BIOFEEDBACK ET CONSCIENCE
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Selon Barbara B.Brown, "on pourrait définir le biofeedback comme un procédé ou une technique pour développer le contrôle volontaire d'activités corporelles qui sont habituellement réflexes ou automatiques… La technique consiste essentiellement à suivre une fonction physiologique prédéterminée à l'aide d'un instrument approprié qui, par l'intermédiaire d'électrodes ou de convertisseurs, recueille l'information sur des activités physiques tels que le rythme cardiaque, le tonus musculaire, la pression sanguine ou les ondes cérébrales"(1). Le biofeedback, tel qu'il a été introduit, nécessite dans un premier temps du moins, un matériel relativement coûteux. Par ailleurs les informations recueillies à l'aide de ces appareils ne sont pas toujours ni pleinement satisfaisantes ni directement utilisables, et demandent bien souvent l'interprétation d'un thérapeute spécialisé. Pourtant, on fait dans notre vie souvent usage du biofeedback, automatiquement, naturellement, pour interrompre un état de mal être. La douleur, par exemple, nous prévient d'un danger encouru par l'organisme et ce brusque retour d'information nous fait remédier immédiatement à la situation critique. L'élévation de la température du corps, occasionnant de la fièvre, nous alerte sur un risque infectieux. La sensation de trop froid ou de trop chaud prévient d'un risque encouru si l'on ne remédie pas à la situation, inconfortable dans un premier temps, potentiellement dangereuse au-delà d'un certain seuil. Un essoufflement excessif pendant l'effort, une diminution importante des réflexes et de l'attention sont eux-aussi des voyants rouges signalant une situation potentiellement périlleuse. P.Ligondé écrit : "Le biofeedback est la mise en évidence de cette capacité naturelle, que nous pouvons tous améliorer, d'autorégler volontairement des fonctions de notre corps que l'on croyait jusque-là inconscientes"(2). Il indique : "L'instrument de biofeedback est un outil d'entraînement qui facilite le démarrage et la bonne marche de l'activation. Tous les spécialistes recommandent le sevrage le plus vite possible pour éviter que le sujet accorde un pouvoir magique à l'instrument et ne puisse miser sur son propre potentiel énergétique". Ainsi, M.de Smedt souligne à propos de la production des ondes alpha :"Inutile de disposer d'un encéphalogramme pour prouver leur existence, vous sentirez seul la différence d'état en vous-mêmes, c'est très simple"(3).
Notre approche du biofeedback porte essentiellement sur le renforcement d'un état de bien-être. Dans les années 70, M.Karlins et L.Andrews écrivent à propos du biofeedback : "C'est une méthode révolutionnaire pour se mettre rapidement en contact avec le soi intérieur -cette chose que les yogis et les maîtres du zen font depuis des siècles- et obtenir paix intérieure et joie de vivre"(4). Mettre l'esprit à l'écoute du corps demande la mise en place d'habitudes de fonctionnement et un entraînement régulier à la relaxation. L.Gérardin indique: "Le silence intérieur atteint lorsqu'on diminue les perceptions venues de l'extérieur constitue peut-être le préalable requis pour que puissent arriver jusqu'à la conscience la faible voix des perceptions non conscientes, parce que restant au niveau de la conscience somatique"(4).
Le Van Guyen évoque des "réflexes de relaxation" à propos d'un compte-rendu d'expérience portant sur la capacité des sujets à générer des ondes alpha :"Ces ondes ont une bande de fréquence bien précise de 8 à 12 hertz et sont produites par le cerveau lorsque nous nous trouvons dans un état mental propice à la relaxation, les yeux fermés, typiquement. Le chercheur demanda simplement aux participants d'augmenter ou d'inhiber leurs ondes alpha, en leur faisant entendre des signaux graves ou aigus comme indications auditives. Après quelques séances d'entraînement, tous les participants firent montre de la capacité à réguler ces ondes à loisirs, et ce même en l'absence de toute simulation sonore… Chose étonnante, Joe Kamiya remarqua également que les personnes qui ressortaient de ces séances se sentaient revivifiés et alertes, donc que cet entraînement avait un effet bénéfique de longue durée"(5).
