JAMAIS MOI SANS TOI
Il est difficile de concevoir le moi et le toi sans évoquer entre eux une interdépendance fondamentale. Nous rappelons les propos de J.Itard décrivant Victor, dont C.Audibert dit qu'il est "a priori le seul de tous les enfants sauvages recensés à avoir vécu par lui-même pendant plusieurs années, sans contact humain, et sans l'accueil d'une communauté animale" : "Un enfant d'une malpropreté dégoûtante, affecté de mouvements spasmodiques et souvent convulsifs, se balançant sans relâche comme certains animaux de la ménagerie, mordant et égratignant ceux qui le servaient ; enfin, indifférent à tout et ne donnant de l'attention à rien" ; ou encore: "Procédant d'abord par l'exposition des fonctions sensoriales du jeune sauvage, le citoyen Pinel nous présenta ses sens réduits à un tel état d'inertie que cet infortuné se trouvait, sous ce rapport, bien inférieur à quelques-uns de nos animaux domestiques ; ses yeux sans fixité, sans expression, errant vaguement d'un objet à l'autre sans jamais s'arrêter à aucun, si peu instruits d'ailleurs, et si peu exercés par le toucher, qu'ils ne distinguaient point un objet en relief d'avec un corps en peinture ; l'organe de l'ouïe insensible aux bruits les plus forts comme à la musique la plus touchante ; celui de la voix réduite à un état complet de mutité et ne laissant échapper qu'un son guttural et uniforme ; l'odorat si peu cultivé qu'il recevait avec la même indifférence l'odeur des parfums et l'exhalaison fétide des ordures dont sa couche était pleine ; enfin l'organe du toucher restreint aux fonctions mécaniques de la préhension des corps. Passant ensuite à l'état des fonctions intellectuelles de cet enfant, l'auteur du rapport nous le présenta incapable d'attention, si ce n'est pour les objets de ses besoins, et conséquemment de toutes les opérations de l'esprit qu'entraîne cette première, dépourvu de mémoire, de jugement, d'aptitude à l'imitation, et tellement borné dans les idées même relatives à ses besoins, qu'il n'était point encore parvenu à ouvrir une porte ni à monter sur une chaise pour atteindre les aliments qu'on élevait hors de la portée de sa main ; enfin dépourvu de tout moyen de communication, n'attachant ni expression ni intention aux gestes et aux mouvements de son corps, passant avec rapidité et sans aucun motif présumable d'une tristesse apathique aux éclats de rire les plus immodérés ; insensible à toute espèce d'affections morales ; son discernement n'était qu'un calcul de gloutonnerie, son plaisir une sensation agréable des organes du goût, son intelligence la susceptibilité de produire quelques idées incohérentes, relatives à ses besoins ; toute son existence, en un mot, une vie purement animale"(1).
C.Audibert écrit : "Les enfants dits «sauvages» nous ont ainsi appris, par défaut, que chaque humain est constitué par la présence des autres, puisque nul ne développe les facultés caractéristiques de son espèce sans le contact de ses semblables. L'humain est ce qu'il devient au contact des autres. Notamment, un être de langage. Quelques-uns des enfants sauvages que l'on a pu observer ont accédé à un langage plus ou moins rudimentaire, mais il est resté peu élaboré même pour les plus doués malgré les efforts d'apprentissage des éducateurs. En effet, «il y a une différence radicale entre un sujet sourd de naissance qui a vécu dans un univers organisé par les structures du langage, même s'il n'a jamais entendu la parole, et un sujet non parlant pour n'avoir jamais vécu qu'au sein de la nature muette. On peut dire aussi bien : parce qu'il a vécu dans la solitude et non seulement dans le silence». Cependant, les retrouvailles avec le monde des humains n'ont pas été à la mesure de ce que ceux-ci avaient imaginé pour ces enfants. La plupart des enfants sauvages n'ont guère survécu à la difficulté de devoir redevenir (ou devenir) «humain». Ces enfants ont montré, à leur retour à la civilisation, des signes très proches de réactions de type «autistique», qui nous interrogent sur le retentissement psychique de la solitude précoce et totale. Il semble qu'à partir d'un temps trop long de vie solitaire, intervenu trop tôt dans l'existence, les distorsions psychiques induites par la solitude deviennent irréversibles"(2).
