EXTENSION DE LA PERSONNALITÉ ET DÉPERSONNALISATION
L'identification est au cœur de ces deux processus. Freud différencie l'identification, que l'on considérera ici comme l'extension, et l'état amoureux que l'on rapprochera ici de la dépersonnalisation : "La différence entre l'identification et l'état amoureux, dans ses développements extrêmes qu'on appelle fascination, sujétion amoureuse, est maintenant facile à décrire. Dans le premier cas, le moi s'est enrichi des qualités de l'objet, s'est, selon l'expression de Ferenczi, «introjecté» celui-ci ; dans le second cas, il est appauvri, il s'est abandonné à l'objet, a mis celui-ci à la place de son élément constitutif le plus important"(1).
A.Berthoz traite du "cerveau créateur de mondes". Il évoque les multiples identifications inhérentes à toute vie sociale et développe à ce propos le concept de vicariance : "Au-delà du caractère trivial du remplacement du curé par le vicaire lors de la messe, la notion de vicariance pose la question plus profonde du dédoublement de la personne du prêtre à travers sa compétence, son identité et sa fonction. L'enjeu majeur est en réalité celui de l'identité et de la relation à autrui"(2). A.Berthoz relie consciences multiples et solutions multiples: "La multiplicité des consciences est essentielle pour la théorie de la vicariance que je souhaite proposer, en ce qu'elle permet que soient créées de multiples solutions pour résoudre un problème".A propos des avatars utilisés dans les jeux vidéos il nous donne à la fois l'exemple d'une extension de la personnalité et celui d'une dépersonnalisation due à l'identification avec le personnage virtuel : "La capacité du cerveau humain à s'imaginer avec son corps sensible ailleurs, dans un monde virtuel, est une découverte majeure qui dépasse de loin le sentiment, bien connu, d'entrer dans la fiction lorsqu'on lit un roman. Le cerveau n'est donc pas seulement créateur de mondes, il peut aussi s'installer dans ces mondes comme dans le rêve"; et d'un autre point de vue : "Le risque induit par les jeux vidéo et l'usage des avatars n'est pas négligeable… [deux jeunes garçons] ont tellement vécu ce scénario comme réel qu'un soir ils sont sortis dans la rue et ont tué le premier passant venu". Nous suivrons encore A.Berthoz lorsqu'il parle de sympathie et d'empathie: "L'expression d'une émotion chez une des deux personnes évoque une contagion émotionnelle qui témoigne de la puissance de la résonance sympathique… Ainsi, nous attribuons à nous-mêmes ce que nous observons dans l'autre… L'empathie… exige un changement de perspective, et une certaine forme de «sortie du corps». Il faut nous séparer mentalement de notre propre corps, et voyager dans l'autre corps… nous supposons que, dans le processus empathique, en plus de la capacité de nous mettre dans le corps d'autrui, nous devons conserver la capacité de résonner avec lui comme dans la sympathie". A la faveur de ces descriptions, on imagine aisément que la sympathie et l'empathie puissent influer sur la personnalité, soit pour l'enrichir, soit pour l'aliéner.
S.Grof répertorie des cas d'identification à des végétaux : "Les expériences de conscience végétale représentent une catégorie intéressante de phénomènes transpersonnels. Leur contenu paraîtra fantasque et absurde à un scientifique traditionnel, et même à notre pur bon sens, il n'est toutefois pas facile de les ignorer ou de les qualifier de simples fantasmes. Elles se produisent indépendamment chez divers individus à un certain stade d'évolution de leur conscience; elles possèdent une qualité empirique très particulière qu'il n'est pas aisé de traduire par des mots. Elles favorisent souvent une compréhension nouvelle et profonde des processus concernés et s'accompagnent d'intuitions philosophiques et spirituelles fascinantes"(3). Le chamanisme nous a rendus sensibles aux identifications avec des esprits animaux. S.Grof écrit à ce sujet : "L'identification empirique à des animaux peut être extrêmement authentique et convaincante. Elle inclut l'image du corps, des sensations physiologiques spécifiques, des pulsions instinctuelles, une perception unique de l'environnement et des réactions émotionnelles adaptées à celui-ci… Des sujets ayant vécu des expériences d'identification animale affirment souvent avoir acquis une compréhension organique de la pulsion qui contraint l'anguille et le saumon à remonter le cours d'un fleuve, des sensations de l'araignée tissant sa toile, ou du processus merveilleux de la métamorphose d'une larve en chenille et d'une chrysalide en papillon. Des expériences de ce type débouchent parfois sur une connaissance extraordinaire des animaux et des processus concernés". S.Grof évoque aussi les identifications à un groupe : "L'expérience d'identification de groupe se caractérise par une expansion spatiale plus vaste de la conscience et par un effondrement des limites… La profondeur, l'ampleur et l'intensité de ces expériences atteignent parfois des proportions extraordinaires". Cette dernière phrase nous invite à considérer de nouveau le risque de voir la personnalité de l'expérimentateur se dissoudre dans une identité plus vaste, d'où le terme de dépersonnalisation. A propos des identifications à un groupe, S.Grof parle aussi "d'effondrement progressif des limites". Cet effondrement devient sujet à des interprétations contradictoires selon qu'on le considère comme la prémisse d'un enrichissement de la personnalité, ou bien selon qu'on le voit comme une source de dépersonnalisation. Enfin, toujours avec S.Grof, il faut citer les identifications à d'autres personnes. Là-dessus il écrit : "Alors qu'il se fond empiriquement à un tiers, le sujet éprouve un sentiment d'identification complète, au point de perdre plus ou moins conscience de son identité propre… Cette expérience revêt des formes et atteint des niveaux très différents. Elle peut concerner des personnes se trouvant en présence du sujet ou des êtres vivants mais ne participant pas à la séance ; elle peut également faire partie intégrante de l'expérience intérieure du sujet et impliquer des personnages issus de son enfance, de sa lignée ancestrale ou d'incarnations passées". Si l'on cherche un aspect extrême de la dépersonnalisation on se remémorera le film d'Hitchcock, Psychose.
