De quoi Aristote serait-il responsable? D'après le dictionnaire : "C'est Aristote qui a posé les définitions de la «déduction» et de l'«induction», qui a dégagé les notions de «concept», de «jugement» et de «raisonnement», telles que nous les utilisons couramment aujourd'hui"(1). C'est bien l'élaboration d'une théorie du raisonnement qu'Aristote a développée, comme le fera plus tard Descartes. Nous avons rapproché les textes d'Aristote et de Descartes présentant leur intention. Aristote écrit : "Le propos de notre travail [sera de] découvrir une méthode grâce à laquelle d'abord nous pourrons raisonner [à partir] d'endoxes sur tout problème proposé; [grâce à laquelle] aussi, au moment de soutenir nous-mêmes une raison, nous ne dirons rien de contraire. En premier, bien sûr, on doit dire ce qu'est un raisonnement et par quoi ses espèces se différencient de manière à ce qu'on obtienne le raisonnement dialectique. Car c'est là que nous cherchons, dans le travail que nous nous proposons. Un raisonnement, c'est donc une raison dans laquelle, une fois qu'on a posé quelque chose, autre [chose] que ce qu'on a posé s'ensuit nécessairement à cause de ce qu'on a posé. C'est une démonstration, bien sûr, quand le raisonnement est issu de [principes] vrais et premiers, ou de nature à ce qu'on ait obtenu leur propre principe de connaissance par des [principes] premiers et vrais. Est raisonnement dialectique celui qui raisonne [à partir] d'endoxes. Or est vrai et premier ce qui trouve créance non par autre chose mais par soi-même (car dans les principes scientifiques, il ne faut pas rechercher le pourquoi, mais que chacun des principes soit croyable en lui-même et par lui-même). [Est] endoxal ce à quoi tous s'attendent, ou la plupart, ou les sages, et parmi eux tous, ou la plupart, ou les plus connus et endoxaux"(2). Descartes écrit : "Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont. En quoi il n'est pas vraisemblable que tous se trompent; mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger, et distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes; et ainsi que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses. Car ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de l'appliquer bien... au lieu de ce grand nombre de préceptes dont la logique est composée, je crus que j'aurais assez des quatre suivants, pourvu que je prisse une ferme et constante résolution de ne manquer pas une seule fois à les observer. Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie, que je ne la connusse évidemment être telle : c'est-à-dire, d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention; et de ne comprendre rien de plus en mes jugements, que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute. Le second, de diviser chacune des difficultés que j'examinerais, en autant de parcelles qu'il se pourrait, et qu'il serait requis pour les mieux résoudre. Le troisième, de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu, comme par degrés, jusques à la connaissance des plus composés; et supposant même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres. Et le dernier, de faire partout des dénombrements si entiers, et des revues si générales,que je fusse assuré de ne rien omettre"(3).
