LE MOI PRISONNIER DU MOI

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Sommes-nous prisonniers d'un rôle social ? Nous citons quelques extraits pour introduire les jeux de rôles dont le moi est susceptible d'être prisonnier. On distinguera le rôle social du rôle existentiel, auquel nous nous attacherons ensuite plus particulièrement : -"Nous allons de masque en masque derrière lesquels nous nous dissimulons. Mais quand est-ce que je suis moi ? Quand est-ce que je touche la vie nue, cette chose qu'on ne contrôle pas, qu'on ne décide pas, qu'on ne maîtrise pas, et qui est là, et qui ne peut, au fond, que nous émerveiller ? Prisonnier de toutes mes identités, j'ai l'impression de ne plus être que ma fonction, ma position sociale, ma place dans ma famille"(1). -"Étrange confinement dans lequel il voulait se complaire. Étrange univers d’objets élaborés, de liens tissés au fil de sa vie, étrange monde théâtral fait de représentations, de mises en scène, de jeux de rôles et de paraîtres, dans lequel se déroulait son existence"(2). -"Nous avons tous des fonctions diverses… nous nous identifions à ces caractéristiques. Or la méditation nous fait découvrir un sens d’être qui ne dépend d’aucune identité précise"(3). -"Qu'il soit redouté ou attendu, l'âge de la retraite finit par sonner. Pour certains, ce moment est douloureux. Le marketing à destination des seniors vante les bonheurs d'une seconde vie, d'un repos bien mérité. Mais les vraies questions sont ailleurs. Qui suis-je sans mon travail ? Dans une société qui valorise l'action, la réussite et la jeunesse, comment trouver sa place ? "(4)

E.Berne situe dans l'enfance la genèse des jeux de rôles: "On peut considérer l'éducation de l'enfant comme un processus où l'on enseigne à l'enfant à quels jeux il doit jouer, et comment. On lui enseigne en outre les procédés, rituels et passe-temps appropriés à sa position dans une situation sociale déterminée, mais cela est moins significatif. La connaissance et les capacités dont le sujet fera preuve en ce qui concerne les procédés, rituels et passe-temps, déterminent les occasions qui s'offriront à lui, toutes choses étant égales ; mais ses jeux déterminent l'usage qu'il fera de ces occasions, et le fruit de situations dans lesquelles il est à même de se trouver"(5). Cette théâtralisation repose sur les prédispositions des protagonistes dont la motivation profonde ne s'apparente pas à proprement parler à un comportement conscient. Que faut-il entendre par jeu ? E.Berne nous dit qu'ils font partie de la "dynamique sociale". "Toutefois" écrit-il, "ce qui nous occupe ici ce sont les jeux pratiqués par des innocents qui se livrent à des transactions doubles dont ils ne sont pas pleinement conscients… tout jeu est malhonnête à la base, et son résultat présente un caractère dramatique… Si quelqu'un demande qu'on le rassure, et, après l'avoir été, tourne de façon quelconque la chose au détriment du «rassureur», il s'agit d'un jeu". Le jeu est "malhonnête", il entraine une manipulation de la relation, au sein d'une transaction double. Le manipulateur n'est pas entièrement conscient de son jeu, son comportement s'inscrit dans un cadre dramatique en rapport avec son fonctionnement inconscient. Insidieux, dans un premier temps puis de plus en plus toxique, ce que P-C.Racamier définit comme la perversion narcissique nous a paru bien témoigner de cet état paradoxal derrière lequel s'abrite le moi déçu, et frustré, qui manipule la relation, et devient prisonnier de son comportement. Selon A.Eiguer on rencontre ce trouble lorsque "les enfants ne sont pas assez entendus, mais découvrent qu’ils peuvent obtenir des choses quand ils attaquent, humilient ou culpabilisent les autres". Pour P-C.Racamier, le pervers narcissique n’a pas été reconnu dans sa personnalité propre : "Le mouvement pervers narcissique est une façon organisée de se défendre de toutes douleurs et contradictions internes et de les expulser pour faire couver ailleurs, tout en se survalorisant, tout cela aux dépends d'autrui et non seulement sans peine mais avec jouissance"(6). Nous citons A.Eiguer : "La perversion narcissique est le désordre du lien et de l'intersubjectivité… Partout la défense perverse apparaît comme un mécanisme de dégagement qui permet au patient de se sentir rassuré aux dépens du bien-être d'autrui… Les individus qui utilisent les mécanismes pervers narcissiques sont ceux qui, sous l'influence de leur soi mégalomane, essaient de créer un lien avec un deuxième individu en s'attaquant tout particulièrement à son intégrité narcissique afin de le désarmer. Ils visent aussi l'amour de soi, la confiance en soi, l'estime de soi et la croyance en soi de cet autre. En même temps, ils cherchent, de mille manières, à faire croire que le lien de dépendance de l'autre envers eux est irremplaçable et que c'est l'autre qui le sollicite. L'autre incorpore cette idée. Chez lui ce lien de dépendance tend à se substituer à son lien intrapsychique normal soi-moi, ce dernier lien étant celui qui s'établit entre le soi qui pondère ou estime, comme un miroir, les qualités et les attributs du moi et le moi lui-même"(7). Il n'est pas dans notre propos de reprendre la description de ce trouble tel que l'expose P-C.Racamier, mais seulement de souligner la nature de cette attitude ambigüe dans lequel s'enferme le moi, prisonnier de son comportement immature : "Comme de juste, il n'y a chez le pervers aucune véritable conscience du caractère pervers de ses conduites. Pas non plus de censure interne énoncée par un surmoi : le pervers ne saurait qu'être déçu s'il échoue, et ne s'abstient que si le terrain n'est pas propice. Il est homme ou femme à marcher sur les pieds d'autrui, mais seulement sur ceux qui s'exposent et tant qu'ils s'exposent : dès lors que la proie du pervers a dénoncé la «combine», il se retire. Le «radar» des pervers suffisamment doués est tel qu'il suffit que la proie ait éventé la manœuvre pour qu'ils y renoncent ; le véritable pervers, dès qu'il se sent percé à jour, «décroche», non par conscience, mais par opportunisme. Il ou elle pourra faire mal, blesser, embarrasser, humilier : ce qui compte à ses yeux est de n'héberger en soi-même que peu de souffrance personnelle, à l'extrême et si possible, pas du tout".

