INDIVIDUATION ET FUSION

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En guise d'introduction, nous citerons C.Costantino qui évoque l'élan paradoxal de toute existence dans lequel on pourrait distinguer ces deux pôles : fusion et individuation : "«L’excès et le défaut» de la présence de l’objet : c’est bien avec cette question que l’individu doit débattre son existence durant. Pris dans les affres d’un mouvement paradoxal, il va lui falloir s’affranchir au cours de son développement de l’aliénation à l’objet et se dégager de la dyade fusionnelle, tout en restant bien souvent dans la douleur de la perte, dans la nostalgie de l’objet primaire, qui lui fait espérer qu’un jour des retrouvailles puissent avoir lieu… La question de la dépendance resurgit donc sans cesse et en particulier aux points d’articulation de notre existence"(1).

Nous nous intéresserons dans un premier temps au concept d'individuation à travers les écrits de C.G.Jung : "La voie de l’individuation signifie : tendre à devenir un être réellement individuel et, dans la mesure où nous entendons par individualité la forme de notre unicité la plus intime, notre unicité dernière et irrévocable, il s’agit de la réalisation de son Soi, dans ce qu’il a de plus personnel et de plus rebelle à toute comparaison. On pourrait donc traduire le mot «d'individuation» par «réalisation de soi-même», «réalisation de son Soi»… L'individuation n'a d'autre but que de libérer le Soi, d'une part des fausses enveloppes de la persona, et d'autre part de la force suggestive des images inconscientes"(2). Ailleurs, Jung définit le Soi en ces termes : "Le Soi est un terme qui désigne la personnalité entière. La personnalité entière de l'Homme est indescriptible. Sa conscience peut être décrite, mais son inconscient ne peut l'être, parce que l'inconscient -je dois le redire- est toujours inconscient, vraiment inconscient, et vraiment inconnu. Ainsi, nous ne connaissons pas notre personnalité inconsciente. Nous avons des indices, certaines idées, mais nous ne la connaissons pas réellement. Personne ne peut dire où l'Homme s'arrête. Et c'est la beauté dans tout ça ; c'est vraiment intéressant. L'inconscient de l'Homme peut parvenir Dieu sait où ; nous allons donc vers des découvertes"(3). Jung écrit à propos de la persona : "Chacun sait ce que veut dire «prendre une mine de circonstance», ou «jouer un rôle dans la société», etc. Grâce à la persona, on veut apparaître sous tel ou tel jour, ou l'on se cache volontairement derrière tel ou tel masque, ou l'on se construit même une certaine persona donnée, pour s'en faire un rempart". Pour lui, le problème de la persona "n'offre pas de difficultés de compréhension très grandes". Mais il n'en est pas de même de la dimension inconsciente : "En ce qui concerne l'autre perspective, celle de l'efficacité de l'inconscient collectif, nous nous mouvons ici dans un monde intérieur obscur et ténébreux, infiniment plus difficile à percevoir et à comprendre"(2).

Pour éclairer le deuxième aspect que nous nous proposons de traiter, nous citerons ces lignes de S.Grof rapportant le récit d'une séance psychédélique relative à la Conscience cosmique : "Nous subîmes un processus de purification, au cours duquel toute référence à la vie organique fut éliminée de l'expérience. Je réalisai que j'étais dans l'état d'esprit d'un diamant. Il paraissait très important que le diamant fût du carbone pur, un élément sur lequel se fonde toute vie et qui trouve son origine dans des conditions de température et de pressions extrêmes. C'était comme si le diamant renfermait toutes les informations relatives à la vie et à la nature sous une forme absolument pure et condensée -sorte d'ordinateur ultime. Toutes les autres propriétés physiques du diamant paraissaient contribuer à mettre en évidence sa signification métaphysique -beauté, transparence, lustre, permanence, immuabilité, et aptitude à extraire de la lumière un spectre de couleurs d'une grande richesse. J'eus subitement l'intuition de la raison pour laquelle le bouddhisme tibétain se nomme Vajrayana ; la seule façon pour moi de décrire cet état d'extase cosmique ultime consistait à parler de «conscience du diamant». Ici paraissait se concentrer toute l'énergie et l'intelligence créative de l'univers en tant que conscience pure existant au-delà de l'espace et du temps. Elle était purement abstraite, mais contenait pourtant toutes les formes et les secrets de la création. Je flottais dans cette énergie en tant que point de conscience dépourvu de dimensions, totalement dissous, et préservant pourtant un sentiment d'identité séparée. J'étais conscient de la présence de mes amis ; ils faisaient le voyage avec moi informes, mais nettement présents. Nous avions tous le sentiment d'avoir accédé à l'état d'épanouissement ultime. Nous avions atteint la source et la destination finale, nous nous étions approchés d'aussi près qu'imaginable du Paradis"(4).

