L'IMAGERIE MENTALE
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On pourrait s'interroger sur le pourquoi de l'imagerie mentale. R.Jouvent répond ainsi à cette question : "Nous sommes des machines à imaginer, à rêver. Cette activité créatrice de la pensée, privilège de l'humain, a pris une importance croissante dans notre activité psychique. Loin de nous isoler du réel, notre imaginaire s'est invité dans notre confrontation au monde physique. Il a fait de nous des machines à habiller le réel. Avec un même état physique du monde environnant, nous pouvons construire une multitude de représentations psychiques, depuis la transformation ludique jusqu'à la dénégation. C'est le fait d'un cerveau magicien, d'un illusionniste en nous qui décide à chaque instant quelle part du réel conserver comme socle de nos rêveries, et jusqu'à quel point notre imaginaire doit teinter la réalité, la décolorer ou la maquiller. Cette activité magicienne, devenue une seconde nature, a un rôle adaptatif : donner à l'esprit les moyens de fabriquer du plaisir psychique. Nous utilisons notre pensée pour pallier les insuffisances du réel. Cela permet de rendre nos motivations moins dépendantes de la réalité physique du monde. Cette capacité s'inscrit dans l'histoire de l'évolution qui conduit l'espèce humaine à asseoir progressivement la suprématie de la pensée sur la force physique. Elle fait de l'activité psychique un outil décisif de l'adaptation. Le magicien en nous est notre premier thérapeute. Il nous aide à chaque instant de la vie quotidienne à nous animer, nous consoler et repartir de l'avant"(1). A quel point le cerveau est-il, pour reprendre l'expression de R.Jouvent "magicien"? Nous citerons A.Berthoz qui déclare dans son intervention à l'Institut des Hautes Etudes pour la Science et la Technologie : "Nous savons que seulement environ 5 % des informations du thalamus viennent du monde extérieur alors même qu'il s'agit de la porte d'entrée du cerveau. L'essentiel des informations de cette porte d'entrée vient du cerveau lui-même. Le cerveau est une machine intrinsèque, qui de temps en temps va chercher des informations à l'extérieur"(2). La quantité d'informations est minime parce que, comme l'indique C.Frith, "ma perception n'est pas le monde, mais le modèle du monde créé par mon cerveau" : "Ce que je perçois, ce ne sont pas les indices bruts et ambigus du monde extérieur qui affectent mes yeux et mes oreilles. Je perçois quelque chose de beaucoup plus riche; une image qui combine tous ces signaux bruts avec un vaste corpus d'expériences passées. Ma perception est une prédiction sur ce qui doit être là dans le monde. Et cette prédiction est constamment testée par l'action"(3).
Nous rapportons quelques lignes de S.Dehaene à propos de la mise en place d'une imagerie mentale : "Nous savons aujourd'hui que Piaget et ses collègues se sont trompés. Il est clair que les jeunes enfants ont beaucoup à apprendre en arithmétique et que leurs compétences conceptuelles mettent des années à s'approfondir, mais cela ne signifie pas qu'ils soient dépourvus de capacités numériques avant l'entrée en maternelle, ni même à la naissance ! Simplement, il convient de les tester par des méthodes adaptées. Or les épreuves piagétiennes sont biaisées et ne permettent pas aux jeunes enfants de montrer ce dont ils sont vraiment capables. Leur défaut majeur est de consister exclusivement en un dialogue à bâtons rompus entre l'expérimentateur et l'expérimenté. Toutes ces questions qu'on lui pose, l'enfant les comprend-il vraiment? Et surtout, les interprète-t-il comme le ferait un adulte? Tout laisse à penser que non. Inversement, nous allons voir que si l'on questionne les enfants sans faire appel au langage, en les plaçant dans des situations proches des expériences employées chez l'animal, leurs capacités numériques s'avèrent tout à fait étonnantes. Reprenons par exemple l'épreuve classique de conservation des nombres. Dès 1967, dans la revue américaine Science, Jacques Mehler et Tom Bever démontrèrent que les résultats de ce test changeaient du tout au tout selon le contexte et la motivation des enfants. Ils présentèrent aux mêmes enfants deux séries d'essais. Dans l'une -la situation classique-, l'expérimentateur formait deux rangées de billes. L'une était courte, mais comportait six billes, tandis que l'autre, quoique plus longue, n'en comportait que quatre. Si l'on demandait, comme Piaget, quelle rangée avait le plus de billes, la plupart des enfants de trois ou quatre ans se trompaient et choisissaient la rangée la plus longue, mais la moins nombreuse. L'astuce de Mehler et de Bever consista à remplacer, dans une seconde série d'essais, les billes par des bonbons. Au lieu de poser des questions compliquées, on se contentait de laisser les enfants choisir l'une des deux rangées pour la consommer sur-le-champ. Ainsi évitait-on les difficultés liées à l'emploi du langage, tout en motivant les enfants à choisir la rangée la plus nombreuse. Avec les bonbons, une majorité d'enfants se mit à choisir systématiquement le plus grand des deux nombres, même après un changement de longueur des rangées... prouvant ainsi que leur compétence numérique ne le cédait en rien à leur gloutonnerie !"(4).