Nous voulons voir des liens entre le jeu de rôles mis en scène par le pervers narcissique et sa victime, et le jeu de rôle social, parce qu'ils s'enracinent tous deux dans un regard porté sur le moi. Il y a nécessité pour le moi à se valoriser par un comportement, soit socialement critiqué et critiquable lorsqu'il résulte d'une dérive narcissique pathologique, soit socialement admis lorsqu'il repose sur un rôle social. Néanmoins, on voit bien qu'il y a dans les deux cas une forme d'enfermement dans une démarche adaptative. Nous notons aussi que dans les deux cas il est fait état de l'instauration d'un "lien de dépendance", comme l'indique A.Eiguer. Nous remarquons enfin dans les deux cas le caractère partiellement inconscient de l'engagement dans le rôle. A propos du rôle social, nous rapportons à l'appui les propos de N.L., chef d'un service de réanimation, responsable d'un SAMU, qui analyse son départ à la retraite et son engagement jusque-là dans son rôle social : "Avant j'étais la référence pour tous ces gens-là, quand il se passait quelque chose c'est moi qu'on appelait. J'ai promené mon téléphone dans ma poche pendant 42 ans, H24, le matin, midi, et soir, dimanches et fêtes, aux toilettes, en vacances, au resto… et d'un coup d'un seul ça s'est arrêté… ça fait drôlement bizarre. L'arrêt est extraordinairement brutal... pendant un moment, comme dans le dessin animé, vous courez au bord, puis vous croyez que vous courez encore… mais c'est au-dessus du vide, et c'est plus vous… "(4).

