PAUVRE COLOMBE
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Dans l'un de ses derniers ouvrages, Freud se montre pessimiste sur la nature même de l'homme. Il écrit à ce sujet : "L'homme n'est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d'amour, dont on dit qu'il se défend quand on l'attaque, mais un être, au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d'agressivité. Pour lui, par conséquent, le prochain n'est pas seulement un auxiliaire et un objet sexuel possibles, mais aussi un objet de tentation. L'homme est, en effet, tenté de satisfaire son besoin d'agression aux dépens de son prochain, d'exploiter son travail sans dédommagements, de l'utiliser sexuellement sans son consentement, de s'approprier ses biens, de l'humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer. Homo homini lupus : qui aurait le courage, en face de tous les enseignements de la vie et de l'histoire, de s'inscrire en faux contre cet adage? En règle générale, cette agressivité cruelle ou bien attend une provocation, ou bien se met au service de quelque dessein dont le but serait tout aussi accessible par des moyens plus doux. Dans certaines circonstances favorables en revanche, quand par exemple les forces morales qui s'opposaient à ses manifestations et jusque-là les inhibaient, ont été mises hors d'action, l'agressivité se manifeste aussi de façon spontanée, démasque sous l'homme la bête sauvage qui perd alors tout égard pour sa propre espèce… Par suite de cette hostilité primaire qui dresse les hommes les uns contre les autres, la société civilisée est constamment menacée de ruine"(1).
A la suite nous citons ces lignes d'E.Kant, venant nuancer les propos de Freud: "Le moyen dont se sert la nature pour mener à son terme le développement de toutes ses dispositions est leur antagonisme dans la société, dans la mesure où cet antagonisme finira pourtant par être la cause d’un ordre réglé par des lois. J’entends ici par antagonisme l’insociable sociabilité des hommes, c’est-à-dire leur penchant à entrer en société, lié toutefois à une opposition générale qui menace sans cesse de dissoudre cette société. Une telle disposition est très manifeste dans la nature humaine. L’homme a une inclination à s’associer, parce que dans un tel état il se sent plus qu’homme, c’est-à-dire qu’il sent le développement de ses dispositions naturelles. Mais il a aussi un grand penchant à se séparer (s’isoler); en effet, il trouve en même temps en lui l’insociabilité qui fait qu’il ne veut tout régler qu’à sa guise et il s’attend à provoquer surtout une opposition des autres, sachant bien qu’il incline lui-même à s’opposer à eux. Or, c’est cette opposition qui éveille toutes les forces de l’homme, qui le porte à vaincre son penchant à la paresse, et fait que, poussé par l’appétit des honneurs, de la domination et de la possession, il se taille une place parmi ses compagnons qu’il ne peut souffrir mais dont il ne peut se passer. Ainsi vont les premiers véritables progrès de la rudesse à la culture, laquelle repose à proprement parler sur la valeur sociale de l’homme; ainsi tous les talents sont peu à peu développés, le goût formé, et même, par le progrès des Lumières, commence à s’établir un mode de pensée qui peut, avec le temps, transformer notre grossière disposition naturelle au discernement moral en principes pratiques déterminés, et ainsi transformer cet accord pathologiquement extorqué pour l’établissement d’une société en un toutmoral. Sans ces propriétés, certes en elles-mêmes fort peu engageantes, de l’insociabilité, d’où naît l’opposition que chacun doit nécessairement rencontrer à ses prétentions égoïstes, tous les talents resteraient cachés en germe pour l’éternité, dans une vie de bergers d’Arcadie, dans une concorde, un contentement et un amour mutuel parfaits; les hommes, doux comme les agneaux qu’ils paissent, ne donneraient à leur existence une valeur guère plus grande que celle de leur bétail, ils ne rempliraient pas le vide de la création quant à sa finalité, comme nature raisonnable. Il faut donc remercier la nature pour leur incompatibilité d’humeur, pour leur vanité qui en fait des rivaux jaloux, pour leur désir insatiable de possession et même de domination ! Sans cela, toutes les excellentes dispositions naturelles qui sont en l’humanité sommeilleraient éternellement sans se développer"(2).
