NOUER DES LIENS


Nous nous intéresserons tout d'abord aux liens de l'attachement. Naturellement, on ne saurait parler d'attachement sans faire référence à J.Bowlby. Nous citons quelques lignes qui présentent un historique du concept d'attachement : " Dans Inhibition, symptôme, angoisse, Freud introduisit le concept de «signal d'angoisse» qui, d'après lui, apparaît chaque fois que l'enfant craint d'être séparé de sa mère. Bien que cette angoisse soit toujours rattachée à l'insatisfaction des besoins physiologiques, la notion de perte d'objet fait son apparition. C'est alors qu'un nouveau mouvement psychanalytique prend place avec les théoriciens de la relation d'objet. C'est principalement avec M.Klein que l'on commence à envisager l'existence d'un lien de l'enfant à sa mère, qui soit non plus seulement physiologique, mais aussi psychologique… Les observations, par Spitz, de nombreux bébés séparés de leur mère et placés dans une pouponnière témoignaient d'ailleurs de l'insuffisance des seuls soins alimentaires dans le bon développement de l'enfant. Les mères de ces nourrissons, présentes durant les trois premiers mois, en avaient été séparées pendant une période de six à douze mois. Dans cette institution, une infirmière était responsable de 8 à 12 enfants, ce qui limitait les contacts des bébés avec une personne attitrée. Contrairement aux attentes de l'époque, l'évolution de ces bébés montrait leur incapacité à survivre dans un environnement dépourvu de liens affectifs solides. Malgré des conditions d'hygiène satisfaisantes et une alimentation saine et régulière, ces enfants présentaient un retard de développement important, tant au niveau physique que mental. Ce dépérissement a été nommé par Spitz «dépression anaclitique» ou «carence affective partielle». Lorsque les mères pouvaient être réunies à leur enfant, le retard manifesté disparaissait. Mais si la carence maternelle se prolongeait au-delà de six mois, l'état de l'enfant continuait à se dégrader, allant parfois jusqu'à la mort… Dans les cas où les enfants survivaient avec des séquelles irréversibles, Spitz parlait de «syndrome d'hospitalisme» ou de «carence affective totale»… Comme leur maître Ferenczi, M. et A.Balint étaient convaincus que tout être humain a besoin d'être aimé totalement et inconditionnellement dès la naissance. Mais ce furent probablement les idées du théoricien des relations d'objet de l'école britannique, R.Fairbairn, qui annoncèrent le plus la vision de Bowlby. Cet auteur s'était distancé des explications que Freud avait proposées pour rendre compte des motivations humaines... Fairbairn, par contre, estimait que la libido n'était pas tant à la recherche du plaisir que d'autrui. D'après lui, la recherche d'un objet d'amour constitue une fin en soi qui se prolonge jusqu'à l'âge adulte. I.Suttie a aussi beaucoup influencé Bowlby. Il a introduit l'idée d'un lien primaire entre une mère et son enfant, indépendant de la libido. Cette optique, en totale contradiction avec la théorie freudienne, allait être une des principales convictions de Bowlby… Bowlby était conforté dans l'idée que le besoin de proximité constitue une nécessité différente du besoin d'être nourri, par le fait que les bébés humains pleurent parfois, alors même qu'ils sont repus, et qu'ils ne s'arrêtent généralement de pleurer qu'une fois que leur mère les prend dans ses bras et leur parle… Bien qu'il y eût un consensus de plus en plus large autour de l'idée d'un besoin d'attachement primaire, aucun auteur n'avait cherché à comprendre pourquoi un enfant avait tant besoin de sa mère, si ce n'était à des fins biologiques. Constatant le besoin de contact suggéré par l'expérience de Harlow et le recours aux cris ou aux pleurs pour attirer l'attention de la mère, Bowlby fit l'inventaire de plusieurs «comportements d'attachement». Gardant une perspective évolutionniste, il justifia l'existence de ces comportements par la nécessité, pour un nouveau-né, d'être près de sa mère, afin que celle-ci le protège contre toute agression extérieure. Le fait que les enfants retournent vers leur mère en cas d'alarme tendait également à confirmer cette hypothèse"(1).