J.Dayan évoque l'hospitalisme consécutif au manque d'attention : "L’institution a fourni le modèle des conditions carentielles, conjuguant séparation prolongée et frustration par maternage substitutif insuffisant, multiple et discontinu : absence de figure maternelle de référence, cantonnement aux soins d’hygiène et de nourrissage. Ici intervient, au-delà du manque, une toxicité propre au fonctionnement institutionnel. La conséquence en est l’hospitalisme. Décrit par Spitz il est une forme extrême de la dépression anaclitique. Les enfants sont passifs, figés, sans expression, sans réaction, agités de mouvements bizarres et répétitifs. Ils désinvestissent le monde extérieur puis jusqu’à leur propre corps : après une phase d’exacerbation toutes les activités auto-érotiques disparaissent. La sévérité de ces tableaux, rappelant ceux des encéphalopathies, a parfois fait contester leur origine carentielle univoque. Ce modèle «historique», a grandement contribué à infléchir les conditions d’hospitalisation et de placement. La préférence a été donnée aux placements familiaux tandis que le fonctionnement des pouponnières a fait l’objet d’un vaste mouvement de réforme. Kreisler, en France, reprend et développe le tableau des dépressions anaclitiques du nourrisson, essentiellement en collectant des situations cliniques variées qu’il prend en charge. Selon l’auteur le trouble «dépressif» peut aussi se rencontrer chez des mères «borderline», suite à un deuil en période périnatale ou dans le cadre d’une dépression postnatale. Après une période initiale marquée par l’exacerbation de l’angoisse de séparation, s’installent l’atonie thymique, plus proche de l’indifférence que de la tristesse, l’inertie motrice caractérisée par la monotonie des conduites, la rareté des réponses et initiatives motrices, la pauvreté de la communication interactive avec le regard vide ou évitant, et la vulnérabilité psychosomatique. Ces troubles qui rompent avec l’habitus antérieur s’accompagnent de la disparition de l’angoisse de l’étranger, d’un intérêt conservé en partie pour les objets inanimés. Ils seraient rapidement réversibles sous l’effet de la thérapeutique. La désorganisation psychosomatique s’inscrit pour Kreisler dans le prolongement de la dépression avec notamment troubles alimentaires, mérycisme, troubles du sommeil et sensibilité aux infections notamment ORL"(3).
L'interdépendance nous apparaît sous un autre jour, à la lumière de ces lignes empruntées à E.Husserl, et nous oriente vers l'intersubjectivité : "Il peut paraître facile, en suivant Descartes, de saisir le moi pur et ses cogitationes. Et cependant, il semble bien que nous soyons arrivés sur une crête abrupte. Avancer avec calme et sûreté sur cette crête, c'est une question de vie ou de mort pour la philosophie. Descartes avait la volonté ferme de se débarrasser radicalement de tout préjugé. Mais nous savons, grâce à des recherches récentes, et notamment grâce aux beaux et profonds travaux, de MM. Gilson et Koyré, combien de «préjugés» non éclaircis, hérités de 1a scolastique, contiennent encore les Méditations. Mais ce n'est pas tout ; il s'y ajoute encore le préjugé que nous avons mentionné plus haut, issu de son admiration pour les sciences mathématiques. Nous-mêmes nous subissons encore l'influence de cet héritage ancien dont nous devons nous garder. Je parle de la tendance à envisager l'ego cogito comme un «axiome» apodictique, axiome qui, réuni à d'autres non encore dévoilés, voire à des hypothèses trouvées par voie inductive, doit servir de fondement à une science «déductive» et explicative du monde, science «nomologique» et procédant ordine geometrico, analogue justement aux sciences mathématiques. Corrélativement, on ne devra penser à aucun titre que, dans notre moi pur apodictique, nous ayons réussi à sauver une petite parcelle du monde, parcelle qui, pour le moi philosophique, serait la seule chose du monde non sujette au doute, et qu'il s'agisse maintenant de reconquérir, par des déductions bien menées et suivant les principes innés à l'ego, tout le reste du monde"(4). S.Manon apporte un éclairage sur ce qui serait, là aussi, une erreur de Descartes : "Parler d’intersubjectivité revient à signifier que l’expérience humaine n’est pas celle d’un être isolé, coupé du monde et des autres, mais celle d’un être en rapport avec d’autres. La méconnaissance de ce fait est, selon l’analyse phénoménologique, la grande erreur de Descartes. En faisant du sujet pensant, de la subjectivité, le point de départ de toute expérience, Descartes ne peut être