Nous l'avons dit, "se relaxer est un processus complexe parce qu’il demande l’exécution d’une tâche paradoxale : aviver la conscience intérieure pour abaisser le seuil de conscience extérieure"(6). Nous rapprocherons la pratique du biofeedback favorisant un ressenti approfondi de la détente physique jusqu'à occuper toute la conscience, avec une pratique de l'auto-hypnose utilisant des suggestions induisant un état de fluidité mental pour diluer la vigilance consciente. Nous rapportons un exemple de suggestion empruntée à l'ouvrage de L.Chertok : "Je voudrais que vous vous détendiez, que vous détendiez tout votre corps. Je voudrais que vous ressentiez toutes les tensions qui existent dans vos muscles, dans tous vos muscles, et que vous vous détendiez ensuite. Détendez votre front, détendez les muscles de votre visage. Détendez-vous. Détendez les muscles de votre nuque, de vos bras, de vos jambes, de tout votre corps. Étirez vos bras et vos jambes. Vous sentez une paresse, une lassitude dans tout votre corps. Maintenant vous sentez la pression de l'oreiller contre votre tête. Vous sentez la pression de l'oreiller contre votre nuque et contre vos épaules. Vous sentez le divan le long de votre dos. Maintenant vous portez votre attention sur vos cuisses et vous sentez que le divan soutient votre corps. Vous êtes très, très détendu. C'est comme si votre corps s'enfonçait dans le divan, s'y enfonçait complètement. Je veux que vous vous représentiez un endroit très plaisant, très agréable où vous pouvez vous allonger, oublier tous vos soucis, tous vos ennuis, un endroit où vous pouvez dormir. Ça peut être le bord de la mer, la montagne ou tout autre endroit que vous préférez… Vous respirez lentement et profondément. Étirez vos jambes, vos bras. Votre corps est mou et détendu …Vous êtes très détendu, très, très détendu. Tout votre corps est très détendu. Vous êtes allongé dans un pré en montagne. C'est une journée très calme. Le ciel est bleu, il fait un beau soleil. Vous regardez le ciel. Votre regard croise un léger nuage. Tout est calme et reposant. Votre esprit aussi est très calme. Vous sentez l'odeur des pins, vous apercevez l'eau d'un lac. Votre esprit devient aussi tranquille que la surface de ce lac. Détendez-vous…"(7).
Dans son centre pour la méditation de pleine conscience (Center for Mindfulness) Jon Kabat-Zinn obtient des résultats, ici basés sur le biofeedback, éminemment positifs pour la santé: "Même quelque chose d'aussi simple que la relaxation peut vous échapper de manière frustrante si vous n'avez pas conscience de votre corps. Le stress de la vie quotidienne produit souvent des tensions qui ont tendance à se loger dans des groupes musculaires particuliers, comme les épaules, les mâchoires, ou le front. Pour relâcher ces tensions, vous devez savoir comment désactiver le pilote automatique et prendre le contrôle de votre corps et de votre esprit… cela implique de revenir tout à fait à votre corps, l'esprit complètement focalisé, de faire l'expérience des sensations qui viennent des muscles eux-mêmes, et de leur envoyer des messages permettant aux tensions de se dissoudre et de se relâcher. Ceci peut se faire pendant que des tensions s'accumulent, si vous êtes assez conscient pour les sentir. Il n'est pas nécessaire d'attendre qu'elles soient devenues telles que votre corps se sente comme un bloc de bois. Si vous les laissez perdurer aussi longtemps, les tensions se seront tellement incrustées que vous aurez sans doute oublié comment on se sent quand on est détendu, et que vous aurez peut-être perdu l'espoir de vous sentir à nouveau détendu un jour"(8). Il nous livre deux clés essentielles de la pleine conscience. La première concerne l'attention portée au moment présent : "Essayez d'observer avec quelle facilité votre propre conscience est détournée du moment présent par vos pensées, peu importe les lieux et les circonstances. Notez à quel point pendant la journée vous vous retrouvez en train de penser au passé ou au futur. Le résultat pourrait vous surprendre". La deuxième se rapporte à notre attitude mentale: "L'idée de base est de créer un îlot d'«être» dans l'océan de «faire» constant dans lequel notre vie est en général immergée, un temps où nous permettons à tout ce qui relève du «faire» de s'arrêter… consacrer chaque jour du temps à s'entraîner à «simplement être»".
