UNE PETITE VOIX DANS LA TÊTE
G.Lapassade écrit à propos du cogito de transe: "La production, au cours des recherches sur les états de conscience, d'expressions comme «sommeil lucide» (de Faria, 1819), «rêve lucide» (Van Eeden, 1912), «possession lucide» (Œsterreich, 1922) est l'indice d'une dimension essentielle et originale de ces états. Cette indication de «lucidité» interne à la transe est corroborée également par des notations qu'on peut lire dans beaucoup de travaux traitant de l'hypnose, des effets des drogues et de la méditation. On y signale constamment la présence d'un «observateur clandestin» qui conserverait, comme disait Moreau de Tours à propos du haschisch, sa «lucidité» au milieu de ses «délires»… Ces notations éparses dans les études et les récits [ethnographiques] signalent ou symbolisent à la fois un dédoublement, un rapport, une dissociation spontanée ou instituée et comme une tension entre deux dimensions fondamentales de la conscience «modifiée» : une dimension apparemment passive -le sujet semble subir ce qui lui advient- et une dimension active d'observation par laquelle ce même sujet conserve sa lucidité. En même temps, tout se passe comme si l'originalité des EMC tenait à la relation complexe entre ces deux dimensions de la conscience quand elle est à la fois envahie par les images et maintenue dans l'état d'éveil"(1).
En suivant G.Lapassade, on peut donc dire que le cogito, au cours de la transe, serait l'ego spectateur de l'ego acteur, ou en d'autres termes: je me vois agir, je me pense en train d'être. On peut demander alors quelle est la nature de ce cogito spectateur. Faut-il l'associer à l'inconscient comme le fait J.Lacan qui déclare : "En fin de compte, nous revoici affrontés à ceci, qu’en nous un sujet pense, et pense selon des lois qui se trouvent être les mêmes que celles de l’organisation de la chaîne signifiante. Ce signifiant en action s’appelle en nous l’inconscient. Il est désigné comme tel par Freud"(2) ?S'agirait-il d'une sorte d'ego homonculus regardant de l'intérieur ce qui se passe à l'extérieur ? L'ego n'a-t-il pas de réalité ?
Selon M.Loisel : "En fait, il y a deux principaux types de voix en nous dont l’une est plus concrète et l’autre plus abstraite. «Quand on se dit : j’ai soif, j’ai envie d’aller boire une bière ou encore, je dois aller faire l’épicerie, il me manque du pain dans mon frigo, c’est une voix sur laquelle on a un contrôle et elle est volontaire. Mais la voix qu’on entend lorsqu’on a des pensées vagabondes avant de s’endormir, celle-là, on ne la contrôle pas», explique L.Rapin… Quelle que soit la forme qu’elle prend, cette parole intérieure est toujours la même, avec le même ton de notre voix, à moins qu’on décide nous-mêmes de la changer. «Le cerveau a priori est capable de générer une autre voix que la nôtre. La preuve, c’est qu’on est capables de générer les voix de nos proches, qui ne sont pas la nôtre», souligne la chercheuse qui a travaillé pendant quelques années avec les schizophrènes qui, eux, affirment entendre des voix qui ne sont pas la leur. «Nous, quand on se parle à nous-mêmes et même quand on a des pensées vagabondes, on va être capable de se dire, c’est notre voix. Le schizophrène, lui, aura une altération cérébrale qui fera en sorte qu’il ne sera plus capable de faire cette distinction. Il n’aura plus le contrôle de sa propre voix, il produira une voix qui lui donnera l’impression qu’elle est externe parce que son cerveau n’est plus capable de lui dire que la voix qu’il entend, c’est lui qui la produit»"(3). L.Rapin précise la nature complexe des voix dont sont victimes les schizophrènes : "Les hallucinations auditives verbales (HAVs) sont des perceptions langagières en l’absence de stimuli externes appropriés. Elles sont un des symptômes les plus invalidants dans la schizophrénie. Parmi les grands types de modèles explicatifs, deux sont particulièrement intéressants : les modèles à origine perceptive, selon lesquels les voix entendues seraient dues à une imagerie mentale et des représentations auditives trop vives et les modèles à origine productive, selon lesquels la parole intérieure est perturbée de telle sorte que les propres pensées verbales du patient sont attribuées à un agent externe"(4).
