LE CORPS MENTAL
Nous nous sommes d'abord intéressé aux bases neurologiques du corps mental en nous nous référant aux travaux d'A.Damasio : "Il existe un lien étroit entre une série de régions cérébrales et les processus de raisonnement et de prise de décision… Nous pouvons maintenant énoncer quelques faits concernant le rôle des systèmes neuraux que nous avons identifiés… Ces systèmes sont certainement impliqués dans les processus de raisonnement… Un sous-ensemble de ces systèmes est lié à la mise en œuvre d'actes que l'on qualifie généralement de raisonnables… Les systèmes neuraux identifiés jouent un rôle important dans les réactions émotionnelles… Ces systèmes sont nécessaires pour pouvoir maintenir présente à l'esprit, pendant une période de temps prolongée, l'image d'un objet pertinent, lorsque ce dernier est soustrait à la vue"(1). Il émet l'hypothèse que l'interrelation entre ces systèmes répond à une nécessité évolutive : "Quant à la raison pour laquelle les systèmes neuraux que nous avons identifiés se recoupent de façon aussi étroite, je soupçonne que l'explication en réside dans les nécessités évolutives. Admettons que les processus de régulation biologique fondamentale de l'organisme orientent de façon déterminante les comportements exprimés dans le domaine social et personnel. Dans ces conditions, il est probable que la sélection naturelle a dû favoriser une organisation du cerveau dans laquelle les systèmes impliqués dans le raisonnement et la prise de décision sont étroitement interreliés avec ceux qui sous-tendent la régulation biologique, puisque ces deux catégories de processus neuraux sont impliquées dans les impératifs de la survie… Au cours de l'évolution l'équipement inné et automatisé servant à gouverner la vie –la machine homéostatique, autrement dit- est devenu assez élaboré… en bas de l'échelle nous trouvons des réponses simples comme l'approche ou l'évitement d'un organisme entier face à un objet ; les augmentations d'activité (excitation) ou les baisses d'activité (calme ou repos). En haut de l'échelle, nous trouvons les réponses de compétition ou de coopération… Les organismes complexes apprennent aussi à moduler l'exécution des émotions en harmonie avec les circonstances individuelles."(2).
D'un point de vue ésotérique, nous suivons les informations d'A.Besant : "Afin d'éviter toute confusion, nous croyons devoir ajouter un mot d'explication au sujet du monde mental considéré dans son ensemble. Il se subdivise en sept sous-plans, comme les autres régions déjà vues : mais il présente cette particularité, qu'ici le septénaire est divisé en deux groupes distincts : un ternaire et un quaternaire. Les trois «sous-plans» supérieurs sont appelés, en langage technique, arûpa, ou «sans forme», à cause de leur extrême subtilité, tandis que les quatre inférieurs portent le nom de rûpa, ou «avec forme». La conscience de l'Homme possède donc deux véhicules, dans lesquels elle fonctionne sur ce plan, et le terme «corps mental» leur est théoriquement applicable à tous deux"(3).
Swami Rishi Vivekananda décrit deux instances au sein du corps mental : Manomaya kosha, le corps émotionnel, et Vijnanamaya kosha, le corps intellectuel. A propos de Manomaya kosha, il écrit : "Le corps mental réagit aux informations émanant de nos sens (vue, ouïe, odorat, goût, et toucher), lesquels jaugent constamment le monde extérieur pour nous livrer toutes indications utiles concernant notre sécurité, la disponibilité de la nourriture, de la sexualité et le danger encouru par les petits"(4); et à propos de Vijnanamaya kosha : "Il s’agit du niveau supérieur de buddhi, orienté vers le stade rayonnant d’anandamaya : l’intellect, l’intuition, la sagesse, la connaissance supérieure. A ce niveau les capacités psychiques sont optimales… Nos sentiments n’ont plus rien à voir avec les émotions primaires de survie et d’accaparement ; ils se situent à des niveaux raffinés d’amour, de compassion, de joie, de sécurité, d’accomplissement et d’interrelations profondément enrichissantes".
