. Ce que nous indiquent ces expériences, et qui constitue une donnée anatomique… c'est que notre cortex cingulaire joue le rôle de signal d'alarme qui nous avertit quand notre monde n'a plus de sens décelable. Dès que le niveau d'ordre et d'organisation dans notre environnement commence à baisser, cette partie centrale de notre cerveau s'active et nous alerte sur la présence d'un potentiel danger pour notre survie "(2).

P.Diel évoque le dynamisme transformateur de l'angoisse, il distingue l'angoisse existentielle, en tant que "moteur de l'évolution", et le "pervertissement" de l'angoisse : "Dans la perspective biologique, l'histoire de l'humanité entière se présente comme un effort ininterrompu en vue de continuer la voie évolutive caractérisée par le conflit entre l'angoissement accidentel et les diverses formes de l'angoisse essentielle"(3). En effet si P.Diel fait le constat de ce qu'il nomme "l'inquiétude fondamentale", il la situe dans une perspective évolutionniste qui l'amène à considérer le caractère paradoxal de l'angoisse : "Vivre c'est sentir. Sentir c'est osciller entre un état d'insatisfaction et un état de satisfaction. Ces états opposés se manifestent au niveau humain sous la forme de sentiments clairement différenciés : angoisse et joie. La vie humaine étant une manifestation tardive de l'évolution, la gamme des sentiments et leur oscillation entre joie et angoisse ne peuvent être génétiquement comprises qu'à partir de l'émotivité élémentaire qui gouverne la vie animale. Même au niveau humain, les sentiments différenciés restent en partie émotifs et inconscients tout en aspirant à la lucidité consciente, à la faculté d'un contrôle prévoyant et volontaire. Considérée sous la perspective de l'évolution, la vie n'a pas d'autre sens que celui de surmonter l'inquiétude fondamentale, germe d'angoisse".

Le problème de la mort amène P.Diel à rapprocher cette issue inévitable de la vie avec les solutions que les diverses cultures ont adoptées pour pallier à cette "emprise terrifiante" : "Peut-il être possible d'étudier l'angoisse et de laisser hors du champ d'investigation le phénomène le plus angoissant de la vie : la mort ? L'emprise terrifiante de la mort sur la vie est telle que les tentatives collectives de refoulement et de consolation -les croyances et les idéologies, issues des mythes- décident des institutions cultuelles et des créations culturelles de tous les peuples et de l'histoire passée de l'humanité entière. Affronter le problème de la mort et de son angoisse oblige donc à prendre position face aux problèmes qui se répercutent jusque dans la vie actuelle des communautés, et de se voir entraîné dans un domaine où se contrebattent les préjugés les plus enracinés et les partis-pris les plus fanatiques… La vie entière jusque dans son actualité la plus pesante dépend de l'évolution passée des fonctions psychiques et du degré de lucidité qu'elles ont atteint. Si les problèmes actuels de la vie demeurent sans solution valable, c'est que cette fonction psychique qu'est la pensée, par suite de son aveuglement affectif, ne parvient pas à les élucider objectivement. Ne serait-ce pas cette objectivité que la psychologie devrait être soucieuse d'atteindre, objectivité qui, acquise par l'étude méthodique des conditions de l'aveuglement affectif et de la pensée élucidante, la rendrait capable d'affronter efficacement le problème de la vie ? Ce n'est qu'à ce prix que la science du monde intérieur assumera son rôle véridique qui est de devenir science de la vie".