Autre regard sur l'imagerie mentale, celui que nous développons à la faveur d'un état de conscience non-ordinaire et qui met alors en défaut nos habitudes de pensée. R. Alpert (Ram Dass) écrit : "Nous sommes passés par des moments où nous nous sentions tout à fait désorientés dans le temps et/ou dans l'espace; des moments où nous nous sommes trouvés au seuil d'un nouvel état d'être ; des moments où notre point de vue personnel nous apparaissait insignifiant et où nous ressentions intuitivement qu'il existait une plus grande harmonie dans l'univers. Vous avez pu faire cette expérience après vous être senti «perdu» devant un film, un livre, un tableau, une œuvre musicale ou un service religieux particulièrement imposant ; après une rêverie devant un ruisseau, une montagne, l'océan ; lors d'une forte fièvre ; après un événement traumatisant ; après avoir accouché ou bien après avoir pris de la drogue ; en regardant les étoiles ou en tombant amoureux. Ce qu'il y a de particulièrement inexplicable dans ces moments, et donc d'irritant pour notre intelligence, c'est que nous ne nous maîtrisons plus et que, cependant, tout nous paraît harmonieux et comme allant de soi. Au cours de ces expériences nous ressentons, bien que nous ne puissions pas généralement le formuler, que notre vie revêt une signification bien plus profonde. La caractéristique intrinsèque de ces expériences est qu'elles ne sont pas réductibles à notre entendement. Souvent même, au contraire, immédiatement après les avoir vécues, nous retournons à nos habitudes de pensée analytique et nous essayons de coller une étiquette sur ce qui s'est passé. Et c'est là que commencent les difficultés"(5). A quelle sorte de difficultés Ram Dass fait-il allusion : trouver la meilleure dénomination possible pour rendre compte de ces expériences extra-ordinaires. A la suite, nous voudrions évoquer un épisode particulièrement extra-ordinaire puisqu'il rapporte les paroles d'une personne qui a vécu une expérience de NDE consécutive à un arrêt cardiaque prolongé : "Il m'a parlé d'une lumière, juste après avoir été extubé. Le jour même, il parlait d'une lumière : «C'était tout blanc, c'était Dieu. Oh mon dieu !». Puis il m'en a reparlé quand on l'a mis sur le fauteuil et que l'on s'est promené dans le couloir, la première fois, près des fenêtres. Il avait un peu peur, donc il était bien dans le présent. Et aussi quand on est revenu dans la chambre, il disait : «J'ai vu une lumière c'était merveilleux ! Tout lumineux comme un soleil ! C'était beau ! Dieu est partout, c'était que de l'amour, beaucoup d'amour, j'avais jamais vu ça, autant d'amour partout". Récit troublant, comme toujours dans ce cas. Quelles images mentales cette personne a-t-elle en fait visualisées ? Il n'entre pas dans notre propos de porter un quelconque avis sur cette expérience, mais seulement de souligner à quel point il peut être difficile de trouver une dénomination adaptée pour rendre compte d'un vécu hors des limites d'un état de conscience ordinaire.
En reprenant le mythe de la Caverne, dans lequel l'homme croit que ce qu'il voit est la réalité, ou bien encore les concepts de phénomène et de noumène exposés par E.Kant, nous nous interrogerons sur la nature de la réalité telle que nous la percevons, telle que nous l'interprétons et telle que nous la dénommons. Le problème se pose avec acuité en physique, ainsi que le résume P.Gérôme : "La physique classique dont nous connaissons les principes majeurs (surtout la causalité) est un point de référence dans notre connaissance de «la réalité». Or, la physique a fait en quelques années des «bonds en avant» tels que même les physiciens n'arrivent plus à se tenir au courant («à absorber les nouveaux systèmes de croyance générés par leurs collègues»)"(6).En astrophysique l'imagerie mentale serait inapte à rendre compte de la réalité. C'est ce qu'exprime E.Klein : "Pour appréhender la réalité en astrophysique, la conscience recourt à des dimensions abstraites complexes que l’imagination seule ne peut plus saisir"(7).
