LANGAGE QUAND TU NOUS TIENS


Le langage, multiple bien sûr, on dénombre plus de 6000 langues aujourd'hui. On parle aussi du langage des abeilles, de celui des dauphins, pour certains de celui des plantes, ou encore du langage mathématique, du langage machine… Étymologiquement le langage à la fin du Xe siècle, le lengatge, signifie : «manière de s'exprimer propre à un groupe».

La langue, écrit F.de Saussure, est "un système de pures valeurs que rien ne détermine en dehors de l’état momentané de ses termes"(1), le langage est la capacité à mettre en œuvre un ensemble de signes qui permet d'associer l'image à un concept. "C’est dans les mots que nous pensons", écrit Hegel, "nous n’avons conscience de nos pensées déterminées et réelles que lorsque nous leur donnons la forme objective, que nous les différencions de notre intériorité, et par suite nous les marquons d’une forme externe, mais d’une forme qui contient aussi le caractère de l’activité interne la plus haute. C’est le son articulé, le mot, qui seul nous offre une existence où l’externe et l’interne sont si intimement unis"(2). A l'inverse, pour ainsi dire, se pose la question : "La pensée n’est-elle pas prisonnière de la langue que nous parlons ? Ne sommes nous pas condamnés à être enfermés dans l’univers des mots ?"(3).

Pour éclairer les liens existant entre pensée et langage nous citons S.Manon qui pose la question en ces termes : "On dit que le langage est un moyen d'expression et de communication de la pensée. On semble ainsi admettre que la pensée et corrélativement le sujet communicant préexistent au langage. On viserait du sens indépendamment de tout signe, puis on exprimerait ce sens au moyen de signes. De même l'homme serait communicant avant les pratiques de communication. La subjectivité des interlocuteurs serait donnée antérieurement à la situation d'interlocution et le sujet pensant disposerait du langage comme on dispose d'un outil"(4). Dans un article traitant des rapports entre pensée et langage selon L.Vygotski il est fait état de superposition plutôt que d'antériorité de l'un sur l'autre : "La psychologie scientifique a hésité jusqu'à présent entre deux positions extrêmes au sujet des liens entre la pensée et le langage : soit la fusion, soit la complète dissociation. Deux thèses fausses selon l'auteur, qui estime qu'on peut représenter le rapport entre pensée et langage par deux cercles qui se chevauchent. La zone de superposition constitue la «pensée verbale». Mais une part importante de la pensée («la pensée technique et instrumentale») n'a pas de rapport direct avec le langage. Inversement, certains aspects du langage n'ont pas de lien avec la pensée, par exemple lorsqu'une personne se récite un poème appris par cœur"(5). Pour J.Piaget le langage hérité d'une culture fournit des instruments à la pensée: "Il faut cependant reconnaître [que] le langage joue un rôle particulièrement important, car, contrairement aux autres instruments sémiotiques (images, etc.) qui sont construits par l’individu au fur et à mesure des besoins, le langage est déjà tout élaboré socialement et contient d’avance, à l’usage des individus qui l’apprennent avant de contribuer à l’enrichir, un ensemble d’instruments cognitifs (relations, classifications, etc.) au service de la pensée"(6). Nous chercherons d'autres éléments de réponse dans les écrits de M.Merleau-Ponty: "La parole n'est pas le «signe» de la pensée, si l'on entend par là un phénomène qui en annonce un autre comme la fumée annonce le feu. La parole et la pensée n'admettraient cette relation extérieure que si elles étaient l'une et l'autre thématiquement données ; en réalité elles sont enveloppées l'une dans l'autre, le sens est pris dans la parole et la parole dans l'existence extérieure du sens. Nous ne pourrons pas davantage admettre, comme on le fait d'ordinaire, que la parole soit un simple moyen de fixation, ou encore l'enveloppe et le vêtement de la pensée. Pourquoi serait-il plus aisé de se rappeler des mots ou des phrases que de se rappeler des pensées, si les prétendues images verbales ont besoin d'être reconstruites à chaque fois ? Et pourquoi la pensée chercherait-elle à se doubler ou à se revêtir d'une suite de vociférations, si elles ne portaient et ne contenaient en elles-mêmes leur sens ? Les mots ne peuvent être les «forteresses de la pensée» et la pensée ne peut chercher l'expression que si les paroles sont par elles-mêmes un texte compréhensible et si la parole possède une puissance de signification qui lui soit propre. Il faut que, d'une manière ou de l'autre, le mot et la parole cessent d'être une manière de désigner l'objet ou la pensée, pour devenir la présence de cette pensée dans le monde sensible, et, non pas son vêtement, mais son emblème ou son corps"(7). M.Merleau-Ponty explore les intrications profondes mais aussi subtiles entre le langage et la pensée : "Le langage signifie quand, au lieu de copier la pensée, il se laisse défaire et refaire par elle. Il porte son sens comme la trace d'un pas signifie le mouvement et l'effort d'un corps… Comme le tisserand donc, l'écrivain travaille à l'envers : il n'a affaire qu'au langage, et c'est ainsi que soudain il se trouve environné de sens"(8).