Nous rapportons une autre description détaillée des instances composant le corps mental : "Mano maya kosha et Vijnâna maya kosha constituent une structure appelée antahkarana (l’agissant intérieur), qui se subdivise en quatre parties – Manas les pensées – Chitta la mémoire – Buddhi l’intellect –Ahamkâra le sens du moi, de l’ego. Tout cela constitue l’organe interne régissant la pensée de l’être humain"(5).
On trouve dans les écrits de W.Q. Judge ces précisions à propos de Manas : "Dans la classification adoptée par M. Sinnett, Manas est le cinquième principe ; il est habituellement traduit par mental. D'autres noms lui furent donnés, mais c'est le connaisseur, celui qui perçoit, le penseur. Le sixième principe est Buddhi ou le discernement spirituel ; le septième est Atma ou Esprit, le rayon de l'Être Absolu. Notre langue ne peut décrire ni Buddhi ni Atma, elle suffira à décrire partiellement ce qu'est Manas mais laissera dans le vague beaucoup de choses à son sujet. Le cours de l'évolution développa les principes inférieurs et produisit finalement la forme humaine pourvue d'un cerveau dont la capacité était supérieure et plus profonde que celle de tout autre animal"(6). En reprenant le titre d'A.Damasio, on peut de nouveau conclure à l'erreur de Descartes, tant l'émotionnel et l'intellectuel apparaissent agir de concert au sein du corps mental d'un point de vue ésotérique également.
Les deux directions que nous avons suivies dans notre approche considèrent le corps mental dans une perspective évolutive. Avec la recherche d'une meilleure adaptation au milieu, pour A.Damasio; avec le dessein d'une progression spirituelle, pour l'approche ésotérique. C'est ainsi qu'A.Besant écrit: "Le corps mental, lui, croît littéralement en grandeur avec l'évolution humaine. En considérant une personne très peu développée, nous aurons du mal à distinguer son corps mental ; il est si peu évolué que, si l'on n'y mettait du soin, on ne le verrait même pas. Prenons ensuite un homme plus avancé, un homme qui n'a pas encore atteint la spiritualité, mais dont les facultés mentales sont développées, et l'intellect entraîné, nous verrons que son corps mental est en train d'acquérir une formation très nette, et qu'il se révèle, par son organisation, comme étant un véhicule de l'activité humaine… Du jour où l'Homme, remarquant en son esprit des tendances mauvaises, entreprend de les modifier, il met en jeu des vibrations d'un genre nouveau, et le corps mental, accoutumé à répondre aux vibrations anciennes, résiste à la tendance nouvelle qu'on veut lui imposer : il y a alors lutte et souffrance. Mais graduellement, à mesure que les anciennes particules sont rejetées et remplacées par celles susceptibles de répondre aux vibrations nouvelles (particules attirées automatiquement en vertu de leur affinité), le corps mental change de caractère, que dis-je, sa matière même se renouvelle, et ses vibrations finissent par être répulsives envers les pensées mauvaises, et attractives envers les bonnes. De là l'extrême difficulté des premiers efforts, qui provoquent la réaction et doivent surmonter la résistance, du mental sous son ancien aspect".