Nous nous sommes demandé sur quelles bases sont établies les lois qui règlent "l'antagonisme" inhérent à l'homme ? C.Herfray écrit : "Pour le reste c'est «le Droit», dont les humains ont assez vite découvert la vertu salvatrice, qui peut être un bouclier efficace pour arrêter notre bras meurtrier. Mais dire «le Droit» ne suffit pas : encore faut-il l'introjecter. Quels que soient les droits qui régissent une société donnée, des modèles inconscients concernant notre rapport à autrui habitent nos esprits et sous-tendent les choix qui vont inspirer nos actes privés, sociaux et politiques. Et ces actes sont toujours le reflet de la manière dont nous analysons la réalité, la manière aussi dont nous avons trouvé notre chemin vers le respect au détriment du mépris. Ce chemin peut mener à la conquête du «gentilhomme» qui nous habite. Il peut aussi mener vers le «voyou» (le dévoyé) que chacun peut devenir. Ceux qui connaissent un peu le fonctionnement de l'inconscient diront que selon la manière dont l'appareil psychique est structuré les choses ne se passent pas de la même manière. Il est certain qu'un psychotique (dont les troubles se situent entre l'intérieur et l'extérieur de l'appareil psychique), un pervers (qui ne renonce guère à la jouissance qu'il aura d'avoir le dernier mot) et un névrosé (homme et femme «ordinaires», souvent malades de culpabilité) ne conçoivent pas leur parcours de la même manière. Mais qui nous dira avec certitude quelle structure est la nôtre ? Et qui peut savoir si nous sommes ou non en mesure de trouver le chemin qui conduira à des changements dans nos investissements objectaux futurs ?"(3).
P.Karli analyse les processus qui peuvent conduire à un comportement agressif en soulignant "les interactions complexes entre les processus dans lesquels interviennent ces différents facteurs", c'est-à-dire : "les caractéristiques biologiques d'un individu, les structures psychologiques d'une personnalité, et les influences à la fois structurantes et incitatives d'un contexte socioculturel" : "Un comportement d'agression est un moyen d'action que le cerveau individuel met en œuvre en vue d'atteindre un certain objectif. On peut donc dire, de façon apparemment paradoxale, que la cause principale de ce comportement est constituée par les conséquences qui en sont attendues ; ces conséquences consistant —pour l'essentiel— en un changement apporté à l'une ou l'autre des relations que le sujet entretient avec son environnement. Ce qui importe, dans le déclenchement —ou non— d'une agression, ce n'est pas l'événement ou la situation considérés «objectivement», mais l'interprétation qui en est faite et les états affectifs qui accompagnent les processus de perception et d'interprétation. Dans ces conditions, un comportement d'agression ne doit pas être considéré simplement comme une réponse isolée à un aspect isolé de l'environnement, mais comme un «révélateur» d'une façon individuelle et historiquement constituée d'appréhender les situations et les événements et d'y faire face afin de les maîtriser"(4).
Pour faire écho à la question posée par C.Herfray, nous rapportons un extrait du compte-rendu des interrogatoires concernant F.Stangl qui dirigea le sinistre camp d'extermination de Treblinka : "Sous prétexte de l'innocence de sa «volonté libre», Stangl se croyait autorisé à pratiquer une dissociation entre ses actes et sa conscience, comme si la seule réalité qui ait compté était que cette dernière demeure à ses yeux exempte de toute faute. Que la réalité à laquelle il était confronté ait concerné non la pureté de son âme, mais le meurtre de près d'un million d'hommes, de femmes et d'enfants, était une donnée qui paraît lui avoir échappé, et cela aussi bien durant la guerre que vingt-cinq ans plus tard"(5). M.Terestchenko évoque "cette troublante zone grise qui estompe les frontières entre le bien et le mal".
Dans la conclusion de ses recherches sur l'histoire de la violence, S.Pinker écrit : "Pas une seule catégorie de violence ne s'est maintenue à un niveau stable tout au long de l'histoire. Quelle que soit la cause de la violence, il ne s'agit pas d'une pulsion immuable, comme la faim, la sexualité ou le besoin de dormir. Le déclin de la violence permet de nous débarrasser d'une dichotomie qui a fait obstacle à la compréhension des racines de la violence pendant des millénaires: la question de savoir si l'homme est fondamentalement mauvais ou bon, un singe ou un ange, un faucon ou une colombe, la vilaine brute que décrit Hobbes ou le bon sauvage que décrit Rousseau. Livrés à eux-mêmes, les humains ne s'élèvent pas à un niveau de coopération pacifique; mais, à l'inverse, ils ne manifestent pas non plus une soif de sang qu'ils devraient régulièrement assouvir. Il doit y avoir au moins un fond de vérité dans les conceptions de l'esprit humain qui lui reconnaissent de ne pas être fait d'un seul bloc… La nature humaine recouvre des motivations qui nous incitent à la violence, comme la prédation, la domination et la vengeance, mais aussi des motivations qui —lorsque les circonstances sont propices— nous incitent à la paix, comme la compassion, le sens de la justice, le contrôle de soi et la raison"(6).
