CES "OBJETS" QUI NOUS TRAHISSENT
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Ce phénomène nous est notamment rapporté dans les Évangiles. A son disciple Pierre, Jésus déclare : "Tu es Pierre, et sur cette pierre j'édifierai mon Église". Cette phrase témoigne de l'évidente confiance qu'il place dans son disciple. Pourtant, un peu plus loin, Jésus affirme à ce même disciple : "Je te le dis en vérité, cette nuit même, avant que le coq chante, tu me renieras trois fois"(1). Pierre lui répond : "Quand il me faudrait mourir avec toi, je ne te renierai pas". Malgré les dénégations de Pierre, et aussi à son grand désespoir, la prophétie se réalise effectivement et il trahit par trois fois le maître. Nous avons choisi ces références parce qu'elles touchent à l'universel et parce que la trahison qu'elles rapportent n'est pas intentionnelle.
Mais qu'en est-il de "l'objet" ? Nous nous référons à la définition qu'en donne S.Freud : "L’objet de la pulsion est ce par quoi celle-ci atteint son but et obtient satisfaction". Nous rappelons la phrase de J.Lacan : "L'amour consiste à donner ce qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"(3). Une phrase que commente ainsi J-A. Miller : "Ce qui veut dire : aimer, c’est reconnaître son manque et le donner à l’autre, le placer dans l’autre"(4). S'il n'y avait pas ce manque, sans doute n'y aurait-il pas la trahison par laquelle l'objet se dissocie de l'investissement dont on l'avait revêtu. Il n'en veut pas de cet investissement, qui n'est pas le sien, mais celui que l'on a plaqué sur lui.
Nous avons évoqué le caractère d'universalité des récits contenus dans les Évangiles, nous développerons ce point de vue. Puisque "le désir est le manque", J.Lacan parle encore de l'objet-leurre qui, "remodelé par le fantasme, viendra soutenir le désir en se projetant en cette place où l'objet ne peut être présent que comme manque". Pierre n'est pas un objet-leurre pour Jésus, puisque celui-ci prédit sa trahison. Néanmoins, le maître ne peut faire l'impasse sur la trahison du disciple. Jésus ne peut évincer l'objet, à ce sujet Lacan pose une question dans laquelle est contenue la réponse : "Est-ce que le sujet peut être seul, alors que sa constitution de sujet c'est d'être, si je puis dire, couvert d'objets ?". Ainsi la trahison habite même les cœurs les plus purs, nous citons de nouveau Matthieu : "Le jeune homme lui dit : J'ai observé toutes ces choses; que me manque-t-il encore? Jésus lui dit: Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel. Puis viens, et suis-moi. Après avoir entendu ces paroles, le jeune homme s'en alla tout triste; car il avait de grands biens"(5).
Quel discours tient la psychanalyse à l'égard de la dépendance à l'objet ? Nous nous référons à M.Bertrand : " La notion de dépendance est très présente chez Freud. Dans un écrit de 1890, intitulé «Le traitement psychique», Freud illustre la notion de dépendance par trois exemples… À travers ces trois situations relativement communes, ce sont trois caractéristiques de la dépendance sur lesquelles notre attention est attirée : l’attachement exclusif à un objet, l’attitude de soumission ou de sujétion à son égard, enfin la crédulité, que je définirais comme une croyance en la bienveillance inaltérable de l’autre, soit une idéalisation de l’objet, qui ignore l’ambivalence… Si l’on reprend l’hypothèse proposée par P. Denis (1992), la pulsion comporte un formant d’emprise et un formant de satisfaction. Dans la dépendance, le poids de l’emprise devient prégnant et l’emporte sur la satisfaction elle-même. La visée de s’assurer la possession de l’autre, d’exercer un contrôle sur lui, devient la plus importante. La dépendance se révèle ainsi un manque à être du sujet, et l’objet d’amour est ce dont la possession est censée combler ce manque, ce qui est, bien sûr, une illusion… Grâce à la «cure de paroles», le sujet assisté par un autre, tout à la fois témoin et dépositaire, se ressaisit dans la construction d’une histoire, dans un récit dont il est l’auteur. Là réside sans doute la prime de plaisir qui n’efface pas l’expérience douloureuse, mais la relativise et la rend supportable"(6).
Trahison de l'objet, disions-nous ? Mais on a souligné que cette trahison n'était pas intentionnelle. Nous revenons sur la qualification de leurre affectée à l'objet, et sur la mise en œuvre au cours du transfert. Il y a transfert d'une personne passée sur une personne présente ? Pas seulement. Là encore, nous faisons référence à J.Lacan :" Cet effet de transfert, en tant qu’il se répète présentement ici et maintenant, c’est effet de tromperie. Il n’est répétition de ce qui s’est passé de tel, que pour être de la même forme : - il n’est pas ectopie,- il n’est pas ombre de ses anciennes tromperies de l’amour, - il est isolation dans l’actuel de son fonctionnement pur de tromperie"(7). Ailleurs, J.Lacan précise : " La «présence du passé» donc, telle est la réalitédu transfert. Est-ce qu’il n’y a pas d’ores et déjà quelque chose qui s’impose, qui nous permet de la formuler d’une façon plus complète ? C’est une présence… un peu plus qu’une présence… c’est une présence en acteet… comme les termes allemand et français l’indiquent… une reproduction"(8). Nous retiendrons quelques termes : "la présence du passé" et " la présence en acte", parce que selon nous ils laissent à entendre qu'il n'y a pas dans cette reproduction d'un comportement une intentionnalité mais une reproduction de la relation à "l'objet" qui se fait à l'insu du sujet leurré. Associer le désir et le manque dans la dynamique du transfert éclaire significativement l'inévitable "tromperie" à laquelle se voit soumis à la fois le sujet et à la fois "l'objet".
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(1)Evangile selon Matthieu. v.16 ; v.26.
(2)Pulsions et destins des pulsions. S.Freud
(3)Problèmes cruciaux pour la psychanalyse. J.Lacan
(5)Evangile selon Matthieu. v.20.
(7)Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. J.Lacan
(8)Le transfert. J.Lacan