Selon N.Rapoport-Hubschman: "Il existe deux manières distinctes d'utiliser la relaxation, qui ne sont d'ailleurs pas incompatibles. Certains conseillent d'utiliser la relaxation en début ou en fin de journée pendant des périodes de 15-20 minutes, en essayant de s'abstraire des contraintes de la vie quotidienne et en s'isolant dans une pièce calme et peu éclairée. Écouter une musique relaxante ou un texte enregistré peut aussi faciliter les choses. Une autre possibilité, la plus recommandée pour lutter contre les effets du stress sur la santé, est d'intégrer la relaxation à la vie quotidienne et d'y faire appel à de nombreuses reprises au cours de la journée. Les effets de la relaxation sont en effet plus marqués lorsque celle-ci est utilisée sous forme de mini relaxations que l'on réalise plusieurs fois par jour. A la différence des séances qui durent généralement une vingtaine de minutes en début ou en fin de journée et le plus souvent en position allongée, les mini relaxations sont de brefs exercices qui peuvent durer de cinq secondes à cinq minutes et que l'on fait là où l'on se trouve, en position assise"(9). N.Rapoport-Hubschman indique à la suite deux exercices simples, facilement apparentables à un biofeedback de base, pour se relaxer en peu de temps : "En portant son attention sur sa respiration: respirer calmement, régulièrement en faisant attention à l'air que nous inspirons puis en l'expirant doucement, sans précipitation; en portant son attention sur les zones de tension… épaules, poings, orteils, abdomen, mâchoires".
Un obstacle de taille au relâchement et à la relaxation résulte du fonctionnement de notre cerveau. Dans la tradition indienne, le mental n'est-il pas comparé à un singe fou ? Nous nous intéresserons au mécanisme des situations de stress. Pour N.Rapoport-Hubschman : "Ces capacités fabuleuses du cerveau humain qui ont permis à l'espèce humaine de se développer jusqu'à un niveau de complexité inégalé ont malheureusement leurs contreparties. Les facultés de symbolisation de notre cerveau, qui nous permettent de nous représenter le passé et d'anticiper l'avenir… ont un rôle central à jouer dans les souffrances existentielles de l'espèce humaine… Plutôt que de rester, comme le zèbre, centré sur le présent, les propriétés de notre cerveau nous ramènent sans cesse vers ce qui a été et nous propulsent vers ce qui sera, générant de ce fait une activité mentale incessante qui nous détache de l'instant présent et fait de nous le jouet des regrets, remords, angoisses et inquiétudes".
Barbara B.Brown expose les incidences d'un état de stress sur l'organisme : "Actuellement, la théorie la plus répandue pour rendre compte des mécanismes sous-jacents à la tension musculaire est que l'organisme, devant l'apparition de stimuli menaçants, se place en état «d'éveil» ou «d'alerte» et que cet état d'éveil permet l'établissement d'une préparation physiologique. Or cette conception se rapproche beaucoup de la théorie de l'«affrontement-évitement» énoncée il y a une cinquantaine d'années. Celle-ci repose sur l'observation que, devant une situation franchement menaçante… le corps réagit en mobilisant toutes ses ressources. Les muscles se tendent en prévision d'un affrontement, d'une fuite ou même d'une réaction de stupeur; les viscères adoptent leur mode de fonctionnement d'urgence; le rythme cardiaque et la pression sanguine augmentent, apportant un surplus d'oxygène aux tissus; les intestins cessent tout fonctionnement; le sang se concentre aux endroits les plus stratégiques… Nombre de ces réactions peuvent également se produire lorsque le danger est moins grand. On les retrouve dans les situations sociales menaçantes". Ces réactions au stress, adaptées dans des situations extrêmes, sont éminemment nocives pour l'organisme, d'autant plus qu'elles sont susceptibles d'être déclenchées par les situations courantes de la vie sociale, et s'inscrivent ainsi inévitablement dans la répétition. Mais, bien plus encore, comme l'indique Barbara B.Brown, il y a une persistance de ces réactions après-coup: "On peut postuler l'existence d'au moins trois processus responsables de la persistance des réactions de stress dans les différents systèmes physiologiques du corps. Le premier est la rumination (sans qu'elle possède nécessairement un caractère obsessif). Cette activité peut s'exercer consciemment ou non et elle consiste à passer en revue les incidents de la vie (sociale la plupart du temps) par une espèce de régurgitation mentale qui suscite spéculations, inquiétudes et évaluation des problèmes de stress. Finalement elle n'a pour effet que de les intensifier. Ces idées stressantes vont occuper une bonne partie des voies nerveuses d'association; l'attention sera toute concentrée sur les problèmes de stress; et les autres facteurs de la perception, non