ANTAR MAUNA OU LA CONSCIENCE TÉMOIN


Quelle est donc cette conscience témoin ? A travers les lignes d'Eric Tolone, nous nous interrogerons sur la perception de soi : "La perception de soi-même est cependant la chose la plus facile qui soit. Elle est très simple à une seule condition : que vous cessiez de la confondre et de l'assimiler avec les perceptions sensorielles et psychologiques. Au cours des années, votre corps subit de multiples modifications : de maigre vous devenez gros ou le contraire, de chevelu vous devenez chauve, de jeune vous devenez vieux... Au travers de toutes les décennies, une seule chose demeure : la sensation de votre Soi. Si vous plongez en vous-même, c'est une sensation que vous retrouvez identiquement en n'importe quelle année de votre vie… Ayant compris que vous n'êtes ni le corps, ni les pensées qui changent constamment, ni les croyances ou les opinions qui se modifient, ni les connaissances qui sont sujettes à l'oubli, vous sentez que vous êtes celui qui demeure au travers de toutes les modifications de

la vie. Ce qui demeure, c'est votre Soi. Le moi égotique est une fausse conception du Soi. C'est le moi identifié par un processus mental au corps et aux pensées. Le Moi véritable, que nous appelons le Soi, c'est le sentiment de vous-même, tel que vous pouvez le ressentir indépendamment du corps, des sentiments et des pensées"(1). Est-ce du moi égotique ou du moi véritable dont parle A.Damasio lorsqu'il écrit : "Les états successifs de l'organisme donnent lieu, moment après moment, à des représentations neurales constamment renouvelées, organisées en multiples cartes interconnectées, donnant ainsi une assise matérielle au moi qui existe à tout instant… A chaque instant l'état sous-tendant le moi est l'objet d'un processus de complète élaboration. C'est un état de base évanescent, continuellement et uniformément reconstruit"(2)? La transcendance du soi, à travers toutes les époques et tous les moments de la vie, ne peut que s'avérer paradoxale dans le cadre de sa propre évolution. On voit mal comment la concilier avec tout projet de transformation et de réalisation de soi, en demeurant transcendantalement identique à soi-même le soi n'aurait ni évolution, ni devenir.

K.Wilber présente ainsi ce qu'il appelle le "système du moi". "Il est le véhicule du développement, de la croissance et de la transcendance… le moi est celui qui escalade les barreaux de l'échelle d'organisation structurale… Une des caractéristiques du moi pourrait donc être de s'approprier et d'organiser le flux des événements psychologiques de manières significatives et cohérentes. Cette vision n'est guère différente du point de vue psychanalytique moderne qui définit le moi comme le «processus d'organisation»… le moi pourrait être considéré comme le lieu d'identification… le moi, en s'appropriant et en organisant le flux d'événements structuraux, se crée une identité sélective au milieu de ces occasions"(3). L'identité du moi reposerait donc sur une dynamique changeante, confrontée à un flux évolutionnel structurant.

Pour E.Collot, la conscience "résulterait du fonctionnement synergique de plusieurs systèmes". Il écrit : "Stuart R.Hameroff montre comment la première division cellulaire nécessite la présence d'une information cellulaire, gérant déjà un processus de devenir à l'échelon atomique, quantique. Il y a en ce sens, dès la première division cellulaire, la présence d'une conscience qui ne fera ensuite que se développer"(4). Après avoir décrit les processus individuels de différenciation à l'origine de la conscience, il parle de la dimension collective de celle-ci : "Bien que la conscience nous paraisse un phénomène individuel, certaines observations nous amènent à lui accorder une existence collective… Il y aurait quelque chose d'actuel dans l'être qui résonnerait en écho avec la genèse ontogénique, puis phylogénique"(4). Il évoque par ailleurs les différents stades, enseignés par certaines techniques de méditation, correspondants à différents états de conscience: "L'apprentissage consiste en une progression qui amène le méditant de proche en proche vers des stades de conscience de moins en moins structurés, l'ultime stade étant un état de «fusion». Tout au long de cette progression, le méditant apprend à désapprendre. Les premiers stades impliquent la déprivation sensorielle, l'apprentissage de la solitude, la mise à nue des affects. Il s'agit ensuite d'éliminer progressivement tout ce qui est de l'ordre de la structure pour ne se concentrer que sur la perception : la conscience est de l'ordre du ressenti et non du cognitif "(4).

Avoir la maîtrise de ses pensées est une tâche naturellement difficile, ainsi que l'exprime C.André : "Ce n'est pas un échec, ce n'est pas une incapacité, c'est normal. Notre mental ne peut pas s'arrêter de produire des pensées, c'est à nous de prendre nos distances avec ces pensées. Lorsque je prends conscience que je suis dans mes pensées, alors je peux en sortir et me remettre à les observer plutôt qu'à les habiter"(5). Satyananda Saraswati décrit les cinq étapes de la pratique d'antar mauna, selon lui cette pratique "est destinée à renverser la vapeur afin que, ne serait-ce qu'un instant, nous puissions voir le fonctionnement de notre mental et le comprendre"(6). Par cette pratique régulière "on commence automatiquement à connaître ses pans d'ombre et à regarder en face la manière dont on réagit face à chacune des situations de la vie":

-première étape : "Concentrez-vous sur les sons et les sensations venus du dehors, sans du tout les considérer comme des entraves à la concentration… jusqu'à ce que vous remarquiez un changement dans votre mental… restez en

spectateur. Il s'agit là d'une introversion de l'expérience sensorielle que vous devrez pratiquer dans la vie courante, non pas pour fuir les expériences du monde, mais pour les regarder avec drasta bhava c'est-à-dire dans l'attitude du témoin".

-deuxième étape : "Vous devez prendre conscience des pensées, du processus spontané de la pensée… Demeurez le témoin silencieux de toute pensée qui vous passe par la tête et lorsque vous prenez conscience d'une pensée particulière, vous devez vous dire à vous même : «Oui, je suis en train de penser à ceci ou cela»".

-troisième étape : "Amenez au mental une pensée choisie par vous. Il ne s'agit pas cette fois de laisser venir, mais d'amener volontairement une pensée… Ne permettez à aucune pensée spontanée de se manifester ou de s'exprimer, mais suscitez une pensée volontaire, retenez-là un moment, ruminez-là puis, soudain, hop ! Défaites-vous-en".

-quatrième étape : "Vous ne considérez plus les pensées de votre choix comme dans l'étape précédente, vous les laissez venir, vous y réfléchissez un moment, mais quand le moment de s'en séparer arrive, faites-le volontairement. Il ne faut pas qu'une idée s'en aille d'elle-même, non, sa venue est spontanée, mais son départ est subordonné à votre seule volonté".

-cinquième étape : "Maintenant, intériorisez-vous, prenez conscience de l'espace intérieur. Plongez tout entier dans chidakasha –plongez-vous dans l'espace intérieur. Portez bien toute votre attention sur l'espace intérieur de votre psyché, gris et sans forme… Si quelque pensée vous vient, s'il s'en présente une à votre mental, alors défaites-vous-en immédiatement, sans plus vous y attarder. Restez tout à fait vigilant, sur le qui-vive en ce sens que si une pensée se présente, vous devez vous en défaire immédiatement"(6).

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(1)Maïeutique transcendante / France - Copyright Eric Tolone © 2001-2014

(2)L'erreur de Descartes. A.Damasio

(3)Les trois yeux de la connaissance. K.Wilber

(4)in : La transe et l'hypnose. Ouvrage collectif

(5)Introduction à la méditation vers la conscience ouverte. C.André

(6)Méditations tantriques. Swami Satyananda Saraswati

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