Plus encore, M.Merleau-Ponty révèle "sous la signification conceptuelle des paroles, une signification existentielle, qui n'est pas seulement traduite par elles, mais qui les habite et en est inséparable". "Signifier", écrit P.Touchet reprenant la pensée de M.Merleau-Ponty, "veut donc désormais dire, non pas faire sens, mais faire signe, au sens concret de faire signe à l’autre, en appeler à lui, ouvrir, ainsi à mes intentions le champ des possibles de l’existence, et découvrir que les mots sont des gestes et non des concepts"(9). Le langage va s'inscrire dans une autre dimension qui ne sera pas seulement conceptuelle mais aussi fusionnelle au sens où il y a à travers l'échange de paroles le partage d'un même monde: "Dans l’expérience du dialogue, il se constitue entre autrui et moi un terrain commun, ma pensée et la sienne ne font qu’un seul tissu, mes propos et ceux de mon interlocuteur sont appelés par l’état de la discussion, ils s’insèrent dans une opération commune dont aucun de nous n’est le créateur. Il y a là un être à deux, et autrui n’est plus ici pour moi un simple comportement dans mon champ transcendantal, ni d’ailleurs moi dans le sien, nous sommes l’un pour l’autre collaborateurs dans une réciprocité parfaite, nos perspectives glissent l’une dans l’autre, nous coexistons à travers un même monde"(7). Sur ce point nous voulons mettre en parallèle les dires de M.Merleau-Ponty avec ceux de J.Lacan lorsqu'il déclare : "Je parle sans le savoir. Je parle avec mon corps et ceci sans le savoir. Je dis donc toujours plus que je ne sais"(10); ou encore avec ces propos : "Il n’est pas de parole sans réponse, même si elle ne rencontre que le silence, pourvu qu’elle ait un auditeur, et que c’est là le cœur de sa fonction dans l’analyse. Mais si le psychanalyste ignore qu’il en va ainsi de la fonction de la parole, il n’en subira que plus fortement l’appel, et si c’est le vide qui d’abord s’y fait entendre, c’est en lui-même qu’il l’éprouvera et c’est au delà de la parole qu’il cherchera une réalité qui comble ce vide. Ainsi en vient-il à analyser le comportement du sujet pour y trouver ce qu’il ne dit pas. Mais pour en obtenir l’aveu, il faut bien qu’il lui en parle. Il retrouve alors la parole, mais rendue suspecte de n’avoir répondu qu’à la défaite de son silence, devant l’écho perçu de son propre néant. Mais qu’était donc cet appel du sujet au-delà du vide de son dire ? Appel à la vérité dans son principe, à travers quoi vacilleront les appels de besoins plus humbles. Mais d’abord et d’emblée appel propre du vide, dans la béance ambiguë d’une séduction tentée sur l’autre par les moyens où le sujet met sa complaisance et où il va engager le monument de son narcissisme(11).

