PRINCIPE DU RETOUR A L’ÉQUILIBRE

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Nous évoquerons quelques lignes de B.Cyrulnik pour traiter du récit de soi en tant que tentative de retour à l'équilibre: "Le récit qui n'est pas tout à fait neutre au regard de ce que nous vivons et de la manière dont nous le vivons. Ce qui marche dans un sens, et sans le chercher, ne marche pas forcément dans l'autre, sur commande. Si le récit peut revêtir, malgré lui, une fonction que l'on remarque après coup, que ce soit de déclencher ou de révéler une résilience par exemple dans les cas extrêmes, cette fonction n'est pas obligée (il ne suffit pas de raconter), et le non-sens peut aussi arriver avec à la clé une souffrance réactivée, au moins autant qu'une impression de sens enclenchée par une prise de conscience de s'en être sorti malgré tout – si c'est cela qui apparaît, rien n'étant moins sûr… Parfois, de grands détours sont nécessaires pour repriser le temps et ne pas tomber dans ses ornières, dans ses «instants zéro», afin de le laisser filer de l'avant via la narration retrouvée. Pour le résilier, comme on le dit d'un contrat. Inventer le pont entre l'avant et l'après, brisé par l'événement-rupture" (1).

Nous nous attacherons ensuite à quelques remarques sur l'homéostasie en tant que principe de retour à l'équilibre indispensable au maintien de la vie. L’homéostasie est en "perpétuel mouvement, sous l’effet de processus biologiques, enzymatiques, chimiques, thermiques et autres qui permettent de rester en l’état, c'est-à-dire de revenir à l’état initial malgré des sollicitations permanentes visant à évoluer vers un véritable déséquilibre"(2). Nous rapportons à la suite deux témoignages explicitant le principe de retour à l'équilibre contenu dans le concept d'homéostasie : –"Les êtres vivants supérieurs constituent un système ouvert présentant de nombreuses relations avec l'environnement. Les modifications de l'environnement déclenchent des réactions dans le système ou l'affectent directement, aboutissant à des perturbations internes du système. De telles perturbations sont normalement maintenues dans des limites étroites parce que des ajustements automatiques à l'intérieur du système, entrent en action et que de cette façon sont évitées des oscillations amples, les conditions internes étant maintenues à peu près constantes ... Les réactions physiologiques coordonnées qui maintiennent la plupart des équilibres dynamiques du corps sont si complexes et si particulières aux organismes vivants qu'il a été suggéré qu'une désignation particulière soit employée pour ces réactions : celle d'homéostasie"(3); –"Comme l’exprime Christian de Duve : «Au fil des années, les cellules ont détruit et reconstruit des centaines, voire des milliers de fois, la plupart de leurs molécules constitutives, et même pour certaines cellules, plus de cent mille fois. Elles ressemblent un peu à ces maisons anciennes qui ont toujours la même apparence que lorsqu’elles ont été construites mais qui, à la suite de multiples restaurations, n’ont pratiquement plus aucune de leurs vitres ou de leurs tuiles d’origine, ni même de leurs briques ou de leurs planchers. Mais ce qui, pour une maison, met des siècles à se réaliser, n’est qu’une question de jours pour une cellule vivante». Notre corps se transforme constamment, 98 % de tous les atomes qui le composent sont remplacés en moins d’une année et tous les quatre ans nous avons totalement changé tous les atomes de notre organisme. Chaque six semaines nous avons un foie neuf. Tous les cinq jours nous avons renouvelé les cellules de notre estomac. Le matériel même qui constitue notre DNA, au niveau atomique, est remplacé en six semaines. Notre corps est donc plus une rivière d’informations intelligentes qui construit, modèle, façonne les éléments de la matière vivante qu’une machine comme celles que l’homme fabrique. Nous baignons dans un champ unifié de conscience et d’intelligence qui donne naissance à la matière"(4).