Lorsque l'on évoque le moi prisonnier il paraît bien impossible de ne pas l'évoquer prisonnier du sentiment de culpabilité. Nous rapportons un extrait de l'article paru dans La revue des professionnels de la petite enfance : "La culpabilité est une émotion appartenant à la famille des émotions dites morales ou sociales… Les émotions morales peuvent être classées en quatre familles : les émotions de souffrance d’autrui (ex. compassion), de condamnation d’autrui (ex. mépris), de louange d’autrui (ex. gratitude) et les émotions auto-conscientes (ex. fierté, honte, culpabilité). La culpabilité appartient à cette dernière famille. La culpabilité survient lorsque l’on transgresse une norme morale ou lorsque notre comportement provoque la douleur, la perte ou la détresse chez autrui... les émotions morales ne se développeraient pas avant 18-24 mois. Pour expliquer ce développement plus tardif, les chercheurs suggèrent que le développement des émotions morales requiert, d’une part, l’acquisition d’habiletés cognitives préalables, comme la conscience du «soi» et la compréhension des normes sociales, et d’autre part, la capacité d’utiliser ces normes pour évaluer leur propre comportement"(8). On peut alors se poser cette question : Le seul fait d'être n'implique-t-il pas déjà d'être contre ? Etre contre les figures parentales, et au premier chef contre la figure maternelle protectrice, assimilée. Etre contre, fondamentalement, pour s'affirmer en tant que soi. "La culpabilité de la victime innocente remonte à notre enfance. Quand il naît, un enfant ne fait pas la différence entre lui et autrui. En un sens, il est tout puissant. Et, lorsqu'il n'est pas aimé ou désiré, ou qu'il subit des traumatismes, à ses yeux, il est mauvais ou indigne d'être aimé. En d'autres mots, coupable"(9). M.Nabati traite de ce qu'il définit comme l'inversion des rôles : "Parfois, sans avoir été personnellement visé, écrit-il dans son dernier ouvrage… l’enfant se trouve être le spectateur impuissant d’un drame touchant ses proches : la mésentente conjugale, le divorce, la maladie, la dépression ou la mort d’un parent… L’enfant se croit alors coupable, comme si tout ce qui s’était produit de négatif était de son fait et de sa faute, suscité par sa présence néfaste et mortifère. Une culpabilité qui se voit encore attisée lorsque l’enfant est confronté à un «impossible interne», c’est-à-dire quand il se trouve impuissant à écarter, à neutraliser un mal le touchant lui ou touchant ses proches. Il se pense «nul», incapable, pas à la hauteur"(10). Le sentiment d'impuissance de l'enfant dans le développement du sentiment de culpabilité est un point de vue développé par Y-A.Thalmann : "«Pour beaucoup, mieux vaut se sentir coupable qu’impuissant». Ainsi notre sentiment de culpabilité cacherait d’abord notre volonté de contrôle. Sur les autres, sur le monde, sur les événements. «Croire que l’on peut déterminer les états affectifs d’autrui, que l’on en est responsable vient d’abord d’une inflation de notre sentiment de responsabilité»"(11).

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(1)Pratique de la méditation. F.Midal

(2)Quelques jours de plus. J-P.Joguet-Laurent

(3)Foutez-vous la paix! et commencez à vivre. F.Midal

(4)www.france.tv/france-5/le-monde-en-face/489417-ann...

(5)Des jeux et des hommes. E.Berne

(6)Les perversions narcissiques. P-C.Racamier

(7)Le pervers narcissique et son complice. A. Eiguer

(8) http://eve.unige.ch/files/5014/7876/7952/RevuePetiteEnfance-Juillet2016-DOSSIER_Theurel_Roux_Gentaz_Culpabilite.pdf

(9) http://madame.lefigaro.fr/bien-etre/pourquoi-on-se-sent-coupable-meme-quand-on-a-rien-fait-220616-114931

(10)https://www.huffingtonpost.fr/moussa-nabati/culpabilite-psychologie-innocent_b_10317392.html

(11)http://www.psychologies.com/Moi/Se-connaitre/Estime-de-soi/Articles-et-Dossiers/Cessez-de-culpabiliser-pour-rien/Culpabilite-des-la-naissance/4

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