reliés au stress reçoivent beaucoup moins d'attention qu'ils ne mériteraient de la part de la conscience. Le second processus résulte de la persistance et de la vigueur propres à cette rumination. Le mécanisme responsable du contrôle de la perception s'en trouve affecté et a tendance à se fixer sur les aspects stressants d'une situation ; à la longue, le champ d'interprétation de la perception vient à se réduire au point d'incorporer dans le domaine du stress des éléments qui n'étaient pas considérés comme tels originairement. Un troisième mécanisme susceptible d'entretenir la tension est le processus interne de feedback d'information qui sert à contrôler l'état des différents systèmes physiologiques ainsi que le niveau de leur réaction au stress. L'information proprioceptive en provenance de muscles et de viscères tendus est relayée au système nerveux central pour être évaluée. Là, elle va déclencher une prise de conscience de l'état des muscles ainsi qu'une réaction émotive qui ne fera que renforcer l'ampleur de la réaction au stress". Barbara B.Brown insiste sur la corrélation existant entre état de stress et tensions musculaires. Selon elle, cette conception était aussi celle de E. Jacobson : "La thèse principale de Jacobson et sa contribution majeure à la thérapie médicale est que l'anxiété et la relaxation sont deux états mutuellement exclusifs, c’est-à-dire que l'anxiété est impossible lorsque les muscles sont parfaitement détendus". Mais, précise-t-elle, "bien que la confirmation physiologique de cette assertion ne soit pas encore établie avec la précision qu'on exige habituellement des études psychophysiologiques, il n'en demeure pas moins vrai que les grands succès obtenus par Jacobson en situation clinique suffisent à garantir la valeur certaine de sa théorie".
N.Rapoport-Hubschman rapporte les liens existant entre l'état du psychisme et la physiologie : "Les relations fascinantes existant entre pensées, émotions, comportements et santé sont elles aussi le sujet d'innombrables travaux scientifiques. Des dimensions apparemment immatérielles telles que pensées et émotions ont une influence sur la physiologie que l'on ne peut plus nier ou ignorer. Nous avons la possibilité par le biais de celles-ci de jouer un rôle actif dans notre santé et de développer notre résilience tant psychologique que physiologique… Les liens entre émotions et cœur peuvent se faire à travers de multiples voies, biologiques, physiologiques ou encore comportementales. De nombreux mécanismes directs déclenchés par la colère et l'hostilité modifient la régulation du système nerveux autonome et augmenteraient des facteurs d'inflammation et de coagulation tels que l'interleukine-6, la protéine C réactive, le fibrinogène et le cortisol".
Pour A.Damasio il y a une totale continuité du corps et du système nerveux : "On entend souvent dire que les signaux chimiques et viscéraux du milieu intérieur utilisent le système nerveux périphérique pour aller du corps au cerveau. Selon les mêmes conventions, les noyaux du système nerveux central et les cortex cérébraux seraient donc responsables du reste du processus, c'est-à-dire de l'élaboration effective des sentiments. Ces descriptions sont obsolètes. Elles sont victimes d'une conception désuète des neurosciences, demeurée inchangée et incomplète pendant plusieurs décennies… Dans l'ensemble, le corps jouit d'un accès direct et sans limite au système nerveux, et il est vrai que le système nerveux peut librement accéder au corps (en employant souvent les mêmes points de communication que les échanges corps-cerveau). Cette réciprocité vient solidement boucler plusieurs boucles de signalisation : corps-cerveau, cerveau-corps puis retour au cerveau. En d'autres termes, lorsque le corps fournit au cerveau des informations sur son propre état, il est peu à peu lui-même modifié par retour de courrier. Ces réactions s'étendent sur un large spectre. Elles incluent la contraction des muscles lisses dans divers organes et vaisseaux sanguins, mais aussi la libération de molécules chimiques altérant le fonctionnement des organes et du métabolisme. Dans certains cas, ce que le corps «dit » au cerveau conditionne directement la modification en question —mais elle peut également être indépendante et spontanée"(10).
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(1)Stress et bio-feedback. Barbara B.Brown
(2)Se contrôler par le biofeedback. P.Ligondé
(3)Techniques de méditation. M.de Smedt
(4)Le bio-feedback. L.Gérardin
(5)Les pouvoirs de l'esprit. M. Le Van Guyen (7)L'Ordre étrange des choses. A.Damasio
(6)Les cartes en main. J-P.Joguet-Laurent
(7)L'hypnose. L.Chertok
(8)Au cœur de la tourmente, la pleine conscience. J.Kabat-Zinn
(9)Apprivoiser l'esprit, guérir le corps. N.Rapoport-Hubschman
(10)L'Ordre étrange des choses. A.Damasio