Quelle serait l'origine de la petite voix dans la tête ? J.Lacan nous dit : ce je pense "s'appelle en nous l'inconscient". Freud décrit les trois instances de la conscience qui régissent les comportements : le ça ((pôle pulsionnel), le moi (intérêt de la totalité de la personne, raison et narcissisme) et le sur-moi (agent critique, intériorisation des interdits et des exigences). L'Analyse Transactionnelle distingue trois états du moi qui influencent nos relations avec nous et avec les autres : il s'agit de l'enfant (la partie de nous la plus spontanée, la plus émotive), le parent (qui amène à se comporter conformément aux figures d'autorité d'une histoire personnelle), l'adulte (qui se caractérise par un comportement plus rationnel et plus objectif). On peut penser que la petite voix s'apparentera pour une part à ces trois instances. Les travaux de J-P.Lachaux apportent des éléments de réponse à cette question : "Pour l’instant, la science était incapable de comprendre ce phénomène. C’est désormais chose faite. Une équipe d’experts du centre de recherche en neurosciences de Lyon et du CHU de Grenoble, dans une étude publiée mercredi dans The Journal of Neuroscience, a pour la première fois «photographié» la zone du cerveau responsable de cette «voix intérieure». La même zone du cerveau s’active quand on entend des voix extérieures ou quand on lit silencieusement. Pour cela, l’équipe de Jean-Philippe Lachaux, directeur de recherche à l’Inserm, a suivi quatre adultes atteint d’épilepsie sévère, qui, dans le cadre de leur suivi médical, vivent avec des électrodes implantées dans le cerveau, ce qui permet d’obtenir d’excellents signaux à l’encéphalogramme (image de l’activité électrique du cerveau). Les chercheurs ont repéré dans un premier temps la zone du cerveau qui réagissait au son de voix extérieures. Ensuite, ils ont demandé aux volontaires de lire en silence un texte défilant à l’écran. Or, il s’est avéré que la zone du cerveau réagissant aux voix extérieures s’activait également pendant la lecture silencieuse, signe d’une « pensée formulée » intérieurement. «Pour la première fois, grâce à cette étude, nous avons pu ‘voir’ en temps réel la trace de cette petite voix», se félicite Jean-Philippe Lachaux. Lire ou «parler» dans sa tête, un automatisme qui persiste depuis l’enfance. L’hypothèse des chercheurs serait que l’association de sons et de mots qu’un enfant fait quand il apprend à parler puis quand il commence à lire à voix haute devient un automatisme qui persiste toute sa vie. «Cette association entraîne une augmentation des connexions entre les zones du cerveau impliquées, qui en viennent à s’activer spontanément l’une l’autre», explique Jean-Philippe Lachaux"(5).
Selon le Dr.D.Amen, 80% de nos pensées seraient négatives (6). Sans doute s'apparentent-elles à un mécanisme de défense qui nous fait prévoir les dangers futurs éventuels dans le but de mieux nous protéger des mauvaises surprises, néanmoins il en résulte que la petite voix dans la tête exprime à 80% des pensées négatives. Il faut rappeler à l'occasion la phrase-clé d'E.Coué : "Tous les jours, à tout point de vue, je vais de mieux en mieux"(7). Pour S.Freud, le moi est confronté à "trois maîtres sévères… les trois despotes sont le monde extérieur, le surmoi et le ça". Le moi "s’efforce de concilier leurs revendications et leurs exigences. Ces revendications divergent toujours, paraissent souvent incompatibles, il n’est pas étonnant que le moi échoue si souvent dans sa tâche"(8). Alors il n'est pas étonnant non plus que le moi soit souvent assailli par une petite voix despotique. Cette opinion est partagée par F.Midal qui écrit: "Depuis des années, je suis amené à animer des conférences et des séminaires dans des écoles, des entreprises, des hôpitaux. J'en ressors immanquablement avec le même constat : nous nous torturons à longueur de journée. Nous nous torturons à intégrer des normes, des injonctions, des modèles qui ne nous correspondent pas. Nous nous torturons parce que nous voulons «mieux faire» et que nous estimons ne jamais «bien faire». Nous nous torturons parce que nous sommes persuadés que les autres, eux, savent «bien faire». Nous nous torturons, souvent sans qu'il ne nous soit rien