ENTRE RIRE ET CHANT

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Certains considèrent le rire comme un réflexe, consécutif à une stimulation sensitive ou sensorielle, venant parfois à la suite d'un stress soulager la tension corporelle. Nous avons bien envie de considérer aussi le chant de la même façon. L'expression populaire va dans ce sens qui dit que "chanter donne du cœur au ventre" pour affronter une situation stressante. M.Sardou s'y réfère lorsqu'il chante : "La mort [ou la vie] c'est plus marrant, C'est moins désespérant, En chantant". Selon D.Le Breton : "Le chant rétablit un ordre dans le chaos, il donne une prise pour se rétablir face à ce qui se dérobe. Devant la peur, il force une échappée belle par une signification familière à l'individu. Mais parfois il procure une force intérieure née au cœur de soi qui enveloppe l'individu et multiplie sa puissance sur une situation qui lui échappe. Il cherche alors à calmer. Il s'érige en bouclier pour repousser la peur. La voix protège de l'adversité, elle n'est pas cri, ou pas encore, elle maintient sa fermeté même si elle est impuissante à changer la situation"(1).

Le chant est présent dans maintes circonstances de l'existence, depuis le gazouillis joyeux du nourrisson qui découvre sa voix avec jubilation, en passant par la chansonnette que l'on se surprend à fredonner sous la douche, en voiture, au travail, ou encore à travers les vocalises que l'on prend plaisir à faire par ailleurs répéter par un écho lointain. Naturellement le chant est en rapport avec le souffle, le volume d'air inspiré augmente parfois considérablement pour exprimer un chant plus clair, pour accentuer la modulation, pour faire naître de riches harmoniques. Chacun sait que "le souffle c'est la vie", l'augmentation des échanges gazeux a un retentissement positif sur tout l'organisme et s'accompagne généralement d'une légère euphorie. J.Bonhomme expose les vertus du chant grégorien : "La grande respiration de ce chant calme et repose celui qui chante comme celui qui écoute"(2). Point n'est besoin d'assister aux offices religieux pour profiter de ses effets, J.Bonhomme écrit : "Il est actuellement de plus en plus utilisé dans les milieux laïques, et on ne cesse de découvrir ses vertus. On le chante même dans les centres pour toxicomanes, car il calme l'esprit, favorise le contact avec soi et réconcilie avec sa propre résonance". "Pour bien chanter du grégorien, dit-il, il est nécessaire que ça respire en soi et que le fluide vocal trouve son chemin sans embûches en traversant l'instrument".

Le chant accompagne les moments de détente. Une détente accentuée par la régulation du souffle, mais pas seulement. Citons J.Bonhomme : "La partie cochléaire de l'oreille possède environ vingt-cinq mille cellules. Lorsque la voix dégage de bons aigus, l'oreille est stimulée et transforme ces vibrations en un flux qui rechargera le cortex d'une part et le corps d'autre part". Dans un article de Nico Milantoni nous avons trouvé cette information : "L’oreille est un organe de régulation parasympathique grâce à l’innervation du nerf vague ou nerf pneumogastrique. Ce nerf innerve la paroi postérieure du conduit auditif externe, la partie basse de la membrane du tympan et, dans l’oreille moyenne, le muscle de l’étrier. L’énergie produite par l’oreille gagne le nerf vague qui transmet les impulsions nerveuses produites par l’oreille à tous les organes de la vie végétative"(3). Nous citons un autre extrait : "Une boucle psychosomatique sert ainsi de dialogue entre la vie psychique et le monde environnant: le tympan de l’oreille est le premier lieu de rencontre et d’échange. C’est pourquoi les sons, les mots, les voix ont un tel retentissement sur nos réactions internes, psychologiques et physiologiques… En stimulant l’oreille, la thérapie Tomatis… permet d’avoir une action directe sur le fonctionnement du nerf vague pour rétablir un équilibre entre l’action du sympathique et celle du nerf vague, et obtenir ainsi une harmonisation de la vie neurovégétative"(4). Les liens existant entre les sons perçus et le nerf vague éclairent à leur tour d'un jour différent les effets bénéfiques du chant sur tout l'organisme.