Selon J.Lacan : "Nulle part dans l'Autre ne peut être assurée d'aucune façon la consistance de ce qui s'appelle vérité"(8). Dans le domaine de l'imagerie mentale nous nous demanderons quelle part de l'autre a été investie dans l'Autre. R.Jouvent rapporte les intrications profondes existant à de multiples niveaux entre vécu et imagerie mentale : "Cette identité de nature entre l'action et sa représentation se retrouve jusque dans la nature de la langue. Le corps choisit les mots. Ses racines sont souvent repérables dans les représentations et le langage. Les traces des premiers usages de la boucle perception-action demeurent comme fondement de la pensée symbolique. Lorsqu'on s'entend dire qu'on est trop dur avec ses proches, si cette remarque a un impact émotionnel, c'est peut-être parce que le mot «dur» contient les vestiges de la sensation de dureté de la table de notre petite enfance. Comme si le mot provoquait le rappel d'une simulation perceptive a minima. La question se trouve posée aux linguistes de savoir si le pouvoir des mots ne tient pas aussi à l'induction de simulations perceptives. Ramachandran a bien étudié ces phénomènes à propos de la métaphore. Il suppose des réseaux qui traversent les modalités (visuelle, verbale, auditive, etc.) : «Si l'on vous montre une ligne floue ou baveuse et une ligne en dents de scie, et qu'on vous demande laquelle est "i i i i i " et laquelle est "shhhh", la plupart des gens associent systématiquement la première à "shhhh" et la seconde à "i i i i i "». L'auteur fait l'hypothèse que le cerveau aurait acquis chez l'homme une nouvelle compétence consistant à transformer des informations issues des aires sensorielles primaires en représentations du second degré, en «métareprésentations». Anciennement réduite à de simples représentations de la sensation, l'expérience des sens aurait donné lieu à des représentations de représentations qui conduisent à la pensée symbolique".
Dans les lignes suivantes, c'est bien d'images transférentielles dont parle R.Jouvent. Il fait état de la longue histoire organisant l'imagerie mentale, et ouvre des perspectives sur la prise de conscience et l'instrumentalisation de l'imagerie mentale : "Au-delà de cet épisode précis, les interprétations répétées du transfert tout au long de la cure psychanalytique peuvent être décrites comme les briques d'un apprentissage plus général de la simulation. Ce second versant me paraît, sur le long terme du traitement, au moins aussi important que la simple suite linéaire d'interprétations du contenu spécifique de chacune des scènes. C'est comme un jeu de rôles, mais au niveau psychique. Comme apprendre au sujet une nouvelle manière, plus souple et plus flexible, de marcher en refaisant les petites routes de son enfance. C'est lui proposer d'apprendre à retraiter l'épisode au niveau «subpersonnel» comme dirait Dan Sperber. La répétition de la procédure permettrait ainsi de généraliser l'apprentissage, de le rendre transférable à de nouvelles situations aversives inédites. Une façon d'instrumentaliser son histoire singulière. Le traumatisme du passé ne serait plus seulement une trace susceptible de s'exprimer à chaque instant, mais un moyen technique, un prétexte de la simulation. Comme un amorçage mnésique, pour retrouver dans la boîte à outils des stratégies de réponse, le plus adéquat pour traiter les événements nouveaux. C'est probablement la perception de cet effet à long terme, cette acquisition d'une nouvelle compétence de l'esprit, qui fait que souvent les analystes, le jour de la fin de cure, à la dernière séance, disent à leur patient quelque chose comme: «Maintenant, vous allez continuer le travail tout seul»".
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(1)Le cerveau magicien. R.Jouvent
(3)Comment le cerveau crée notre univers mental. C.Frith
(4)La bosse des maths. S.Dehaene
(5)Douze formes de méditation. D.Goleman
(6)Le vaisseau d'isolation sensorielle. P.Gérôme
(7)Discours sur l’origine de l’univers. E. Klein
(8)D'un Autre à l'autre. J.Lacan