On comparera les écrits d'A.Damasio et ceux de B.K.S.Iyengar pour constater que le processus de prise de conscience est à la base du développement du corps mental neuronal et du corps mental ésotérique. A.Damasio écrit : "L'un des principaux aspects de l'histoire du développement humain est lié à la façon dont la plupart des objets qui entourent notre cerveau deviennent capables de déclencher telle ou telle forme d'émotion, forte ou faible, bonne ou mauvaise, et ce, consciemment ou inconsciemment. Certains des déclencheurs ont été établis par l'évolution, mais certains autres non, et ils se sont retrouvés associés par notre cerveau à des objets émotionnellement compétents en vertu de notre expérience individuelle"(2). B.K.S.Iyengar écrit : "Nous réagissons généralement au monde extérieur en formant des schémas rigides de comportement qui nous condamnent à revivre sans fin les mêmes événements, à travers une diversité superficielle de formes et de combinaisons. Quiconque regarde l'histoire ou écoute la litanie des malheurs et des guerres aux informations pourra le confirmer. «L'espèce humaine n'apprend-elle jamais quoi que ce soit de nouveau ?», nous demandons-nous avec exaspération. Le «changement» historique qui nous a amenés à tuer à coups de pierres, puis à coups de massues, d'épées, de fusils, jusqu'aux armes nucléaires, n'est à l'évidence pas un changement du tout, et ce n'est certainement pas une évolution. La constante est de tuer, et le choix des moyens n'est qu'un résultat de l'inventivité technologique ou de l' «ingéniosité» humaine, au summum de son autodestruction… Nous avons cependant une chance de briser les chaînes qui nous emprisonnent et de nous exercer individuellement à contrôler ce mécanisme réactif de sorte que les vieux schémas ne soient plus répétés ; de nouvelles choses peuvent réellement se produire, et de vrais changements avoir lieu"(7).
La méditation se réclame de la vacuité mentale, un état particulier que l'on acquiert par une pratique assidue. F.Midal évoque la "cascade des pensées" : "La pratique ne consiste pas à refuser les pensées qui surviennent, mais à les reconnaître, puis à les laisser aller pour revenir au présent". Satyananda Saraswati a exposé les éléments d'une technique d'apprentissage du vide mental nommée Antar mauna. Au sujet des images mentales persistantes qui traversent l'esprit du méditant, il indique : "Elles sont la cause de nos tensions profondes et de la constante agitation du mental… Quelles que soient vos expériences ou vos images, il est très important de rester détaché; regardez-les simplement comme des séquences qui se déroulent sur un écran de cinéma en face de vous. Il ne vous faut que rester conscient, en témoin détaché… Vient un moment où toute image cesse de surgir. Cela peut se produire après des mois ou des années de pratique de la méditation"(8). La cinquième étape de la pratique d'Antar mauna donne accès à chidakasha, le silence intérieur : "Portez bien toute votre attention sur l'espace intérieur de votre psyché, gris et sans forme… Si quelque pensée vous vient, s'il s'en présente une à votre mental, alors défaites-vous-en immédiatement, sans plus vous y attarder. Restez tout à fait vigilant, sur le qui-vive en ce sens que si une pensée se présente, vous devez vous en défaire immédiatement"(9).
L'exploration du fonctionnement du cerveau comporte un grand nombre de zones d'ombre, notamment en ce qui concerne les zones limites de la conscience. Nous citons un large extrait d'un article traitant de la question des ondes gamma : "Des expériences menées sur des moines tibétains bouddhistes ont démontré une corrélation entre l’état psychique transcendantal et les ondes gamma. Le neuroscientifique Sean O’Nuallain explique que la synchronisation des ondes gamma souligne qu’une expérience consciente est en train de se dérouler. Son travail comporte à la fois des données simulées et expérimentées et met en évidence le fait que ces maîtres de la méditation qu’il a approchés ont tous la capacité de «placer» leur cerveau en état de conscience maximale. Une étude réalisée en 2004, a enregistré à l’aide d’électrodes les tendances de 8 moines aguerris durant leurs séances de méditation. En tant que groupe témoin, des méditants novices ont également été étudiés. Dans un état de méditation «normale», les deux groupes accusaient une activité cérébrale similaire. Toutefois, lorsqu’il a été demandé aux moines de générer un sentiment de compassion objectif pendant la méditation, leur activité cérébrale