"De l'enfance à l'âge adulte, le pôle émotionnel est si bien installé dans nos habitudes de vie, qu'il nous impose sa sensation de vérité… Nous subissons (ou acceptons) la dictature du pôle émotionnel. Toutefois la vie nous enseigne qu'en satisfaisant nos pulsions émotionnelles, nous n'obtenons pas le bonheur souhaité, tout juste un soulagement éphémère. Ce constat peut ouvrir une porte en nous… notre cœur subtil détient un lien privilégié avec notre âme, notre être intérieur… grâce à elle, nous pouvons accueillir de façon naturelle les intuitions vraies et profondes concernant les grandes décisions de notre vie"(1). Des points essentiels de la bienveillance envers soi nous semblent contenus dans ce texte de D.Ramassamy, nous relèverons quelques termes : "nos habitudes de vie"; "un lien privilégié avec notre être intérieur"; "les intuitions vraies et profondes". Mais comment identifier les intentions vraies et profondes pour prendre les bonnes décisions ? Ce "cœur éveillé", quel est-il? N'est-il pas fonction de notre interprétation et n'avons-nous pas, tel le Tartuffe de Molière, des "accommodements" avec lui selon les circonstances, selon que nos intérêts ou nos peurs du moment guident nos choix ? Pour D.Ramassamy : "Si la perspective semble éloignée de notre état actuel, si elle paraît quasi impossible, c'est une impression faussée par nos peurs sous-jacentes : la peur de changer ses repères [nos habitudes de vie], la peur de ne pas bien faire [nous y reviendrons avec F.Midal], la peur de ne pas y arriver, etc". Il faut donc essayer, même si "le premier pas peut être modeste, timide".
Nous nous sommes intéressé à la suite au texte de R.Hanson. Il écrit : "Quand votre cerveau change, votre esprit change ; et quand votre esprit change, votre cerveau change. D'où cette conclusion extraordinaire : ce que vous pensez, ressentez ou voulez, et la manière dont vous gérez vos réactions sculptent votre cerveau de multiples façons : -les régions cérébrales sollicitées sont mieux irriguées puisqu'elles ont besoin de plus d'oxygène et de glucose ; -les gènes des neurones s'activent plus ou moins. Ainsi, l'expression des gènes impliqués dans l'apaisement des réactions de stress se trouve améliorée chez les gens qui se détendent régulièrement, ce qui les rend plus résilients ; -les connexions relativement inactives dépérissent. C'est une forme de darwinisme neuronal : seuls les neurones les plus sollicités survivent («on s'en sert ou on les perd») ; «les neurones qui s'activent ensemble se raccordent ensemble». D'après ce concept du psychologue Donald Hebb, les synapses actives (les connexions entre les neurones) deviennent plus sensibles, et d'autres synapses se développent, produisant des couches neuronales plus denses. C'est ainsi qu'à la fin de leur formation les chauffeurs de taxi de Londres, qui doivent mémoriser un véritable dédale de rues, présentent un hippocampe plus volumineux (une structure cérébrale qui contribue à la formation de souvenirs visuospatiaux). De même, les gens qui pratiquent régulièrement la méditation de pleine conscience développent des couches neuronales plus denses dans l'insula (une région qui s'active quand vous vous mettez à l'écoute de votre corps et de vos sentiments) et dans certaines parties du cortex préfrontal (à l'avant de votre cerveau) qui contrôlent l'attention"(2). On peut en déduire que la pratique régulière de la bienveillance développe dans le cerveau des connexions qui contribuent à un regard sur le monde plus propice à ce mode de fonctionnement et à un comportement en conséquence. Mais on doit garder à l'esprit que l'inverse fonctionne aussi.
Pour explorer un autre volet de la bienveillance, nous nous pencherons sur le texte de F.Midal : "Depuis des années, je suis amené à animer des conférences et des séminaires dans des écoles, des entreprises, des hôpitaux. J'en ressors immanquablement avec le même constat : nous nous torturons à longueur de journée. Nous nous torturons à intégrer des normes, des injonctions, des modèles qui ne nous correspondent pas. Nous nous torturons parce que nous voulons «mieux faire» et que nous estimons ne jamais «bien faire». Nous nous torturons parce que nous sommes persuadés que les autres, eux, savent «bien faire». Nous nous torturons, souvent sans qu'il ne nous soit rien demandé... Nous sommes pris dans un activisme frénétique qui nous rend complètement aveugles"(3). Vrai problème que celui du "faire" qui prendrait le pas sur l'"être". "Intégrer des normes, des injonctions, des modèles qui ne nous correspondent pas", comme l'écrit F.Midal, ce n'est évidemment pas là une voie ouverte vers la bienveillance envers soi. Qui plus est, non allons souvent, comme il le dit, au-delà de ce qui nous est demandé. En complément du propos de F.Midal, nous citons C.Soler : "Les premières années d'une vie d'enfant se passe à assimiler la domestication du corps prescrite par le milieu où il est né… un petit corps qui n'est pas encore entré dans le discours, ça jouit de la vie… et puis il va falloir se domestiquer, apprendre comment on mange dans la société où on est, comment on fait ses excréments, comment on salue, enfin toutes ces règles. Il faut passer au corps civilisé, passer du vivant simple au corps civilisé… des corps pliés aux normes d'un côté et aux interdits de l'autre. Nous sommes des organismes dénaturés"(4). C.Soler nous ouvre une voie vers la bienveillance envers soi : "Là où toutes les politiques de civilisation des corps cherche à obtenir des effets d'homogénéité, des effets de standardisation… la psychanalyse s'intéresse à l'inverse, à ce qui ne marche pas au pas dans chaque individu. Elle s'intéresse à la partie de l'individu qui … reste un peu hors de la bio-éducation généralisée… de ce qui ne s'est pas plié à la norme, de ce qui n'a pas été domestiqué". Que cette attitude, ou ce processus, se nomme psychanalyse ou méditation ou yoga ou bien autrement, être à l'écoute de ce qui en soi "ne s'est pas plié à la norme", favoriser, voire permettre, l'expression de "ce qui n'a pas été domestiqué" en soi, c'est bien là une voie vers la bienveillance envers soi que nous indique C.Soler. F.Midal écrit : "Nous ouvrir, défricher, découvrir. Nous autoriser à être, en dépit de la pensée dominante qui nous impose des œillères. Prendre des risques pour gagner en ampleur de vie. Avoir confiance en la vie". "Nous autoriser à être", ailleurs Lacan déclare : "l'analyste ne s'autorise que de lui-même". Il est indéniablement question de l'autonomie du "je" qui s'autorise à être, à être hors et avec "les normes, les injonctions, les modèles".