Tout dans l'Univers tend-il vers l'équilibre, comme vers un état premier auquel tout aspirerait à retourner ? Tel semble être le point de vue exposé par A.Rougier : "Une loi fondamentale domine et régit l'Univers : la loi d'équilibre… Sans équilibre, il ne saurait exister ni vie, ni progrès, ni harmonie… La puissance ordonnatrice du Monde est le souffle de l'Esprit sur les grandes eaux. Séparant les eaux supérieures d'avec les inférieures, il fait s'opposer les forces aux forces et, au sein de l'éternel mouvement, naissent des Points fixes, équilibrés, qui deviennent les foyers du tourbillon vital, les centres d'organisation de la substance. Sur les résultantes invariables des énergies en conflit, la matière se modèle en formes régulières. Par le jeu de l'attraction et de la répulsion, les atomes se groupent selon des proportions définies pour former des êtres et des mondes. La Création remonte, en une amoureuse assomption, vers l'Unité, son origine,- vers l'Incréé, sa fin, - vers le Principe équilibrant, sa raison d'être. Toute vie est un équilibre créateur, toute mort ou disparition d'une forme est une rupture d'équilibre"(5). On peut deviner à la suite l'émergence d'un concept de non-équilibre au sens où il y aurait, comme l'indique la philosophie chinoise, une complémentarité entre l'équilibre et le non-équilibre, entre le Yin et le Yang : "Les forces yin et yang sont totalement interdépendantes. Elles ne peuvent exister l’une sans l’autre et elles se complètent mutuellement. Cependant, elles ne sont pas radicalement dualistes car, si elles président à l’apparition de tous les phénomènes dans le monde, elles président aussi à leur résorption dans l’unité du Tao. Les forces opposées ne sont pas autre chose que des aspects d’une seule et même réalité ; elles sont un facteur de multiplication mais aussi de réunion. L’équilibre dans lequel elles se tiennent provient de l’harmonie de leur interaction, et non pas d’une lutte. Le yin et le yang ne sont ni des substances ni des entités ; ils représentent un principe inhérent à l’ensemble du monde de la manifestation. L’action de ces deux forces règle tout entière la vie de l’homme, ainsi que celle du règne animal et végétal. Elle pénètre tous les plans de l’existence"(6).

Y.Bonnardel remet en cause l'idée d'un Ordre naturel, selon lui on aurait procédé au "remplacement du mot Dieu par celui de Nature". Y aurait-il alors un danger à "en déranger la perfection" ? "Jusqu'au XIXe siècle, la Nature était pensée comme un ordre immuable (la Création, modèle statique), alors qu'on se la représente plus volontiers aujourd'hui en mouvement, comme une histoire (l'Évolution, qui constitue un modèle dynamique). Il n'y a pas si longtemps, il s'agissait donc d'un Ordre, alors que maintenant il s'agirait plutôt… d'un Équilibre… Cette idée d'équilibre que l'on retrouve aujourd'hui mentionnée si fréquemment n'est effectivement jamais que la transcription actuelle des très vieilles idées d'ordre et d'harmonie : «ordre» est désormais une notion qui semble trop figée, alors que celle d'harmonie fait trop explicitement référence aux religions ; l'idée d'équilibre, elle, semble plus scientifique, et incorpore en outre plus facilement le mouvement, la fluidité, le changement graduel, «équilibré», «dans la douceur»… «harmonieux». L'idée d'équilibre effectivement introduit paradoxalement une idée d'instabilité structurelle, d'équilibrisme («L'équilibre de la nature est fait de déséquilibres compensés d'où son dynamisme» - Épines drômoises, janv. fév. 2002) ...L'idée d'équilibre, pour ne pas rester complètement creuse, vide de sens, demande à être définie : de l'équilibre de quoi s'agit-il ? En fonction de quels critères est-il défini ? De quelle façon peut-on le déterminer ? Mais dès lors que le terme est explicité de façon à pouvoir réellement signifier quelque chose (et non seulement générer une vague impression de stabilité), on s'aperçoit qu'il ne correspond plus à ce que nous connaissons de la réalité… De fait, les scientifiques ont bien du mal à utiliser cette notion d'équilibre, qui ne permet absolument pas de décrire l'incroyable diversité des variations des milieux, ni ne permet d'intégrer le hasard des «réponses» évolutives. Mais ils ont aussi beaucoup de mal à s'en défaire ; tout au plus pourra-t-on lire, toujours dans le même Dictionnaire de l'écologie, que «le concept d'équilibre n'a, en écologie, qu'une signification toute relative» (Robert Barbault, article «Invasions biologiques», p. 732). Il s'agit d'un euphémisme. A notre connaissance, il existe pourtant un ouvrage documenté, décisif, qui critique radicalement cette notion d' «équilibre écologique» ou d'«équilibre naturel» ; il ne semble malheureusement pas être lu dans le monde francophone. Mais laissons le soin de le présenter à David Olivier : «L'ordre naturel n'a jamais existé. Nous avons compris, ou disons avoir compris, depuis Darwin, que la nature n'existe pas en tant que projet, en tant qu'intention constructrice. L'évolution naturelle se fait sans finalité. Des mutations se produisent au hasard, et subsistent ou non. Nul ordre, nulle finalité. Pendant longtemps, cependant, on pensait pouvoir encore se référer à l'idée d'un équilibre naturel. D'un état de la nature qui, s'il n'était pas perturbé par les êtres humains, subsisterait tel qu'il a subsisté, sinon depuis l'éternité, mais du moins depuis des dizaines de millénaires, et pourrait servir de modèle, de référent à l'idée d'un ordre naturel. Mais l'idée se fait jour qu'une telle conception relève plus du mythe que de la science. Daniel Botkin, professeur de biologie et d'environnement à l'Université de Californie, a exprimé la fracture radicale qu'il y a entre ce mythe, qui a dominé sans partage la pensée environnementale de ce siècle, et la réalité. L'histoire de la biosphère est fondamentalement chaotique. Dans l'histoire des glaciations, par exemple, on ne trouve aucune régularité particulière. Elle est une suite d'accidents. Les forêts d'Amérique du Nord n'ont jamais été dans un état stable. Même si on le voulait, on ne pourrait recréer en nul lieu un «état d'équilibre», simplement parce qu'un tel état n'a jamais existé. À aucune échelle de temps» (David Olivier, «Contribution au débat à la Maison de l'écologie», Cahiers antispécistes n°17, avril 1999" (7).

