COUPABLE 


.

Une première constatation : éprouver de la culpabilité est un comportement universellement répandu. Le deuxième constat que l'on peut faire est que bien peu de gens admettent se sentir coupable : "Non, non, je ne me sens pas coupable, et coupable de quoi d'ailleurs ?", ou encore "Je gère bien mon sentiment de culpabilité"… Néanmoins les propos entendus çà et là, si on leur prête bien attention, font très souvent état d'une culpabilisation latente. On ne la remarque sans doute plus parce que l'on vit toujours avec.

Au niveau de la cellule familiale le sentiment de culpabilité semble devoir être toujours présent. Emily écrit : "Nos parents ou nos éducateurs, croyant bien faire, nous ont répété des phrases du genre: «Les garçons, ça ne pleure pas ! C’est pas beau une fille qui se met en colère ! Si seulement tu voulais m’écouter… tu ne serais pas si grosse ! etc.». Tiens, ce sont des phrases qui ressemblent à celles de la méchante petite voix intérieure… Nos parents nous ont répété les mêmes phrases qu’ils ont entendu eux-mêmes dans leur enfance"(1). Quand elle ne s'apparente pas à une transmission générationnelle, la culpabilité peut servir une intention d'asservir. Culpabiliser c'est alors introduire dans l'esprit de la personne culpabilisée une petite voix intérieure qui viendra lui rappeler sans cesse ses obligations. Dans un article intitulé : Culpabilité, mode d'emploi, R. Neuburger déclare : "Pour faire entendre des revendications, beaucoup recourent à la culpabilisation. Dans un premier temps, les parents réagissent sur le mode : «Tu nous fais du mal», «Regarde dans quel état tu mets ton père». Mais ajoute-t-il, "je crois que les adolescents ont très bien compris cela. Dès que les parents leur font une remarque, ils répondent : «Arrête de me culpabiliser !»" (2). Y-A. Thalmann écrit : "Les manipulateurs de toute sorte raffolent de la culpabilisation pour obtenir ce qu'ils désirent des autres. En rendant leurs proies responsables d'une quelconque faute, ils les poussent à adopter des comportements réparateurs. La culpabilisation leur permet donc d'influencer leurs actes, leurs pensées et leurs émotions dans le sens souhaité. Parfois, ils s'en servent uniquement pour asseoir leur pouvoir, sans même rechercher un gain matériel à leur manœuvre. Pourtant, ces jeux de pouvoir nécessitent la complicité de toutes les personnes impliquées. Le paradoxe, c'est qu'ils n'ont en soi aucun pouvoir, car chacun dispose en permanence de la faculté de les déjouer"(3).

La culpabilisation serait-elle d'ordre culturel ? Au niveau social, on chercherait en vain une origine précise au sentiment de culpabilité. Certains veulent le faire remonter à Adam et Eve, à Caïn et Abel, au meurtre du Père… : "Fruits du péché dans la morale judéo-chrétienne, nous serions liés par une chaîne transgénérationnelle à Eve, Adam, et pourquoi pas Caïn. A l’origine de l’humanité, leurs méfaits et parjures nous condamneraient à perpétuité"(4). A.Crespelle remarque que: "Elle [la culpabilité] est très profondément stockée par nos inconscients depuis la nuit des temps, et est en rapport avec le meurtre du frère, ou du père. En effet, Georges Dumézil… remarquait que ce qui est fondateur d’une civilisation et la trace qu’il en reste dans les mythes, c’est souvent un conflit mortel entre frères, ou entre père et fils (Chronos et Ouranos, Zeus et Chronos, Romulus et Remus, Caïn et Abel, Mahabararta…) comme si un conflit mortel était consubstantiel de la fondation d’une civilisation"(5).

Si certaines cultures développent plus que d'autres la culpabilisation, il semblerait qu'il n'y ait pas de société qui ne véhicule pas la culpabilité. Le sentiment de culpabilité est un fait sociétal. V.de Gaujelac rapproche sentiment de culpabilité et Loi : "Un monde sans culpabilité –donc dans lequel on ne se sentirait jamais fautif– serait invivable. Un enfer, même. La culpabilité est en effet un élément essentiel du lien entre les individus. C’est un facteur de socialisation qui favorise l’intériorisation des normes et de la culture dans laquelle on vit. Si elle ne nous dissuade pas de nous entre-tuer, elle nous conduit à nous questionner sur le sens de l’existence et la finalité de nos actes. En cela, elle nous empêche de considérer comme allant de soi le fonctionnement d’un monde produisant de l’inégalité, de l’injustice et de l’exploitation"(6). Le sentiment de culpabilité aurait ainsi pour fonction de maintenir une cohésion sociale, en ce sens on peut avancer qu'il n'y a pas fondamentalement de société sans la culpabilisation des individus qui la composent.