A l'âge adulte, la recherche de sécurité se substitue à celle de proximité, nous dit R.Miljkovitch: "Dans les moments de détresse, l'adulte a une réaction analogue à celle de l'enfant : tout comme un petit qui s'approche de sa mère, l'adulte se tourne vers son partenaire amoureux pour être conforté". Sur une échelle du stress de 11 à 100, S.Bensabat indique que la mort d'un conjoint est notée 100, un divorce 70, la séparation dans un couple 65 (2). Selon R.Miljkovitch, le système d'attachement reste actif tout au long de la vie, et si "la façon dont s'exprime la peine ressentie" —à l'issue d'une séparation ou d'un décès— "varie beaucoup d'une culture à l'autre" —mais aussi d'un individu à l'autre— "la perte d'un être cher semble provoquer une profonde détresse chez tous les humains du monde". Elle écrit : "La perspective évolutionniste reste toutefois intéressante dans la théorie de l'attachement, parce qu'elle permet de mettre l'accent, comme Bowlby l'a fait chez les enfants, sur l'aspect vital de ce besoin. Et bien que Bowlby ait intégré l'attachement à la survie de l'espèce, il a beaucoup insisté sur sa nécessité dans la vie des individus. Parce qu'il constitue une préoccupation majeure pour l'être humain, il affecte sa disponibilité dans d'autres domaines. Nous avons vu que le sentiment de sécurité favorise un fonctionnement optimal (de l'adulte ou de l'enfant) dans l'environnement physique. L'attachement adulte permet sans doute de mieux lutter contre les conditions adverses (qu'elles soient physiques ou psychologiques) en créant un rapprochement entre deux individus qui augmente leur confiance (ou leur force) et leur capacité de résistance".

Nous nous interrogerons ensuite sur la capacité à nouer des liens, en relation avec la mémoire, sans quitter l'optique évolutionniste dans laquelle J.Bowlby situait les liens de l'attachement, puisque se souvenir d'un passé permet d'anticiper ce qui va advenir pour s'adapter à l'événement. "Bowlby, nous dit-on, affirme que les modèles de représentations intériorisés – les modèles internes de travail– incluent des informations importantes sur les comportements, les affects et les attentes vis-à-vis des relations proches, et ce tout au long de la vie. Ces modèles sont des représentations des relations d’attachement passées et présentes et constituent une «base de données» qui peut être consultée quand de nouvelles relations se construisent"(3). R.Miljkovitch fait état de la mémoire sémantique et de la mémoire épisodique à l'œuvre dans le traitement des informations relatives à l'attachement, pour souligner "qu'une grande partie des informations sont traitées hors du champ de conscience" —le propos de R.Miljkovitch fait ainsi écho à ceux de D.Hofstadter et E.Sander qui évoquent le risque "d'œillères catégorielles" directement sous l'influence de la mémoire épisodique— : "Un premier modèle se constituerait à partir d'informations issues de la mémoire épisodique. Cette mémoire, aussi appelée «autobiographique», ne découlerait que de l'expérience. D'après Tulving, la particularité de la mémoire épisodique serait la coloration affective qui la caractérise. Contrairement à la mémoire procédurale qui permet un apprentissage au niveau des comportements et des réflexes, la mémoire épisodique s'inscrit dans un registre phénoménologique et donne aux événements familiers une tonalité subjective particulière, réminiscente des impressions d'expériences passées. Dans un deuxième temps, un second modèle, accessible à la conscience pour la réflexion et la verbalisation, viendrait s'y superposer. Les informations qu'il contient seraient issues de la mémoire sémantique et correspondraient à des généralisations des expériences vécues. Mais à la différence des informations stockées dans la mémoire épisodique, celles-ci pourraient aussi provenir d'autres sources que les événements vécus". Pour A.Comte : "Sans doute, quand on envisage l’ensemble complet des travaux de tout genre de l’espèce humaine, on doit concevoir l’étude de la nature comme destinée à fournir la véritable base rationnelle de l’action de l’homme sur la nature, puisque la connaissance des lois des phénomènes, dont le résultat constant est de nous les faire prévoir, peut seule évidemment nous conduire, dans la vie active, à les modifier à notre avantage les uns par les autres"(4). Selon B.Pullman : "La crainte devant les mystères du cosmos et les manifestations impressionnantes de la nature et la peur, plus obsédante, de la mort, sont les compagnes inséparables des humains, et aucun bonheur véritable n’est possible aussi longtemps que leurs ombres se projettent sur notre existence. Il faut donc se délivrer de ces craintes. Or, quel meilleur moyen d’y parvenir que de montrer que ces mystères et ces manifestations sont explicables"(5). Comme l'indiquent A.Comte et B.Pullman, l'établissement de liens entre les événements et les situations permet l'élaboration d'une connaissance qui ouvre la porte aux stratégies d'anticipation, de prévention, de gestion. A.Damasio traite de cette faculté anticipatrice qui nous fait prévoir le futur à partir de situations actuelles ou passées : "Une part considérable de notre intelligence vient alimenter les moteurs de recherche qui permettent de se remémorer —automatiquement et à volonté— les souvenirs de nos aventures passées. Ce processus est fondamental, car une immense partie de ce que nous stockons dans notre mémoire n'est pas liée au passé : ces éléments nous permettent plutôt d'anticiper le futur —celui que nous imaginons pour nous et pour nos idées. Ce processus d'imagination, qui est lui-même un mélange complexe de pensées actuelles et anciennes, d'images nouvelles et remémorées, est également systématiquement stocké dans notre mémoire. Le processus créatif est enregistré en vue d'une potentielle utilisation pratique dans le futur. Il peut s'inviter dans notre présent à tout moment, prêt à enrichir un moment de bonheur ou à renforcer notre souffrance après la perte d'un être cher… Cette recherche incessante des souvenirs liés au passé et à l'avenir nous permet en réalité de déceler la signification des situations présentes et de prédire leurs issues éventuelles, immédiates ou non, au fil de notre existence. On peut raisonnablement affirmer que nous vivons une partie de notre vie dans le futur anticipé et non uniquement dans le présent"(6).