Nous rapprocherons ce récit d'une expérience de conscience élargie, de celle que nous fait partager S.Allix rapportant les propos tenus par l'astronaute E.Mitchell lors de son voyage sur la Lune : "-Que ressentiez-vous alors ? Un sentiment d’extase et de bien-être qui me submergeait complètement. Je n’avais jamais rien ressenti de tel. Cela a continué jusqu’au retour sur Terre : durant trois jours, à chaque fois que je regardais par le hublot, la sensation de ne faire qu’un avec l’univers, l’extase, revenaient, avec autant d’intensité. Et avec elles une excitation, une joie bouillonnante, un sentiment de bonheur et d’émerveillement, qui me saisissaient quand je regardais les cieux et que, submergé par la beauté, je laissais libre cours à cette émotion. -Qu’avez-vous fait une fois revenu sur Terre? J’ai ressenti le besoin impérieux de comprendre ce qui s’était passé. J’ai cherché dans la littérature scientifique, et dans la littérature religieuse de différentes traditions, mais je n’ai rien trouvé. J’ai donc demandé de l’aide à des universitaires. Ils ont fini par dénicher une description en sanscrit, le langage de l’Inde ancienne, parlant de Savikalpa Samâdhi. Ces mots désignent un état dans lequel les choses sont perçues dans leur individualité, séparées les unes des autres, mais expérimentées intérieurement et viscéralement comme un tout, une unité, dans un sentiment d’extase. C’était exactement ça. Savoir que les Anciens avaient eu ce type d’expérience était très gratifiant. Je voulais aller plus loin. En étudiant de nombreuses cultures, je me suis rendu compte que les chamanes, les sorciers, les hommes-médecine, les dépositaires de différentes traditions spirituelles, avaient tous rapporté, oralement ou par écrit, des descriptions similaires"(5).

R.Rolland évoque son expérience d'une conscience océanique : "Ce qui me frappe, en reportant mes regards vers cette époque lointaine, c'est l'énormité du Moi. Dès la première seconde qu'il émerge du gouffre, il surgit comme une fleur de nénuphar géante, qui déborde l'étang. L'enfant ne pouvait point en mesurer l'étendue, ainsi que je le fais aujourd'hui : car on n'en prend conscience qu'à mesure qu'on se heurte aux parois de la vie ; elles forcent à se replier la corolle étalée, immense et suspendue entre le ciel et l'eau. Ces épreuves répétées font qu'au long des années que dure la croissance du corps, à mesure qu'il s'étend, le moi se rétrécit. Ce n'est qu'après la fin de l'adolescence qu'il reprend possession entière de sa coque. Mais jamais il ne retrouve sa plénitude océanique des premiers jours. L'être moral du tout-petit est sans proportions avec sa taille minuscule. Les rares éclairs qui trouent le crépuscule de mémoire, aux lointains horizons, me découvrent le Moi géant, qui trône en un grain de vie"(6).

S.Ferenczi traite de ce qu'il nomme la régression thalassale, pour expliciter son point de vue nous faisons à la suite référence au livre de B.Mytnik: "Pour Ferenczi, l'existence intra-utérine des mammifères supérieurs est une répétition de la forme d'existence aquatique d'autrefois, avant la grande catastrophe de l'assèchement des océans qui a contraint nombre d'espèces animales à s'adapter à la vie terrestre. Dans l'existence aquatique originaire, toute fécondation des êtres vivants se produit dans l'océan, et non pas dans des corps sexués. Les éléments flottent librement dans le milieu aquatique. Dans l'élément liquide comme entité première s'élabore tout processus de reproduction. Les cellules germinales flottent toutes en commun dans une eau commune, les fécondations se font toutes dans ce même milieu, dans cette même eau. Sandor Ferenczi met en évidence un désir puissant de «régression thalassale», c'est-à-dire un désir de retourner à l'océan abandonné aux temps primitifs. «Les vertébrés supérieurs ont réussi à organiser la fécondation interne et le développement intra-utérin, combinant ainsi avec succès la forme d'existence parasitaire et le désir de régression thalassale». Ainsi, pour Ferenczi, la mère «est donc en réalité un symbole et un substitut partiel de l'océan et non l'inverse [...] le liquide amniotique figure l'océan introjecté dans le corps maternel». Nos fantasmes «originaires» les plus actifs comme celui de la Magmamatrice trouvent leurs fondements dans ce que nous pensons savoir de notre phylogenèse. Il existe dans l'inconscient une adéquation entre le magma originaire fécondant et la matrice utérine, qui trouve une partie de son explication dans nos croyances/constructions d'un originaire. Ainsi, la phylogenèse initie, du plus profond de nos corps et de nos souvenirs perdus, les empreintes matricielles de nos fantasmes les plus secrets"(7).