certain que de sa propre existence. Les autres et les choses n’ont pas plus de réalité que les images des rêves. L’idéalisme cartésien a pour conséquence le solipsisme. Or, affirment les phénoménologues, ce qui est au principe de toute expérience possible, ce n’est pas un sujet solitaire, c’est la communication des consciences. Chaque conscience reconnaît l’existence d’autres consciences de manière immédiate dans «un sentiment originaire de coexistence» selon la définition que Husserl donne de l’intersubjectivité. Il s’ensuit que notre expérience est, d’une part celle d’un être pour qui l’existence d’autrui est l’objet d’une certitude immédiate, préréflexive. Il est faux de prétendre qu’il faille passer par un raisonnement par analogie pour s’assurer de l’existence d’autres consciences. D’autre part, celle d’un être dont le rapport à soi, au monde, à la vérité est toujours déjà médiatisé par les autres. Il n’est pas vrai que le sujet pensant soit un sujet originaire. Descartes méconnaît qu’il a eu besoin des autres pour apprendre à parler et à penser et on ne souligne pas assez qu’il ne s’atteint pas lui-même dans une absolue solitude. Il a besoin de Dieu, fût-il un dieu trompeur, pour s’assurer de sa propre existence. Or n’est-il pas permis de voir en Dieu, l’autre absolutisé ? L’expérience de la conscience de soi et du monde n’est donc pas expérience solitaire. Autrui est toujours déjà présent à ma conscience. Il faut renoncer à l’idée que la subjectivité est une donnée originaire. Le sujet se constitue et constitue son monde dans et par sa relation aux autres"(5).
Le moi s'oppose au toi, le jeune enfant l'exprime bien qui passe par un stade où il oppose systématiquement un "non" d'affirmation du moi en réponse à l'intrusion du toi. L'adversité dit-on forge le caractère, marquant aussi par là que le moi sera à l'aune du toi auquel il se sera opposé. Nous rapportons un texte de Hegel pour éclairer la dialectique existant entre la nécessaire opposition de moi et de toi, et à la fois la nécessaire assimilation de moi et de toi : "Chaque extrême est à l'autre le moyen terme à l'aide duquel il entre en rapport avec soi-même et se rassemble avec soi; et chacun est à soi-même et à l'autre une essence immédiate qui est pour soi, mais qui, en même temps, est pour soi seulement à travers cette médiation. Ils se reconnaissent comme se reconnaissant réciproquement… la conscience de soi est être pour soi simple égal à soi-même en excluant de soi tout ce qui est autre; son essence et son objet absolu lui sont le Moi; et dans cette immédiateté ou dans cet être de son être-pour-soi, elle est quelque chose de singulier... Ce qui est autre pour elle est objet comme objet inessentiel, marqué du caractère du négatif. Mais l'autre est aussi une conscience de soi "(6). Dans les lignes suivantes Hegel exprime aussi l'idée d'une complémentarité qui transcenderait l'opposition à un système philosophique, et que l'on peut aisément appliquer et transposer à l'opposition entre le moi et le toi : "D'autant plus rigidement la manière commune de penser conçoit l'opposition mutuelle du vrai et du faux, d'autant plus elle a coutume d'attendre dans une prise de position à l'égard d'un système philosophique donné, ou une concordance, ou une contradiction, et dans une telle prise de position elle sait seulement voir l'une ou l'autre. Elle ne conçoit pas la diversité des systèmes philosophiques comme le développement progressif de la vérité; elle voit plutôt seulement la contradiction dans cette diversité. Le bouton disparaît dans l'éclatement de la floraison, et on pourrait dire que le bouton est réfuté par la fleur. A l'apparition du fruit, également, la fleur est dénoncée comme un faux être-là de la réalité et le fruit s'introduit à la place de la fleur comme sa vérité. Ces formes ne sont pas seulement distinctes, mais encore chacune refoule l'autre, parce qu'elles sont mutuellement incompatibles. Mais en même temps leur nature fluide en fait des moments de l'unité organique dans laquelle elles ne se repoussent pas seulement, mais dans laquelle l'une est aussi nécessaire que l'autre, et cette égale nécessité constitue seule la vie du tout".
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(1)Mémoire et Rapport sur Victor de l’Aveyron. J.Itard
(2)L'incapacité d'être seul. C.Audibert
(3)La dépression du nourrisson. Ses relations avec la carence affective et les troubles des interactions précoces. J.Dayan
(4)Méditations cartésiennes. E.Husserl
(5)Intersubjectivité.S. Manon.
(6)La phénoménologie de l'esprit. G.W.F.Hegel