Pour répondre à la seconde question : "la pensée n’est-elle pas prisonnière de la langue que nous parlons ?", nous nous intéresserons aux écrits de A.Korzybski: "Tous les langages possèdent une certaine structure, et chaque langage reflète dans sa propre structure celle du monde telle que l'ont présumée ceux qui ont développé ce langage. Réciproquement, nous projetons dans le monde, la plupart du temps inconsciemment, la structure du langage que nous employons. Du fait que nous estimons la structure de notre propre langage habituel comme allant tellement de soi, particulièrement si nous sommes nés dans le milieu qui l'utilise, il est parfois difficile de réaliser combien les peuples munis d'autres structures de langage conçoivent le monde différemment... La structure sujet-prédicat du langage fut le résultat de l'attribution à la «nature» de «propriétés» ou «qualités» alors que les «qualités», etc., sont en fait fabriquées par notre système nerveux. La perpétuation de telles projections tend à maintenir l'humanité aux niveaux archaïques de l'anthropomorphisme et de l'animisme dans leurs évaluations de leurs environnements et d'eux-mêmes… Lorsque nous analysons les codifications aristotéliciennes, nous devons aussi tenir compte des types d'orientation bivalents «soit-soit». Pratiquement tous les hommes, y compris les peuples les plus primitifs qui n'ont jamais entendu parler des philosophes grecs, possèdent quelque chose comme l'équivalent de ces types d'orientation «soit-soit». Il devient évident que nos relations par rapport au monde extérieur et intérieur s'avèrent souvent, au niveau de l'état brut, être bivalents. Par exemple, nous traitons du jour ou de la nuit, de la terre ou de l'eau etc. Au niveau de l'existence, nous avons la vie ou la mort, notre cœur bat ou ne bat pas, nous respirons ou suffoquons, nous avons chaud ou froid, etc. Des relations similaires se produisent à des niveaux plus élevés. C'est ainsi que nous avons l'induction ou la déduction, le matérialisme ou l'idéalisme, le capitalisme ou le communisme, les démocrates ou les républicains, etc., et il en est ainsi sans fin à tous les niveaux. Dans la vie vécue, bien des questions ne sont pas si tranchées et c'est pourquoi un système qui érige en postulat la rigueur générale du «soit-soit», et objectifie ainsi «classe» («propriétés», «qualités», etc.), est par trop déformé et indûment limité. Il doit être révisé et rendu plus flexible en termes de «degrés». La nouvelle orientation requiert une «manière de penser» physicomathématique. Ainsi donc, si par nos présuppositions inconscientes, par nos inférences, etc. nous évaluons l'événement, le niveau sub-microscopique du processus, comme s'il était le même que l'objet macroscopique à l'état brut que nous percevons devant nous, nous ne nous dégageons pas de notre routine de «pensée» bivalente(12).

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(1)Cours de linguistique générale.F.de Saussure

(2)Philosophie de l'esprit.G. W. F. Hegel

(3)http://la.chasse.aux.mots.over-blog.com/article-la-pensee-est-elle-prisonniere-de-la-langue-que-nous-parlons-111226349.html

(4)http://www.philolog.fr/le-langage-est-il-un-simple-instrument-de-la-pensee/

(5)https://www.scienceshumaines.com/lev-vygotski-1896-1934-pensee-et-langage_fr_9754.html

(6)La psychologie de l'enfant. J.Piaget

(7)Phénoménologie de la perception. M. Merleau-Ponty

(8)Signes. M.Merleau-Ponty

(9) http://lyc-sevres.ac-versailles.fr/dict_langageMP.pdf

(10)Le séminaire: Encore. J. Lacan

(11)Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse. J.Lacan

(12)Le rôle du langage dans les processus perceptuels. A.Korzybski

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