A propos de l'induction, J.Lachelier écrit : "L'induction est l'opération par laquelle nous passons de la connaissance des faits à celle des lois qui les régissent. La possibilité de cette opération n'a été mise en doute par personne et, d'un autre côté, il semble étrange que quelques faits, observés dans un temps et dans un lieu déterminés,nous suffisent pour établir une loi applicable à tous les lieux et à tous les temps. L'expérience la mieux faite ne sert qu'à nous apprendre au juste comment les phénomènes se lient sous nos yeux: mais, qu'ils doivent se lier toujours et partout de la même manière, c'est ce qu'elle ne nous apprend point, et c'est cependant ce que nous n'hésitons pas à affirmer"(4). Pour affiner plus encore ce point de vue, nous citons quelques lignes de J-R.Deléage : "On a parlé le plus souvent en sciences humaines (et même physiques) d’effet d’expérimentateur quand ce dernier, pour étudier un phénomène, lui fait correspondre un modèle descriptif en énonçant des lois de comportement, issues d’inférences partiales. Il y a là expérimentation de façon orientée, subjective, ce qui modifie, voire fausse les résultats … Or comme on l’admet aujourd’hui, même l’acte d’observer qui se veut passif oriente le résultat dans un sens précis. Tout observateur observe à travers lui-même et sa structure nerveuse humaine. Tout schéma perceptif en est tributaire, et l’on trouve le plus souvent sur le terrain ce que l’on y a apporté… Depuis Aristote qui apparaît comme le premier théoricien du raisonnement et de la démonstration, l’Occident n’a cessé de baser sa démarche méthodologique sur ces préceptes. Et la raison issue de cette démarche n’est pas seulement une fonction théorique, mais aussi pratique : elle oriente notre action à partir de l’observable. Korzybski veut quant à lui, nous donner les moyens de résoudre le réductionnisme aristotélicien qui se retrouve dans la vie quotidienne. Ainsi on ne devrait pas dire : «M. Durand est un égoïste», mais plutôt : «Dans telle circonstance, à telle époque, et à l’égard de telle personne, M. Durand s’est comporté d’une façon qui, selon mes propres standards, me paraît égoïste». Ainsi la particularité «égoïste» n’existe pas dans le monde extérieur d’une façon qui soit indépendante de celui qui l’observe et l’éprouve. On ne connaît pas un événement ou un objet, on en reconnaît le caractère"(5). En tête de ces lignes on trouve une citation de A. S. Eddington appuyant ce propos et ouvrant en même temps sur une nouvelle perspective, proche de celle que l'on a attribué à K.Gödel, c'est-à-dire que l'on ne peut comprendre qu'à partir de ce que l'on connaît déjà : "Nous avons trouvé une étrange empreinte sur les rivages de l’inconnu. L’une après l’autre, nous avons élaboré de profondes théories pour rendre compte de son origine. Finalement, nous avons réussi à reconstituer la créature qui a déposé cette empreinte. Et voilà ! C’était la nôtre". Pour découvrir d'autres créatures, certains chercheurs sont sortis des sentiers battus, comme nous le rapporte E.Klein: "Pour résoudre le problème, Max Planck finit par postuler, «dans un acte de désespoir», que, contrairement à ce que supposait la physique classique, les échanges d’énergie entre le rayonnement et la matière ne pouvaient se faire que par paquets discontinus, les quanta. Cette hypothèse de quantification, vis-à-vis de laquelle Planck lui-même éprouva longtemps les plus extrêmes réticences, était absolument contraire aux principes de la théorie électromagnétique de la lumière. Mais, une fois mise dans les calculs, elle avait l’immense vertu de s’accorder parfaitement avec les mesures expérimentales. Max Planck ne sut pas trop quel sens il convenait de donner à sa découverte, qu’il considéra dans un premier temps comme un simple «truc». La suite de l’histoire allait montrer que son idée avait signé l’acte de naissance de la physique quantique. Cette nouvelle physique, révolutionnaire à bien des égards, fut l’outil essentiel des progrès accomplis au XXe siècle dans pratiquement tous les domaines, depuis la physique des particules jusqu’à l’astrophysique, en passant par la physique nucléaire, la physique atomique et la physique de la matière condensée"(6).
A propos du principe de non-contradiction, nous nous proposons de comparer deux textes, le premier d'Aristote, le second d'E.Morin:
-"Ainsi que nous l'avons dit, il y a des philosophes qui prétendent qu'il est possible que la même chose soit et ne soit pas, et que l'esprit peut avoir la pensée simultanée des contraires. Bon nombre de Physiciens aussi admettent cette possibilité. Mais, quant à nous, nous affirmons qu'il ne se peut jamais qu'en même temps une même chose soit et ne soit pas; et c'est en vertu de cette conviction que nous avons déclaré ce principe le plus incontestable de tous les principes... d'où il suit qu'il ne se peut pas pour une chose quelconque qu'elle soit de telle façon, et en même temps ne soit pas de cette façon"(7).