s’est accrue de manière sensible, adoptant une «rythmique», de manière cohérente, ce qui suggère que leurs structures neuronales fonctionnaient en harmonie. Ceci a été observé à une fréquence de 25-40 Hz, ce qui correspond au rythme des ondes gamma. Chez les novices, les oscillations étaient bien moins importantes, mais des mesures prises chez des novices de niveau plus avancé montrent un état intermédiaire, ce qui suggère que l’aptitude à générer des ondes gamma est perfectible. Pour en revenir aux moines confirmés, un tel niveau d’ondes gamma n’avait jamais été observé chez l’homme, à l’exception étrange de relevés pris durant des crises d’épilepsie. De telles preuves scientifiques en matière de recherche sur la génération d’ondes gamma peuvent expliquer le sens aigu de la conscience, de bonheur, et d’acuité intellectuelle qu’expérimentent les méditants réguliers. En effet, la méditation est connue pour avoir un certain nombre de bienfaits pour la santé : réduction du stress, meilleure humeur, et «espérance de vie» accrue de l’esprit et de ses fonctions cognitives"(10). On s'interroge aussi sur les conditions de la survenue du point eurêka, en référence à l'éclair de génie que l'on prête à Archimède dans des circonstances fortuites. Nous rapportons un extrait d'un article de Sciences et Avenir : "L'eurêka, le aha moment, l'éclair de génie, l'instant où l'ampoule s'allume… est visible dans le cerveau ! Un phénomène qu'explorent sans relâche John Kounios et Mark Beeman respectivement de l'université Drexel (Philadelphie, Pennsylvanie) et de la Northwestern University (Evanston, Illinois). Tout d'abord, ce processus est plutôt le fruit de l'hémisphère droit, tandis que la pensée analytique implique davantage le gauche. Une première étude (Beeman, 2004) en IRM fonctionnelle et en électroencéphalogramme - qui mesure les ondes du cortex cérébral - l'a même localisé. Au moment où les volontaires apportent une réponse ingénieuse (créative), l'IRM montre une activité accrue dans le gyrus temporal supérieur droit (schéma ci-contre), zone activée lors d'associations entre différentes informations éloignées. L'EEG révèle à son tour une augmentation dans cette même zone des ondes gamma. Les chercheurs ont depuis affiné l'expérience (Kounios et Beeman, Annual Review of Psychologie, 2014). Ils ont mesuré les ondes gamma de volontaires devant répondre à des questions analytiques (déduction) ou créatives (association d'idées). On remarque alors que si les ondes cérébrales correspondant à la réflexion «analytique» ou «créative» se superposent au début, elles divergent 300 millisecondes avant que le volontaire appuie sur le bouton pour donner sa réponse, prouvant que le processus mental n'est pas le même. L'EEG révèle aussi une chose inattendue, un pic d'ondes alpha (que l'on observe en méditation par exemple) survenant juste avant l'eurêka. Une sorte de calme concentré avant la révélation"(11). Le cheminement de l'esprit pour parvenir à l'éclair de génie nous livre parfois à l'étonnement. A. Einstein, par exemple, éclaire de façon non-conventionnelle le processus mental : "Les entités psychiques qui servent d'éléments à la pensée sont certains signes ou des images plus ou moins claires. Ces éléments de pensée sont, dans mon cas, de type visuel et parfois musculaire… Il n'est pas douteux que notre pensée fonctionne pour la plus grande part sans se servir de signes (mots) et, en outre, de façon largement inconsciente"(12).F. A. Kekulé, à l'origine de découvertes essentielles dans le domaine de la chimie, rapporte en ces termes sa vision préalable : "Mon regard mental, rendu plus aigu par des visions répétées du même genre, distinguait maintenant des formes plus grandes qui se combinaient de diverses manières : de longues chaînes, souvent associées de façon plus serrée, étaient toutes en mouvement, s'entrelaçant et se tortillant comme des serpents [...] Un des serpents avait saisi sa propre queue, et cette forme tournoyait de façon moqueuse devant mes yeux [...] Je passais le reste de la nuit à élaborer les conséquences de l'hypothèse"(12).
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(1)L'erreur de Descartes. A.R.Damasio
(2)Spinoza avait raison. A.R.Damasio
(3)L'Homme et ses corps. A.Besant
(4)Psychologie pratique du yoga. Brian Thomson (Rishi Vivekananda)
(7)La voie de la paix intérieure. B.K.S.Iyengar
(10)Yoga Nidra. Swami Satyananda Saraswati
(11)Méditations tantriques. Swami Satyananda Saraswati
(12) Images mentales et stratégies d'apprentissage. E.Grebot