D.Boyes traite des problèmes psychologiques rencontrés sur le chemin vers la connaissance de soi : "…découvrir à quel point la vie intérieure est vivante et passionnante, apprendre à aimer sa propre compagnie, savoir rendre la solitude viable quand cela s'avère nécessaire…ce n'est pas pour autant un processus d'isolement, car il ne s'agit nullement de se regarder le nombril en s'enfermant dans ses préoccupations personnelles, mais de prendre conscience des moindres mouvements du mental et du moi"(5). Il différencie le vrai et le faux témoin de soi : "Dans le cas du vrai témoin, il n'y a pas de division car la perception est unie à la chose observée… l'absence de division donne une observation intensément directe, dépourvue -et c'est l'essentiel- d'évaluation, de comparaison, de contrainte… surtout, il ne s'y trouve aucun désir de vouloir modifier le contenu psychique qui n'est pas alors mis en opposition avec le témoin… En ce qui concerne le faux témoin, au contraire, la partie observatrice du moi prend du recul par rapport aux autres parties, puis s'efforce de s'en séparer, ou bien se met à lutter contre elles en vue de les modifier, les supprimer".
K.Neff analyse ce qu'elle nomme "nos habitudes pernicieuses". Elle écrit : "Selon une enquête, au moins 85% des étudiants considèrent qu'ils possèdent de meilleures capacités relationnelles que leurs camarades ; 94% des professeurs d'universités pensent être meilleurs que leurs collègues ; et 90 % des automobilistes… déclarent conduire mieux que personne. La même étude révèle en outre une tendance à se croire plus drôle, plus logique, plus apprécié, plus beau, plus gentil, plus digne de confiance, plus sage et plus intelligent que ses semblables"(6). Ce phénomène est-il propre à une culture ou bien peut-on parler à ce propos d'une universalité de fonctionnement ? K.Neff apporte des éléments de réponse : "On pourrait imaginer que cette propension à s'estimer supérieur au commun des mortels est une caractéristique de nos sociétés individualistes… Dans les sociétés asiatiques, plus collectivistes, les gens ne sont-ils pas plus modestes ?... D'après les résultats de notre enquête, la tendance à se surestimer est universelle, mais elle ne s'exprime que dans les domaines valorisés par la culture à laquelle on appartient… C'est le même refrain partout". Voilà qui nous ramène aux propos de C.Soler et de F.Midal, l'influence du milieu est déterminante de l'orientation de l'hypervalorisation,et cette recherche d'hypervalorisation -un comportement fondamental selon K.Neff qui écrit : "Ne vous reprochez pas ces attitudes, si stériles soient-elles… nos dysfonctionnements font partie de l'héritage humain"- ne favorise pas à terme la bienveillance envers soi : "Nourrir sans cesse son besoin de valorisation, c'est un peu comme se goinfrer de bonbons. Après une courte phase d'euphorie survient la crie d'hypoglycémie"(6).
Dans une de ses méditations, F.Midal nous convie à ressentir la bienveillance envers soi. Il évoque ici un ressenti debienveillance, de l'autre envers soi : "Essayez de vous souvenir d'un moment où vous vous êtes sentis aimés… essayez d'évoquer cette expérience… et penser à tous les détails de la situation… le temps qu'il faisait, ce que vous ressentiez… [puis] explorez un peu plus ce que vous ressentez, ce que vous ressentez corporellement… donnez-vous le droit d'être touché… l'amour bienveillant que nous découvrons a trois qualités principales, qui sont simultanées, trois visages du même : on se sent accepté ; on vous dit «oui», profondément «oui», «oui» à ce que vous êtes; l'amour bienveillant est aussi chaleureux et tendre… et cette tendresse chaleureuse nous réchauffe et nous nourrit… et notre cœur y est ouvert, complètement ouvert… autorisez-vous à y demeurer, autorisez-vous à demeurer dans l'espace de l'amour bienveillant"(7).