Nous voulons encore évoquer une autre fonction du chant, celle qui fond l'individu dans le groupe, en rapportant tout d'abord un exercice pratiqué par J.Bonhomme : "L'improvisation vocale en groupe illustre particulièrement le phénomène de mise en résonance. Il s'agit dans un premier temps de laisser chaque membre du groupe sortir sa voix sans aucune recherche. Tous les membres chantent et se laissent aller en même temps. La perception groupale qui s'ensuit est une impression de chaos au sein duquel chacun s'exprime de façon anarchique. Progressivement, une mélodie ou un rythme émerge du groupe, sur lequel va se calquer l'ensemble des participants. Un premier mouvement de structure se met en place. Chacun s'individualise en s'adaptant à cette structure émergente. Au bout d'un temps de durée variable, la première structure est cassée par un puis deux participants, et le chaos s'instaure à nouveau pour laisser place à une nouvelle structure. Plus la séance d'improvisation avance, plus les plages de structure s'installent dans une qualité rythmique plus profonde et plus soutenue. Les voix se libèrent ainsi sous l'effet des rythmes. Dans certains groupes, les intellects finissent par «lâcher» totalement pour laisser place à un profond ressenti. Le groupe passe alors à un autre niveau, comme si des couches de conscience étaient progressivement traversées de la périphérie à la profondeur. Il n'est pas rare qu'à ce niveau on rencontre des «crises émotionnelles» sans objet conscient mais très libératrices. Les voix se chargent et le groupe devient plus que jamais un individu". Les chants guerriers, les chants révolutionnaires nous démontrent sans conteste la valeur éminemment fédérative du chant identitaire. Nous voulons revenir, pour expliciter davantage cet aspect du chant, sur une citation de D.Le Breton : "Dans le chant en commun existe une sorte de dilution de soi, le sentiment de se fondre au sein du groupe, de faire chœur avec les autres. Des inconnus qui entonnent un chant se sourient et nouent une relation affectivement forte. Ils s'accordent en une seule voix dont la complicité sera malaisée à rompre plus tard. Un tel abandon implique une confiance réciproque, le sentiment que ne menace aucune fausse note dans la relation. Le chant est une induction du contact, une invitation à venir y mêler sa voix".

"Mieux vaut rire", dit-on. S'il est facile de chanter, il n'en est évidemment pas de même du rire. H.Rubinstein écrit : "Le rire né dans le cerveau primitif (système limbique) est contrôlé mais aussi réprimé par le néo-cortex (cerveau conscient)"(5). Pour rire, il faut être disposé à cela, les situations comiques, et même le chatouillement physique, ne provoquent pas systématiquement le rire. Selon H.Rubinstein : "Le rire est une conduite de conservation du plaisir face à des événements moyennement désagréables pour soi et pour autrui, qui vont de la simple frustration du sens à un événement comique comme une chute ou une glissade sur une peau de banane. La neurophysiologie nous démontre même que le rire est stimulation des centres de plaisir, c'est là sa fonction vitale, on rit pour se faire plaisir, on rit dans des situations agréables et l'on rit dans des situations adverses pour conserver malgré tout son plaisir. J'insiste sur les notions de plaisir et d'humeur de jeu à la source du rire, car le rire naît d'un chatouillement psychique, et il faut avoir le don d'être chatouilleux et l'humeur d'être chatouillé pour rire. Etre chatouillé n'est comique que si l'on est en humeur de jeu, sinon c'est franchement désagréable… On ne peut pas, en somme, être chatouillé, ni physiquement ni mentalement, en période réfractaire".