Comment procède notre esprit pour nouer des liens entre les situations présentes et passées pour prévoir le futur, ce sont des éléments de réponse à cette question que nous tenterons d'apporter maintenant. A.Berthoz écrit : "Un cerveau humain est créateur de mondes. Ce sont ces processus sous-jacents qui sont la réalité du cerveau… La conscience n'est donc rien d'autre que cette réalité interne renouvelée sans cesse pour préparer, émuler, simuler l'acte... La perception consciente est toujours une anticipation de quelque évènement qui va se produire dans le monde, que cet évènement soit produit par le sujet percevant ou non"(7). Pour résoudre un problème il donne des exemples de la multiplicité des solutions possibles envisagées par le cerveau : "Supposons que le lecteur veuille saisir une framboise entre deux doigts sans l'écraser. La force qu'il faut exercer pour ne pas écraser cette framboise doit être réglée de façon très fine. Elle doit être adaptée à la compliance de la framboise, c'est-à-dire à sa dureté (la compliance est l'inverse de la raideur). Celle-ci n'étant pas connue a priori, avant le contact, le risque d'écrasement est grand à moins que le cerveau ne prédise sa valeur. De fait, il se trouve que le cerveau dispose d'un modèle interne de la mécanique des doigts et qu'il élabore un modèle interne de la compliance de la framboise. La régulation de la force devient alors une simple comparaison entre une valeur estimée (la compliance de la framboise seule) et une valeur mesurée au moment où on saisit le fruit, grâce à la proprioception, c'est-à-dire les propriétés des capteurs de déplacement, de pression et de force dans la main, Cette capacité à anticiper une compliance permet de ne pas écraser le fruit. Anticiper ainsi n'est pas simple, mais permet sans aucun doute la simplification… Notre cerveau peut nous renseigner sur la forme d'un objet à partir de la seule activité motrice ou encore extraire des informations kinesthésiques en partant seulement d'informations cutanées. Il peut également percevoir la forme d'un objet sans aucune information proprioceptive, kinesthésique ou motrice. En effet, notre vision est capable à elle seule d'induire une perception de force haptique"; "Le cerveau dispose, par ailleurs, de processus spécialisés qui détectent très rapidement les aspects globaux et importants d'une scène visuelle et seulement plus tardivement les détails. C'est le rôle, nous l'avons dit, de l'amygdale pour signaler un danger éventuel (le deuxième analyseur mentionné ci-dessus. C'est elle qui, en 80 millisecondes, détecte la présence d'un serpent et nous fait réagir. Ce n'est que plus tardivement que le lobe temporal analysera la forme du serpent et distinguera la couleuvre de la vipère. C'est aussi l'amygdale qui détecte sur le visage d'autrui une intention agressive. Lorsque nous rencontrons quelqu'un pour la première fois nous avons immédiatement une première impression : cette personne m'est sympathique ou elle m'inspire de la crainte. Cette première impression est due à l'analyse par l'amygdale qui attribue instantanément de la valeur au visage d'autrui. Il s'agit sans doute d'un mécanisme très ancien d'alerte. Cette impression doit souvent être inhibée en faisant intervenir notre cortex orbito-frontal. L'avantage de cette analyse très rapide de l'environnement est d'alerter sur un danger ou, au contraire, la présence d'un agent désirable"; "Au sens strict, on dit d'une solution qu'elle est coopérative quand elle estime des variables importantes pour la perception ou l'action. Supposons, par exemple, que nous voulions évaluer la vitesse de notre déplacement. Cela est complexe, car l'environnement visuel est souvent animé de mouvements variés (un train, des nuages, le vent). Pour y parvenir malgré tout, notre cerveau va utiliser deux moyens indépendants : un capteur spécialisé et une combinaison d'informations provenant de divers capteurs. Et notre cerveau ne croira à l'exactitude de la mesure que si les deux estimations sont cohérentes". Nous retiendrons l'anticipation par le cerveau d'une multiplicité de solutions simplexes pour résoudre un problème, en reprenant les termes d'A.Berthoz qui différencie bien la simplexité de la simplicité. Selon lui, la simplexité est une "simplicitée compliquée" fondée sur une riche combinaison de règles simples pour mieux appréhender la complexité de la situation.