demandé... Nous sommes pris dans un activisme frénétique qui nous rend complètement aveugles. Happés par l'urgence de «faire», nous ne voyons plus qu'en réalité nous ne «faisons» rien : nous nous agitons et nous oublions l'essentiel. Nous oublions d'oser. Foutez-vous la paix ! Mon expérience m'a appris qu'il n'y a pas d'autre moyen de redécouvrir les possibles en nous que nous avions complètement oubliés. Arrêtez ! C'est le seul moyen d'agir. Libérez-vous des protocoles, des procédures, des pseudo-urgences qui n'en sont pas ! C'est ainsi seulement que vous verrez jaillir en vous l'enthousiasme et l'envie d'aller plus loin. Ne fuyez pas au sommet d'une montagne ni au fond d'une grotte pour réfléchir : restez là et cessez de raisonner. Foutez-vous la paix parce qu'il y a urgence dans notre monde qui crève de souffrances, de misères, d'inhumanité. C'est tout de suite qu'il nous faut créer le changement. En nous foutant la paix"(9). Au cours des stages de méditation au Massachusetts General Hospital de Boston, la neuroscientifique G.Desbordes qui s'intéresse au rôle de l'amygdale dans le traitement des émotions, propose aux méditants de remplacer les phrases négatives que pourrait leur murmurer la petite voix dans la tête par un: Let go libératoire(10).
Alors, la petite voix dans la tête est-elle une sale bête qu'il faut museler au plus tôt ? Évidemment non. C'est ce que nous dit J-F.Dortier : "La première difficulté est de bien définir ce qu’est cette parole intérieure. Une définition restreinte la limite aux messages que l’on s’envoie à soi-même, pour se stimuler et s’encourager, durant certaines épreuves. Steven Callahan en a fait l’expérience lors de son naufrage en 1982. Le navigateur solitaire a eu recours à la petite voix pour lutter contre la panique durant le naufrage, au milieu de la nuit; puis pour se tenir compagnie, pendant les 76 longues journées de solitude et de désespoir, lorsqu’il dérivait seul sur son bateau. En tant qu’elle est un recourt durant les épreuves exigeant volonté et contrôle de soi, la «petite voix» intéresse justement les psychologues du sport et les spécialistes du développement personnel... Dans un sens plus large, la «petite voix» désigne tout monologue intérieur : pas simplement la voie qui nous encourage dans les épreuves, mais aussi cette parole silencieuse que l’on se surprend à entendre quand on réfléchi, où quand on poursuit en solitaire une discussion commencée plus tôt avec un ami ou un collègue. Cela vous est déjà arrivé, non? Je suis dans la cuisine en train de préparer le repas du soir, je pense avec intensité à ma conférence que je dois faire demain, ou à une dispute avec machin, etc. et je me surprends en train de «parler tout bas», à remuer les lèvres et même à murmurer"(11). O.Schmouker rapporte les propos suivants à propos de la petite voix dans la tête : "En 2003, les chercheurs Michael Emerson et Akira Miyake ont découvert que la petite voix à l'intérieur de notre tête nous permettait de bien nous représenter mentalement la tâche à venir, et donc à mieux faire la transition entre la tâche actuelle de la suivante. Car, si on l'empêche d'intervenir (cela est possible expérimentalement, en la «parasitant» comme l'on peut parasiter un son), passer d'une tâche à une autre entraîne pour nous un effort intellectuel considérable. Ce qui nuit directement à notre performance cognitive… En 2006, les chercheurs Christian Olivers et Sander Nieuwenhuis ont noté que, grâce à la petite voix à l'intérieur de notre tête, nous faisons plus attention à ce qui se passe autour de nous. Et ce, y compris lorsqu'elle intervient de manière involontaire : nous sommes plus efficaces lorsque nous rêvassons en accomplissant une tâche routinière (par exemple, quand on pense à nos vacances tout en agrafant les photocopies d'un rapport) que lorsque nous sommes juste concentrés sur cette tâche-là, sans penser à quoi que ce soit d'autre ! Et en 2010, le chercheur Bernard Baars est allé un peu plus loin, en mettant au jour le fait que cette petite voix-là, même lorsqu'elle est involontaire, nous permet de mieux nous adapter au changement, aussi infime soit-il. Ce qui est primordial pour résoudre un problème, ou encore pour apprendre quelque chose"(12).