Nous nous interrogerons enfin sur les modalités de l'adaptation autour d'un dilemme fondamental: compétition ou coopération ? La faute à Darwin si tout n'est que lutte pour la survie ? Pas sûr. Darwin écrit : "Je dois faire remarquer que j’emploie le terme lutte pour l’existence dans le sens général et métaphorique, ce qui implique les relations mutuelles de dépendance des êtres organisés"(7), ou encore : "Si une tribu compte beaucoup de membres qui sont toujours prêts à s’entraider et à se sacrifier au bien commun, elle doit évidemment l’emporter sur la plupart des autres tribus. Ceci constitue aussi un cas de sélection naturelle". La pensée de C.Darwin aurait-elle été en partie dévoyée pour servir des intentions politiques ? C'est l'opinion de J-M Pelt : "Le système capitaliste avait besoin d'une théorie du progrès, ainsi que d'une justification naturaliste de l'individualisme et du triomphe des meilleurs. Le darwinisme est alors utilisé par tous ceux qui, en Europe puis aux Etats-Unis, ne retiennent de lui, pour fonder ou défendre leurs droits socio-économiques, que la priorité absolue accordée à la survie et à la dominante des plus aptes, avec élimination corrélative des plus faibles —promptement confondus"(8).
Au niveau biologique, nous citons cet article de J. Hoebeke: "Ce n’est qu’au milieu des années 60 que la théorie de l’endosymbiose est à nouveau proposée par Lynn Margulis (1938-2013), qui se heurtera à une forte opposition de la part des généticiens évolutionnistes orthodoxes. Après quinze tentatives, elle réussira finalement à faire publier dans une revue scientifique un article dans lequel elle explique que la discontinuité entre les procaryotes (cellules dont le cytoplasme n’est pas structuré) et les eucaryotes (cellules qui ont une structure interne) pourrait résulter de l’évolution de symbiotes primitifs. Il faudra attendre plus de vingt ans avant que, grâce à l’usage de nouvelles techniques de biologie moléculaire, sa théorie soit acceptée comme nouveau paradigme scientifique, à savoir que les chloroplastes et les mitochondries (organites responsables de la production d’énergie de la cellule) présents dans les eucaryotes sont la conséquence évolutive de processus endosymbiotiques. On ne peut sous-estimer l’importance de ces processus. En effet, avant l’apparition de la mitochondrie, la vie n’était possible qu’à l’échelle du micromètre (unité égale à un millionième de mètre) et était donc limitée à la taille des bactéries actuelles. Cela s’explique par le fait que les molécules énergétiques ne peuvent se propager que sur une petite distance avant d’être consommées par les réactions chimiques. La mitochondrie, qui résulte de la fusion de deux procaryotes chimiquement complémentaires (l’un produit les molécules nécessaires à l’autre pour synthétiser les molécules énergétiques) va permettre d’accroître considérablement l’efficacité de cette synthèse. Cette plus grande production entraîne automatiquement une augmentation de la surface de distribution et permet l’apparition d’êtres vivants plus grands. Dès le moment où la mitochondrie est capable de se multiplier dans une cellule endosymbiotique, le problème de l’apport d’énergie dans les cellules plus grandes est résolu et la vie va pouvoir s’étendre sur de plus grandes dimensions. La biodiversité, aujourd’hui caractéristique de la nature vivante sur terre, aurait été impossible si cette coopération primitive n’avait pas eu lieu plusieurs milliards d’années auparavant. Contrairement au darwinisme social, pour qui la concurrence est à la base de la vie, nous savons à présent que c’est la coopération entre quelques procaryotes complémentaires qui a rendu possible la biodiversité"(9). Elle écrit en conclusion de son article : "Il est donc évident que le dogme idéologique selon lequel la sélection naturelle comprend uniquement la lutte et la compétition ne représente qu’une partie des mécanismes évolutifs et que l’on s’intéresse de plus en plus aux mécanismes de coopération. De même, il est manifeste que ces mécanismes ont joué un rôle prépondérant dans l’adaptation culturelle évolutive de l’Homo sapiens.
Selon J-M Pelt : "Il (le développement durable) ne pourra s'imposer que par une prise de conscience généralisée… A la loi de la concurrence acharnée se substituera ainsi la recherche de solidarités, y compris celles qui nous lient aux populations les plus pauvres du globe… et aux générations futures". Par une sorte de retour à l'évidence, il s'agirait là de la prise de conscience d'une coopération obligée, pour la survie de l'espèce(10).
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(1)Malaise dans la civilisation. S.Freud
(2)Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique. E.Kant
(3)Vivre avec autrui… ou le tuer ! C.Herfray
(4)L'homme agressif. P.Karli
(5)Un si fragile vernis d'humanité. M.Terestchenko
(6)L’Origine des espèces. C. Darwin
(7)La part d'ange en nous. S.Pinker
(8)L'évolution vue par un botaniste. J-M.Pelt
(9)http://www.marx.be/fr/content/br%C3%A8ve-histoire-de-la-notion-de-coop%C3%A9ration-dans-l%E2%80%99%C3%A9volution-biologique J. Hoebeke
(10)La solidarité chez les plantes, les animaux, les humains. J-M.Pelt