Nouer des liens s'inscrirait à la fois dans un processus d'évolution, et à la fois répondrait à un fonctionnement spontané de l'esprit reposant sur l'analogie comme le démontrent D.Hofstadter et E.Sander qui placent l'analogie au cœur de la pensée. Ils écrivent : "Les analogies envahissent chaque moment de notre pensée et en constituent l'indispensable moteur. Toute catégorie mentale est le résultat d'une longue série d'analogies qui relient des entités –des objets, des actions, des situations– séparées dans le temps et l'espace. Ces analogies dessinent un contour flou à toutes les catégories, leur conférant une souplesse cruciale pour la survie et le bien-être de la personne qui les a construites. Elles lui permettent de penser et d'agir dans des situations jamais rencontrées auparavant, la nantissent de nouvelles catégories à foison, enrichissent ces catégories en les étendant sans cesse, guident sa perception des situations grâce à leurs encodages à divers niveaux d'abstraction de ce qui a lieu dans l'environnement, et l'aident à effectuer des sauts mentaux imprévisibles et puissants"(8). Sans concept, disent-ils, construits à partir d'expériences singulières, l'être humain n'a aucun support de pensée. Selon eux les concepts ne sont pas des boîtes étanches, ils donnent cet exemple –qui incline à penser que ceux-ci évolueraient en quelque sorte d'un mode subjectif vers un mode plus objectif, en tout cas vers un mode élargi– à propos du concept maman qui pour le tout jeune enfant catégorise sa maman, puis la maman de l'autre enfant, puis la maman des "autres", quelque soit leur âge, pour former une catégorie encore beaucoup plus vaste avec le concept général de maman. Mais, précisent-ils, les catégories ne sont jamais figées, elles se développent sur un continuum : "Chaque entité du monde aurait ainsi sa «case mentale» ou «catégorie naturelle» qui serait la représentation mentale regroupant les diverses entités de même type : les éléphants seraient tous reconnus comme appartenant à la case étiquetée «éléphant», et ainsi de suite pour tout ce qui bouge, et de même pour tout ce qui ne bouge pas. Ce mécanisme psychologique de «mise en boîte» de tout ce qui nous entoure serait instantané et parfaitement fiable : les catégories mentales serviraient à reconnaître automatiquement des entités dont l'identité est objective, indépendante de l'observateur. Cette vision de la catégorisation est extrêmement réductrice… les catégories mentales ne sont pas des tiroirs de rangement dans lesquels, des entités nettement identifiables sont placées de façon mécanique… Qu'entendons-nous au juste par «catégorie» et par «catégorisation»? Pour nous, une catégorie est une structure mentale qui évolue au cours du temps, parfois lentement, parfois rapidement, qui contient des informations sous une forme organisée et qui permet d'y accéder ; l'activité de catégorisation consiste en une association provisoire et graduée d'une certaine entité ou situation à une catégorie existant préalablement dans l'esprit d'une personne". Pour D.Hofstadter et E.Sander l'analogie, au sens où ils l'entendent, ne se réduit pas à une notion stéréotypée : "La catégorisation/analogie nous donne la capacité de percevoir des ressemblances et de nous fonder sur ces ressemblances pour faire face à la nouveauté et à l'étrangeté : associer une situation rencontrée au présent à des situations rencontrées naguère et encodées en mémoire rend possible d'exploiter le bénéfice de nos connaissances passées pour faire face au présent. L'analogie est la pierre angulaire de cette faculté mentale qui nous permet, au présent, de bénéficier de toutes les richesses issues de notre passé. Et ce passé a donné naissance non seulement à des concepts verbalement étiquetés, comme chien, chat, oie, résignation, contradiction, pour n'en citer qu'une poignée, mais aussi à des milliers de concepts sans étiquettes verbales, comme «la fois où je me suis retrouvé grelottant dehors parce que la porte s'était claquée !tout d'un coup». De tels concepts, quel que soit leur niveau de concrétude ou d'abstraction, sont mobilisés à chaque instant, le plus souvent sans que nous en ayons conscience, et ils constituent la clé de voûte de notre manière de nous représenter les situations que nous affrontons, d'éprouver des émotions à leur sujet et d'entretenir les pensées les plus prosaïques aussi bien que les plus brillantes. Sans passé, pas de pensée, et sans analogie pas de pensée non plus, car l'analogie permet justement cette mise en relation entre présent et passé".