-"La contradiction peut se présenter comme une atteinte au bon sens(paradoxe),comme un conflit entre deux propositions également démontrables (antinomies), comme affrontement de deux solutions incompatibles l'une à l'autre (apories), et, plus largement, comme l'accouplement de deux termes s'excluant l'un l'autre… Avec Aristote, la contradiction fut officiellement chassée de la pensée rationnelle occidentale.La contradiction est en effet le scandale même pour la logique identitaire, puisqu'elle introduit la non-identité dans l'identité, l'appartenance et la non-appartenance d'un même attribut à un sujet,et qu'elle établit une relation simultanée d'exclusion et d'inclusion entr deux termes…Il y eut pourtant, non seulement dans la pensée mystique, mais dans la pensée rationnelle de l'Occident, soit la reconnaissance de la coïncidence des contraires et de l'unité du multiple au siège même de la vérité, c'est-à-dire en Dieu (Nicolas de Cusa), soit la présence de la contradiction au cœur de la réalité humaine (Pascal), soit le repérage de la contradiction aux horizons de toute pensée rationnelle (les quatre apories kantiennes), soit enfin l'introduction de la contradiction en tous concepts, à commencer par le concept de l'être (Hegel). A l'axiome d'Aristote «Nul ne peut concevoir l'identité de l'être et du non-être, ce qu'Héraclite, au dire de certains, aurait soutenu» (Métaphysique, 1005 b, 23), répond l'axiome de Hegel «Sein und Nichts sinddasselbe» («L'Etre et le Néant sont le même») (Encyclopédie, § 81)… Du point de vue strict de la raison classique, une contradiction frappe d'absurdité la pensée où elle apparaît. Or, au début de ce siècle, la microphysique est arrivée de façon rationnelle à une contradiction majeure affectant le fondement même de la réalité empirique et le fondement même de la cohérence logique lorsqu'il est apparu que, selon les conditions expérimentales (le two slit experiment), la particule se comportait tantôt comme une onde, tantôt comme un corpuscule. L'aspect ondulatoire de la particule permet la prévision d'un certain nombre de phénomènes, et son aspect corpusculaire rend compte des échanges d'énergie par quantités discrètes. La particule n'a donc pas seulement deux types de propriétés complémentaires, elle relève aussi de deux types d'entités s'excluant l'une l'autre. C'est une contradiction forte qui surgit dans la relation onde/corpuscule; il ne s'agit nullement d'un antagonisme entre deux entités associées, l'onde et le corpuscule, il s'agit d'une contradiction dans une même réalité dont les deux manifestations s'excluent logiquement l'une l'autre… Il faut arriver donc à l'idée complexe contraria sunt complementa: deux propositions contraires peuvent être aussi complémentaires. Comme nous l'avons dit (La Méthode 2, p. 383) : «Le surgissement de la contradiction opère l'ouverture soudaine d'un cratère dans le discours sous la poussée des nappes profondes du réel». Elle constitue à la fois le dévoilement de l'inconnu dans le connu, l'irruption d'une dimension cachée, l'émergence d'une réalité plus riche, et elle révèle à la fois les limites de la logique et la complexité du réel. Dès lors, la contradiction rationnellement postulée n'est nullement un avertisseur de l'erreur et du faux, elle devient l'indice et l'annonce du vrai. Re-citons Gunther (déjà cité dans La Méthode 2) : «L'émergence d'inévitables contradictions, antinomies et paradoxes dans la logique aussi bien qu'en mathématique [n'est] pas le symptôme d'un échec subjectif, mais une indication positive que notre raisonnement logique et mathématique est entré dans une nouvelle dimension théorique avec de nouvelles lois». Et Whitehead (1925) : «Dans la logique formelle, une contradiction est l'indice d'une défaite, mais, dans l'évolution du savoir, elle marque le premier pas du progrès vers la victoire». Ces phrases font écho à la maxime énoncée par le poète du Mariage du Ciel et de l'Enfer : «Sans contradictions, il n'y a pas de progression»"(8).