Après avoir rappelé l'idée d'un ordre universel souverain : "La Vraie Réalité est Ordre physique, où toute chose obéit aux Lois de la Nature; Ordre biologique où tout individu obéit à la Loi de l'Espèce, Ordre social, où tout humain obéit à la Loi de la Cité"; E.Morin évoque l'évolution de la conception de l'ordre et du désordre, à travers les avancées de la physique, pour en venir à ce constat : "Est-ce la réalité microphysique qui échappe à notre concept d'ordre parce qu'elle échappe à l'ordre des concepts, ou bien est-ce notre esprit qui n'arrive pas à concevoir cet autre ordre, lequel ne peut se passer de ce que nous appelons désordre? Or ce désordre est présent dans le micro-tissu de toutes choses, soleils et planètes, systèmes ouverts ou clos, choses inanimées ou êtres vivants. Du coup il est tout à fait différent du désordre attaché au second principe de la thermodynamique. Ce n'est pas un désordre de dégradation ou de désorganisation. C'est un désordre constitutionnel, qui fait nécessairement partie de la physis, de tout être physique"(8). I.Prigogine nous convie à jeter un autre regard sur le concept de non-équilibre: "Loin de l’équilibre, se produisent des phénomènes ordonnés qui n’existent pas près de l’équilibre. Si vous chauffez un liquide par en-dessous, il se produit des tourbillons dans lesquels des milliards de milliards de molécules se suivent l’une l’autre. De même, un être vivant, vous le savez bien, est un ensemble de rythmes, tels le rythme cardiaque, le rythme hormonal, le rythme des ondes cérébrales, de division cellulaire, etc. Tous ces rythmes ne sont possibles que parce que l’être vivant est loin de l’équilibre. Le non-équilibre, ce n’est pas du tout les tasses qui se cassent ; le non-équilibre, c’est la voie la plus extraordinaire que la nature ait inventée pour coordonner les phénomènes, pour rendre possibles des phénomènes complexes. Donc, loin d’être simplement un effet du hasard, les phénomènes de non-équilibre sont notre accès vers la complexité. Et des concepts comme l’auto-organisation loin de l’équilibre, ou de structure dissipative, sont aujourd’hui des lieux communs qui sont appliqués dans des domaines nombreux, non seulement de la physique, mais de la sociologie, de l’économie, et jusqu’à l’anthropologie et la linguistique"(9).

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(1)Résilience, connaissances de base. B.Cyrulnik et G.Jorland

(2) http://sante.lefigaro.fr/mieux-etre/stress/stress-...

(3)http://www.leconflit.com/article-de-l-homeostasie-58061784.html

(4) http://dentdesagesse-fr.over-blog.com/2017/02/notre-corps-se-transforme-constamment.html

(5)Essais philosophiques et ésotériques. A.Rougier. http://livres-mystiques.com/partieTEXTES/Rougier/equilbr.html

(6)http://www.buddhaline.net/Le-principe-yin-yang-il-figure-les

(7)La nature comme équilibre : un mythe moderne ! Y.Bonnardel http://revolution-lente.coerrance.org/idee-nature.php

(8)La Nature de la Nature. E.Morin

(9)Qu’est-ce que l’équilibre et le non équilibre ? https://www.matierevolution.fr/spip.php?breve292

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