Dans De l’essence du rire Baudelaire écrit : "J'ai dit qu'il y avait symptôme de faiblesse dans le rire ; et, en effet, quel signe plus marquant de débilité qu'une convulsion nerveuse, un spasme involontaire comparable à l'éternuement, et causé par la vue du malheur d'autrui ? Ce malheur est presque toujours une faiblesse d'esprit. Est-il un phénomène plus déplorable que la faiblesse se réjouissant de la faiblesse ? Mais il y a pis. Ce malheur est quelquefois d'une espèce très inférieure, une infirmité dans l'ordre physique. Pour prendre un des exemples les plus vulgaires de la vie, qu'y a-t-il de si réjouissant dans le spectacle d'un homme qui tombe sur la glace ou sur le pavé, qui trébuche au bout d'un trottoir, pour que la face de son frère en Jésus-Christ se contracte d'une façon désordonnée, pour que les muscles de son visage se mettent à jouer subitement comme une horloge à midi ou un joujou à ressorts ? Ce pauvre diable s'est au moins défiguré, peut-être s'est-il fracturé un membre essentiel. Cependant, le rire est parti, irrésistible et subit. Il est certain que si l'on veut creuser cette situation on trouvera au fond de la pensée du rieur un certain orgueil inconscient. C'est là le point de départ : moi, je ne tombe pas ; moi, je marche droit ; moi, mon pied est ferme et assuré. Ce n'est pas moi qui commettrais la sottise de ne pas voir un trottoir interrompu ou un pavé qui barre le chemin"(6). Nous retiendrons cette fonction du rire : tourner en dérision l'événement, mais aussi mettre à distance de soi. A la suite, nous nous intéresserons au texte de Freud : L'humour, dont nous citons quelques lignes : "Aucun doute ne subsiste : l'essence de l'humour réside en ce fait qu'on s'épargne les affects auxquels la situation devrait donner lieu et qu'on se met au-dessus de telles manifestations affectives grâce à une plaisanterie… L'humour a non seulement quelque chose de libérateur, analogue en cela à l'esprit et au comique, mais encore quelque chose de sublime et d'élevé, traits qui ne se retrouvent pas dans ces deux autres modes d'acquisition du plaisir par une activité intellectuelle. Le sublime tient évidemment au triomphe du narcissisme, à l'invulnérabilité du moi qui s'affirme victorieusement. Le moi se refuse à se laisser entamer, à se laisser imposer la souffrance par les réalités extérieures, il se refuse à admettre que les traumatismes du monde extérieur puissent le toucher" (7). "S'épargner les affects" d'une situation désagréable, voilà qui pourrait excuser la "faiblesse" du rieur évoquée par Baudelaire. "L'humour ne se résigne pas, il défie", écrit encore Freud. Ne retrouvons-nous pas alors dans le rire le sens contenu dans l'expression "chanter donne du cœur au ventre" ? Rappelons à ce propos la réplique de Jorge dans Au nom de la Rose : "Le rire tue la peur, et sans la peur il n'est pas de foi. Car sans la peur du diable, il n'y a plus besoin de Dieu", ou bien encore : "Mais qu'adviendra-t-il si, à cause de ce livre, l'homme cultivé déclarait tolérable que l'on rie de tout ? Pouvons-nous rire de Dieu ? Le monde retomberait dans le chaos"(8).

Après avoir exposé les effets thérapeutiques du rire sur l'organisme, tant au niveau respiratoire que sur le plan neuro-hormonal, H.Rubinstein expose une technique respiratoire qu'il utilise pour provoquer le rire : "On peut en effet, à partir d'une éducation respiratoire, d'une gymnastique respiratoire, retrouver le rythme habituel du rire et par entraînement en revivre les conditions psychiques. L'exercice type comporte une inspiration courte, deux à trois secondes, une pause respiratoire de cinq à dix secondes, une expiration saccadée de cinq à dix secondes; un tel exercice plusieurs fois répété déclenche inévitablement le rire et est simple à pratiquer, seul, dans n'importe quelles conditions". Enfin, nous le laissons faire le lien entre rire et chant : "Par bien des aspects, le chant dans ses manifestations physiologiques ressemble au rire, possède des effets thérapeutiques comparables. Des professeurs, comme Yva Barthélémy, qui se sont penchés sur les mécanismes du chant et de l'appareil phonatoire, ont totalement conscience de ce que le chant met en mouvement au niveau du diaphragme par le biais d'une respiration maîtrisée. Le desserrage laryngé (le larynx étant le lieu du corps où s'expriment et se manifestent toutes les angoisses : «J'ai la gorge nouée, serrée, la voix étranglée, une boule dans la gorge, etc.») sera réalisé grâce à des exercices progressifs et soigneusement étudiés. Des résonateurs bien «ouverts» favorisent l'émission de vibrations sonores fantastiquement gratifiantes pour le sujet qui en prend enfin conscience, «jouit de sa voix». La sensation d'équilibre général et de relâchement des tensions au niveau du dos et de la nuque se trouve renforcée par un bon positionnement de la tête et de tout le corps pendant l'émission vocale. Tous ces exercices, tous ces mouvements soigneusement mis au point par certains professeurs au fil des années, concourent non seulement au beau chant ou à la rééducation, à la «réparation» des cordes vocales, mais aussi à la détente nerveuse et musculaire. Dans certaines vocalises, les sons piqués ou «cocottes», on reproduit les mécanismes mêmes du rire. Après une bonne leçon de chant, on est indéniablement euphorique et optimiste pour toute une semaine ! Ceux qui ne parviennent pas à rire peuvent toujours tenter de chanter. Et ceux qui chantent découvrent qu'ils sont heureux de vivre… et donc plus prêts à rire !".

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(1)Eclats de voix. D.Le Breton

(2)La voix énergie. J.Bonhomme

(3)www.therapiesonore.net/ondoline/le-nerf-vague/. Nico Milantoni

(4)https://a-p-p.ch/wp-content/uploads/Ressources/fr/...

(5)Psychosomatique du rire. H.Rubinstein

(6)Variétés critiques. I. La Peinture romantique. II. Modernité et Surnaturalisme. Esthétique spiritualiste. C.Baudelaire

(7)Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient. S.Freud

(8)Au nom de la Rose. U.Eco

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