Dans sa démarche analytique pour explorer le "monde intérieur", P.Diel fait le choix de l'introspection au sujet de laquelle il écrit : "Le problème de l'introspection se montre attaché à la psychologie dès ses origines les plus obscures et son insuffisante élucidation pèse sur le développement des sciences humaines jusqu'à nos jours. L'ancienne prescription mythique et philosophique «Connais-toi toi-même» fut remplacée par l'anathème qui dénonce la connaissance de soi-même comme la plus antiscientifique des entreprises humaines. Au lieu de chercher le dépassement du stade préscientifique dans l'élaboration méthodique de la prise de connaissance de soi, le critère de valeur scientifique a été cherché dans l'opposition radicale à l'intuition profonde qui marque l'origine de la réflexion sur l'homme et sa destinée. Le résultat est que l'approfondissement de l'aspect essentiel des problèmes humains se trouve quelque peu négligé. Il est toutefois intéressant de constater que l'observation intime n'a jamais cessé de trouver des défenseurs parmi les psychologues les plus réputés. Il serait trop long de se référer aux nombreux témoignages qui jalonnent l'histoire de la psychologie jusqu'à nos jours". A l'appui il cite H.Baruk : "On peut éprouver des impressions à l'égard de quelqu'un, des tendances, sans savoir pourquoi. Les facteurs psychologiques qui actionnent ces impressions restent obscurs, subconscients, mais néanmoins agissants. Peu à peu, ils peuvent se préciser : ces impressions peuvent tenir à diverses circonstances, des attitudes qui ont plus ou moins laissé un souvenir bon ou mauvais. Ce n'est plus une vague impression. On sait le pourquoi. La question est mise au point. C'est là le passage du subconscient au conscient. Ce travail suppose d'abord un certain travail mental de mise au point, de réflexion ; en outre, il nécessite une parfaite sincérité vis-à-vis de soi-même. Il ne faut pas craindre de laisser monter vers la conscience des impressions même que l'on peut désavouer, afin de pouvoir découvrir sans effroi ses faiblesses pour mieux les connaître, en découvrir les causes. C'est la condition essentielle de l'harmonie de la personnalité, de la maîtrise de soi et par conséquent de la liberté". P.Diel commente ainsi les lignes qu'il cite : "Ce qui importe de retenir de cette citation, c'est avant tout l'indication parfaitement formulée de la condition essentielle de toute observation de l'intimité psychique : afin de découvrir sans effroi ses faiblesses pour mieux les comprendre, en découvrir les causes. Ainsi que ce passage le constate, la difficulté de l'observation intime, tout comme la cause de l'aversion contre son emploi méthodique, résident dans le fait que dans l'intra-psychique de l'homme, de tout homme sans exception, se trouve une tendance à désavouer ses propres faiblesses car leur constatation -lorsqu'elle est dépourvue de la force spiritualisante, seule capable d'objectivité- risque de déclencher un sentiment pénible insupportable, une angoisse susceptible de s'exalter jusqu'à l'effroi. Cet effroi devant l'aveu de ses propres faiblesses multiples est de source exclusivement intra-psychique : il est l'angoisse sous sa forme la plus essentielle et la plus intime ; aucune observation extérieure ne parviendra jamais à la déceler. Le comportement n'exprime que les faiblesses multiples qui se trouvent conditionnées par les difficultés environnantes. Extérieurement constatables, ces faiblesses multiples sont pourtant, elles aussi, dues à une causation intra-psychique résidant dans le fait que l'énergie de défense se trouve inhibée ou absorbée par de multiples angoisses accidentelles (soucis, impatience, intimidation, rancœurs, etc.). Le désaveu de ces motifs intimes de la faiblesse du comportement rend incapable de surmonter la faute intra-psychique, l'inhibition de l'énergie. L'angoisse devant l'aveu est donc la forme essentielle dans laquelle se trouve concentrée toute l'énergie négative des angoisses multiples et accidentelles. Surmonter cette négation essentielle de la vérité à l'égard de soi-même, surmonter la tendance au désaveu de la cause intime du comportement humain souvent défaillant, c'est donc priver les angoisses multiples (motifs secrets des défaillances) du soutien qui les protège contre l'aveu spiritualisant, contre l'observation objectivante : c'est rendre les angoisses multiples analysables. L'exposé de la méthode d'observation intime ne dépasse donc nullement le cadre d'une étude méthodique de l'angoisse intra-psychique ; il s'insère, au contraire, avec nécessité dans l'étude objective de l'intra-psychique angoissé".

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1-La divinité. P.Diel

2-Où est le sens ? S.Bohler

3-La peur et l'angoisse. P.Diel

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