Nouer des liens c'est aussi évoquer le transfert. Le transfert à propos duquel J.Lacan écrit : "Au commencement de la psychanalyse est le transfert"(10). On trouve cette indication à propos du transfert en psychanalyse : "Le caractère inévitable et automatique du transfert s'accompagne pour le patient, au moment de la reviviscence de tel ou tel affect, d'un total aveuglement. Le patient oublie complètement que la réalité du cadre analytique n'a rien à voir avec la situation vécue autrefois, qui avait suscité alors cet affect"(11). Mais la situation de transfert de ce point de vue ne se limite pas à la situation analytique : "En dehors du cadre de l'analyse, le phénomène de transfert est constant, omniprésent dans les relations, que ce soient des relations professionnelles, hiérarchiques, amoureuses, etc...". Notons que J.Lacan, comme S.Freud, associent le transfert à la reviviscence mais aussi au manque ; "Reconnaître son manque et le donner à l'autre, le placer dans l'autre". P.Carré et P.Caspar traitent d'une autre forme de transfert, le transfert d'habiletés : "Le transfert est trop souvent perçu comme une reproduction de ce qui a été enseigné en formation, qui limite le rôle de l'apprenant à appliquer tel quel ce qu'on lui enseigne. Une telle vision fait en sorte que les contenus de formation diffusés en milieu organisationnel correspondent souvent à des séquences linéaires fixes et fermées, ou encore à des grilles de travail que «l'apprenant» se doit de suivre sans en déroger. Si l'on s'en remet uniquement à ces conceptions, il ne faut pas s'étonner que bon nombre de connaissances acquises deviennent assez rapidement obsolètes dans des contextes organisationnels marqués par le changement constant. Un transfert à plus long terme qui se situe non seulement après la formation, mais qui se poursuit dans le temps dans une perspective de performance durable et qui pourrait même s'échelonner sur plusieurs années nécessitera, dans bon nombre des cas, plus qu'une application de procédures standardisées. En effet, un tel transfert devra s'appuyer avant tout sur la capacité des apprenants à utiliser les apprentissages réalisés dans une perspective d'adaptation, et non uniquement de reproduction de ce qui a été appris. Sans nier qu'elle puisse se révéler pertinente, par exemple dans le cas de certaines fonctions de travail, cette seule vision plus statique du transfert ne semble plus suffire dans des contextes où les travailleurs doivent s'adapter à de nouvelles situations, notamment en raison des changements technologiques omniprésents et de leur incidence sur l'organisation du travail. Dans cette même perspective, dès 1999 Yelon et Ford proposent une vision multidimensionnelle du transfert liée au degré d'autonomie en poste des apprenants. Ils affirment que le transfert est associé à deux types d'habiletés, soit des habiletés dites «fermées» (closed skills), qui requièrent l'application de séquences de travail fixes, et d'autres, qualifiées d'«ouvertes» (open skips), qui nécessitent davantage l'adaptation et la résolution de problèmes –et dans lesquelles «les travailleurs doivent être en mesure de planifier, mais aussi d’ajuster ce qu’ils ont appris, selon leurs préférences, les exigences de la fonction qu’ils occupent et les imprévus qu’ils rencontrent; ainsi, de retour en milieu de travail, ils choisissent, modifient et enrichissent (en ajoutant certaines étapes, par exemple) les approches et les procédures qu’ils ont apprises afin de performer en fonction des différents contextes rencontrés»(12)–. Les habiletés fermées sont plutôt liées à des emplois de nature opérationnelle ou technique. À titre d'exemple, elles sont associées à des tâches telles que le remplacement de pièces pour un mécanicien automobile on encore l'installation de ceintures de sécurité pour un opérateur sur une chaîne de production. Par ailleurs, on a plus fréquemment recours aux habiletés ouvertes dans des fonctions managériales, quand il est question de motiver les employés, ou encore lorsqu'un représentant d'une compagnie aérienne doit rediriger des passagers à la suite de l'annulation d'un vol. Ainsi, les habiletés dites «ouvertes» sont liées à des fonctions de travail et à des situations où il existe un bon degré d'autonomie, qui font en sorte que les apprenants ayant appris certains principes seront à même de concevoir des façons de faire qui ne suivront pas nécessairement des procédures prescrites. En ce sens, en raison de l'importance à accorder à la capacité d'adaptation en milieu de travail, un plus grand nombre de fonctions de travail semblent faire maintenant appel à des habiletés ouvertes qu'à des habiletés fermées"(13).