Nous nous intéresserons au vécu de transe hypnotique au cours de laquelle une voix extérieure au sujet vient se substituer à la petite voix intérieure. En hypnose cette prise de contrôle s'appelle leading. Nous citons O.Lockert pour une meilleure compréhension du leading : "En synchro avec la personne, vous commencerez à cligner des yeux de plus en plus longuement, voire à les fermer quelques secondes. Vous aurez souvent la surprise de constater en ouvrant les yeux que la personne aura fermé les siens entre temps ! C'est une utilisation du leading : cela donne au sujet une indication de la direction à suivre… En fin de séance, reprenez un ton de voix ordinaire et accélérez légèrement le débit de vos paroles par rapport à ce que la synchro vous dicte, afin de guider la personne vers l'éveil et la tonicité. Pensez à utiliser le bruit de votre respiration, par exemple pour provoquer, par leading, une inspiration chez le sujet. Cela ne sert d'ailleurs pas qu'en fin de séance… Dans l'exercice hypnotique, la personne, plongée dans ses rêves, aura tendance à oublier le thérapeute et à mélanger sa voix et ses propres pensées. Soyez-en conscient, par éthique, et utilisez le phénomène à bon escient"(13). Il s'établit une synchronisation entre l'hypnotiseur et l'hypnotisé, l'hypnotiseur développant une forme d'empathie qui lui permettra ensuite de mieux prendre le contrôle sur l'hypnotisé. Mais cette situation n'est pas uniquement propre à l'hypnose, on la retrouve notamment dans les situations de négociation, les transactions commerciales, à chaque fois qu'à un moment donné, en s'appuyant sur ce que ressent le sujet, il faudra se substituer à la petite voix intérieure de celui-ci pour le guider, to lead, dans la direction choisie par le leader. Nous nous référons encore à O.Lockert : "La synchronisation est très intimement liée à la réussite thérapeutique. Surtout dans les cas extrêmes. John Rosen a compris que l'on a besoin de s'introduire dans la réalité du psychotique pour la détruire et reconstruire une «réalité partagée», une perception commune au genre humain… La synchronisation volontaire nécessite sens de l'observation, rapidité d'esprit et flexibilité. La mise en place de ce rapport privilégié nécessite trois étapes : -mirroring : se mettre en «miroir», c'est-à-dire établir une symbiose avec votre interlocuteur aux différents niveaux de communication (verbal, para-verbal et non-verbal). Le mirroring est à réajuster en permanence, comme lorsque vous conduisez et que vous maintenez votre voiture bien en ligne par de continuels et légers coups de volant ; -pacing : qui signifie littéralement «marcher au pas», c'est regarder le rythme de la personne, sa pulsion de vie, pendant un moment plus ou moins long, afin de passer au… ; -leading : la phase de «conduite», le moment où vous pouvez commencer à modifier très légèrement le pacing, pour vérifier si votre interlocuteur vous «suit, par exemple, vous bougez l'index droit, son index droit bouge également de façon inconsciente. Le leading vous certifie le contact établi, la synchro, et pourra même vous servir à des fins thérapeutiques. Vous aurez à le vérifier de façon dynamique tout au long de votre intervention".
.
1-Les états modifiés de conscience. G.Lapassade
2-Les formations de l’inconscient. J.Lacan
4-Hallucinations auditives verbales et langage intérieur dans la schizophrénie. L. Rapin
6- //ancien.glob.cc/billet-du-coach/qualite-vos-pensees-determine-qualite-vie/
7-La méthode Coué. E.Coué
8-Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse. S.Freud
9-Foutez-vous la paix ! F.Midal
10-Les étonnantes vertus de la méditation. ARTE
13-Hypnose. O.Lockert