Ressenti de fusion, ou bien confusion du ressenti résultant d'un état fusionnel complexe ? Nous tenterons d'avancer dans ce questionnement en nous référant cette fois aux travaux de S.Freud. Il écrit : "A l'encontre de tous les témoignages des sens, l'amoureux soutiendra que Moi et Toi ne font qu'un, et il est tout prêt à se comporter comme s'il en était réellement ainsi… La pathologie nous fait connaître une multitude d'états où la délimitation du Moi d'avec le monde extérieur devient incertaine, fait l'objet d'un tracé réellement inexact : dans certains cas, des parties de notre propre corps, voire des éléments de notre propre vie psychique, perceptions, pensées, sentiments, apparaissent comme étrangers, semblent ne plus faire partie du Moi ; dans d'autres cas, on attribue au monde extérieur ce qui visiblement a pris naissance dans le Moi et devrait être reconnu par lui. Ainsi donc le sentiment du Moi est lui-même soumis à des altérations, et ses limites ne sont pas constantes"(8). Pour Freud le ressenti fusionnel est à rapprocher de la réminiscence de la vie utérine ultérieure: "Depuis que, revenus d'une erreur, nous ne considérons plus nos oublis courants comme dus à une destruction des traces mnésiques, donc à leur anéantissement, nous inclinons à cette conception opposée : rien dans la vie psychique ne peut se perdre, rien ne disparaît de ce qui s'est formé, tout est conservé d'une façon quelconque et peut reparaître dans certaines circonstances favorables… à l'origine le Moi inclut tout, plus tard il exclut de lui le monde extérieur. Par conséquent, notre sentiment actuel du Moi n'est rien de plus que le résidu pour ainsi dire rétréci d'un sentiment d'une étendue bien plus vaste, si vaste qu'il embrassait tout, et qui correspondait à une union plus intime du Moi avec son milieu. Si nous admettons que ce sentiment primaire du Moi s'est conservé -en plus ou moins large mesure- dans l'âme de beaucoup d'individus, il s'opposerait en quelque sorte au sentiment du Moi propre à l'âge mûr, et dont la délimitation est plus étroite et plus précise. Et les représentations qui lui sont propres auraient précisément pour contenu les mêmes notions d'illimité et d'union avec le grand Tout, auxquelles recourait mon ami [R.Rolland] pour définir le sentiment «océanique»".

J-P.Gervaisot développe ces transpositions et étudie les points de rapprochement entre le vécu d'un état fusionnel et le vécu in utero : "On peut considérer comme acquis le fait que, avant la naissance et durant les premières semaines de vie après la naissance, le bébé ne fasse de différence entre ce qui est «lui» et ce qui l'entoure. Il existe une confusion et une absence de limite entre «lui» et l'extérieur. Ainsi le fœtus va intégrer à lui-même le contact cutané avec l'utérus, les mouvements transmis, les bruits physiologiques comme les pouls, la respiration, les bruits digestifs, les bruits extérieurs, les mouvements du corps. Le nouveau-né va probablement amalgamer avec lui-même des odeurs, des sensations gustatives, des bruits nouveaux. Avant la naissance et durant les premières semaines de vie qui suivent, l'émotionnel, en qualité d'expression consciente du cerveau, est la base de la mémoire du nouveau-né. Ensuite seulement, il va commencer à faire la distinction entre l'extérieur et lui-même. Il va contrôler ses propres mouvements et donc par exemple échapper aux sensations vertigineuses induites par les mouvements corporels non anticipables de sa mère. Il va en plus avoir la possibilité de voir, de sentir, de goûter différemment. Il va donc se constituer une représentation psychique de plus en plus complexe de chaque chose. Cette représentation psychique va se prolonger par le langage qui va apporter son propre classement. Progressivement, en apparence, le bébé et l'enfant vont transposer l'aspect émotionnel (qui constituait la mémoire de son vécu et son champ de conscience et avec lequel il qualifiait son environnement), avec des éléments structurés, définissables sensoriellement mais aussi verbalement… La terminologie "fusionnelle" est empreinte d'une consonance péjorative. En réalité, on rencontre les traces de cette vie et de cette mémoire émotionnelle durant toute la vie… les balancements des nourrissons ou des enfants, la recherche de sensations qui stimulent le labyrinthe comme les manèges ou le bercement, sont probablement le retour à des sensations qui existaient en intra-utérin, du fait de l'absence des repères visuels et du caractère non anticipable des mouvements maternels… la musique et plus particulièrement le rythme sont des accompagnements dont le caractère rassurant ou stressant évolue en analogie avec le rythme cardiaque en particulier… l'acte de danse est une forme d'activité en apparence inutile, gratuite, mais qui regroupe les sensations vertigineuses… les phénomènes de masse comme les raves parties, les concerts ou les matchs de football vécus dans la foule sont intéressants vus sous l'aspect fusionnel… le coup de foudre amoureux est un exemple de ressenti fusionnel… le fusionnel induit par l'usage de psychotropes"(9).

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(1)La dépendance : de la fusion à la confusion. C. Costantino

(2)Dialectique du moi et de l'inconscient. C.G.Jung

(3)(Extrait de l'interview par le Dr. Richard Evans, Université du Texas, 1957) (Extrait du film « The World Within - C. G. Jung In His Own Words », de Suzanne Wagner, Jung Institute of Los Angeles © 1990, 58:20)

(4)Les nouvelles dimensions de la conscience. S.Grof

(5)https://www.inrees.com/articles/Cinq-questions-a-Edgar-Mitchell-extase-spatiale/

(6)Le Voyage intérieur: Songe d'une vie. R. Rolland

(7) IVG, fécondité et inconscient.B.Mytnik

(8)Malaise dans la civilisation. S.Freud

(9)Assertorisme et états fusionnels. J-P.Gervaisot

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