Revenons au propos de D.Hofstadter et E.Sander qui au terme de leur ouvrage élargissent encore notre regard sur l'analogie : "Un contemporain de J.-S. Bach disait que, «en présence d'un thème donné, il est prompt à en envisager toutes les possibilités». Il semblerait que cette capacité d'«envisager toutes les possibilités» en peu de temps soit une marque de la créativité la plus haute de l'esprit humain. Si on considère le chemin pris par Einstein pour aboutir au principe d'équivalence élargi (ne couvrant pas uniquement la mécanique, mais la physique dans son entier), on se rend compte qu'il a exploité dans un nouveau contexte une analogie utilisée précédemment. Plus précisément, il a effectué un même élargissement conceptuel dans deux contextes différents, prenant comme point de départ le concept d'expérience mécanique et comme ligne d'arrivée celui plus abstrait d'expérience physique. Chacun de ces élargissements reposait, bien entendu, sur une analogie – à savoir, le saut analogique vertical « la physique est comme la mécanique, sauf qu'elle incorpore beaucoup plus ». Et cette analogie einsteinienne a été exploitée dans deux situations elles-mêmes analogues (d'abord, pour étendre le principe de relativité galiléenne, ce qui a donné lieu à la relativité restreinte, et plus tard, pour étendre le principe d'équivalence, ce qui a donné lieu aux idées de la relativité générale). Ainsi, la plus grande percée de la vie d'Einstein a été un saut analogique analogue à un autre saut analogique –bref, une analogie entre analogies, ou une méta-analogie".

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(1)L'attachement au cours de la vie. R.Miljkovitch

(2)Stress. S.Bensabat. collectif avec la collaboration de H.Selye

(3) https://www.cairn.info/revue-devenir-2008-4-page-3...

(4)Cours de philosophie positive. A.Comte

(5)L’Atome dans l’histoire de la pensée humaine. B. Pullman

(6)L'Ordre étrange des choses. A.Damasio

(7)La simplexité. A.Berthoz

(8)L'Analogie. Cœur de la pensée. D.Hofstadter et E.Sander

(9)https://www.franceculture.fr/emissions/science-publique/comment-lanalogie-structure-t-elle-notre-pensee

(10)Seconde version de la proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’école. J.Lacan

(11)https://carnets2psycho.net/dico/sens-de-transfert.html

(12)Gérer la formation – Viser le transfert. J-F. Roussel

(13)Traité des sciences et des techniques de la formation. P.Carré et P.Caspar

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