Selon Y-A. Thalmann il faudrait rapprocher sentiment de culpabilité et sentiment de toute-puissance : "Pour beaucoup, mieux vaut se sentir coupable qu’impuissant… Croire que l’on peut déterminer les états affectifs d’autrui, que l’on en est responsable vient d’abord d’une inflation de notre sentiment de responsabilité"(7). Piaget avait appelé ce phénomène : la participation. "Imaginons, par exemple, deux frères qui se disputent. Le lendemain, l’un d’entre eux se casse la jambe, et le premier se sent coupable. Le lien déclenchant se situe entre le désir, même inconscient, et la traduction de ce désir dans la réalité. Le mécanisme égocentrique installe une relation de causalité entre le désir et l’événement, bien que cette causalité n’existe pas dans la réalité. Cette culpabilité-là est extrêmement fréquente chez les enfants, mais aussi chez toutes les personnes qui, de façon réactionnelle ou chronique, réagissent comme des enfants. La réparation de cette culpabilité est un travail sur le renoncement à la toute puissance"(8). Nous citons de nouveau Y-A. Thalmann : "Au cœur de la culpabilité, il y a la toute-puissance. Mais cette impression de toute-puissance ne peut se vivre qu'en l'absence des autres.De fait, nous sommes amenés à nier le libre arbitre des autres, puis de nier nos propres limites, ce qui nous conduit à devoir assumer d'immenses responsabilités. Ce sont ces responsabilités que nous nous efforçons de porter qui se muent en culpabilité lorsque les choses ne tournent pas aussi bien qu'escompté"(3).

L'amygdale est-elle fortement impliquée dans le sentiment de culpabilité ? Ceci expliquerait cela, l'amygdale faisant partie de ces zones du cerveau sur lesquelles nous n'avons que peu d'emprise, nous serions de ce fait la proie de la culpabilité. S.Berthoz et S.Krauth-Gruber écrivent : "Une forte activation de l'amygdale était associée à l'induction de la culpabilité". Selon elles, "l'amygdale assure le couplage entre un stimulus et une punition. L'étude des bases cérébrales des émotions sociales suggère que ce mécanisme serait également à l'œuvre dans l'apprentissage de comportements sociaux appropriés"(9). "On commence à mieux comprendre le rôle de certaines structures dans l’orchestration de nos capacités à interagir harmonieusement. Par exemple, la formation amygdalo-hippocampique participerait notamment au sentiment de culpabilité. Nous avons montré que tout se passait comme si l’amygdale codait la gravité d’une peine : elle s’active davantage pour un homicide volontaire ! Comme cela a été établi dans le cas de la peur conditionnée, l’amygdale assure le couplage entre un stimulus et une punition ; elle permettrait d’associer les comportements inappropriés à des sentiments désagréables", écrit encore S. Berthoz-Landron(10).

J. Newman et M. Koenigs ont étudié les troubles de la personnalité antisociale. Ils nous livrent leur conclusion : "Les images ont montré une quantité réduite de connexions entre le cortex préfrontal ventromédian, une partie du cerveau responsable de sentiments tels que l'empathie et la culpabilité, et l'amygdale, qui est impliquée dans la peur et l'anxiété. Les différences constatées étaient structurelles et fonctionnelles: l'intégrité structurelle des fibres de la matière blanche reliant les deux zones était réduite et l'activité entre ces dernières étaient moins coordonnée. «Ces deux structures du cerveau, qui sont considérées comme régulant les émotions et le comportement social, semblent ne pas communiquer comme elles le devraient», constatent les chercheurs qui espèrent que leurs travaux mèneront vers une meilleure compréhension de la source de cette dysfonction et des stratégies de traitement"(11).

.

(1)https://etre-enfin-zen.com/la-culpabilite-c-est-quoi-d-ou-vient-elle/

(2)http://madame.lefigaro.fr/societe/robert-neuburger-culpabilite-mode-demploi-180408-11481

(3)Au diable la culpabilité. Y-A. Thalmann

(4)https://www.psychologies.com/Moi/Se-connaitre/Estime-de-soi/Articles-et-Dossiers/Cessez-de-culpabiliser-pour-rien/Culpabilite-des-la-naissance

(5)https://www.cairn.info/revue-actualites-en-analyse-transactionnelle-2009-4-page-15.htm

(6)http://1libertaire.free.fr/VDeGaulejac14.html

(7)https://www.psychologies.com/Moi/Se-connaitre/Estime-de-soi/Articles-et-Dossiers/Cessez-de-culpabiliser-pour-rien/Culpabilite-des-la-naissance/4

(8)https://www.cairn.info/revue-actualites-en-analyse-transactionnelle-2009-4-page-15.htm

(9)La Face cachée des émotions. S. Berthoz et S.Krauth-Gruber

(10)http://www.psychologie-positive.net/IMG/pdf/La_morale_entre_raison_et_emotions_2014_Cerveau_et_psycho.pdf

(11)http://www.psychomedia.qc.ca/troubles-de-la-personnalite/2011-11-25/cerveau-des-psychopathes

compteur.js.php?url=jmhaIxwNos4%3D&df=yn