On considère l'identification comme un processus inconscient de défense du moi. Pour reprendre les termes de Freud, le moi qui cherche ainsi à être l'autre dans son action "pour assurer une emprise sur le monde extérieur", "s'est enrichi des qualités de l'objet", ou bien, pour "lutter contre l'angoisse de perte d'objet", le moi peut être amené à "s'abandonner à l'objet", à mettre "celui-ci à la place de son élément constitutif le plus important"(4). A.Damasio écrit : "De même que les cycles de la mort et de la vie reconstruisent l'organisme et ses parties conformément à un plan, de même le cerveau reconstruit le sentiment de soi instant après instant"(5). Nous reconnaissons-nous pour autant dans une pluralité de personnes psychiques? Nous citons J.Florence : "Le moi éclate, il apparaît malléable et corvéable, passion de l'autre, du multiple, de la libido inconsciente –marionnette d'un drame dont on ne peut arriver à deviner les véritables motifs que si l'on suit le jeu des identifications… si nous pouvons devenir le spectateur ému et passionné de drames ou de tragédies comme Œdipe Roi ou Hamlet, c'est parce que les «compulsions» inconscientes, refoulées, qui s'y accomplissent, passent par le jeu voilé des reconnaissances, par des identifications éveillées et niées"(6). Nous nous intéresserons à ce texte de D.W.Winnicott sur le vrai self et le faux self parce qu'il interroge sur la vraie nature du soi dissimulé sous ses identifications. Qu'est-ce que c'est que d'être soi, au cœur de processus que chacun s'accorde à reconnaître complexes ? D.W.Winnicott écrit : "Il y a ceux qui peuvent être eux-mêmes et qui peuvent également jouer un rôle, alors qu'il y en a d'autres qui ne peuvent que jouer un rôle et qui sont complètement perdus lorsqu'ils ne sont pas dans ce rôle, quand on ne les apprécie pas ou qu'on ne les applaudit pas (ce qui équivaut à reconnaître leur existence)". D.W.Winnicott développe le concept de "vrai soi" que dissimule un "faux soi" dans un but protecteur : "Dans le travail psychanalytique, il est possible de voir des analyses qui se prolongent indéfiniment parce que le travail se fait à partir d'un faux self. Dans le cas d'un patient qui avait été longtemps analysé avant de venir me voir, mon travail ne commença réellement que lorsque je luis fis clairement comprendre que je reconnaissais qu'il n'existait pas. Il me fit remarquer que, durant des années, tout le travail accompli avec lui avait été inutile parce qu'il avait été effectué en fonction de la réalité de son existence, alors qu'il n'avait existé que d'une façon artificielle. Lorsque je lui eus déclaré que je reconnaissais sa non-existence, il éprouva le sentiment que c'était la première fois qu'on communiquait avec lui. Ce qu'il voulait dire, c'est que son vrai self, qui avait été dissimulé depuis l'enfance, était maintenant entré en communication avec son analyste, de la seule manière qui ne fût pas dangereuse"(7).
Dans son Séminaire 9, J.Lacan traite de l'identification à l'autre et au grand Autre. Dans cet extrait, il expose deux points : –il n'est pas toujours fondé d'affirmer que A=A, "l’identification ce n’est pas tout simplement «faire un…»"; –il accorde la primauté à la fonction du signifiant, ainsi qu'il le dit : "L’identification, c’est une identification de signifiant". "Pour tout de suite préciser ce que j'entends par là, je dirai que quand on parle d'identification, ce à quoi on pense d'abord, c'est à l'autre à qui on s'identifie, et que la porte m'est facilement ouverte pour mettre l'accent, pour insister sur cette différence de l'autre à l'Autre, du petit autre au grand Autre, qui est un thème auquel je puis bien dire que vous êtes d'ores et déjà familiarisés. Ce n'est pas pourtant par ce biais que j'entends commencer. Je vais plutôt mettre l'accent sur ce qui, dans l'identification, se pose tout de suite comme faire identique [ idem facere ], comme fondé dans la notion du «même», et même du même au même, avec tout ce que ceci soulève de difficultés… Le passage de Saussure auquel je faisais allusion tout à l’heure –je ne le privilégie ici que pour sa valeur d’image– c’est celui où il essaie de montrer quelle est la sorte d’identité qui est celle du signifiant en prenant l’exemple de «l’express de 10 h 15». «L’express de 10 h 15», dit-il, est quelque chose de parfaitement défini dans son identité, c’est «l’express de 10 h 15», malgré que, manifestement, les différents express de 10 h 15 qui se succèdent toujours identiques chaque jour, n’aient absolument, ni dans leur matériel, voire même dans la composition de leur chaîne, que des éléments voire une structure réelle différente. Bien sûr, ce qu’il y a de vrai dans une telle affirmation suppose précisément, dans la constitution d’un être comme celui de l’express de 10h15, un fabuleux enchaînement d’organisations signifiantes à entrer dans le réel par le truchement des êtres parlants"(8). Selon J.Lacan nous sommes fondamentalement des êtres de langage. L'identification de l'autre se fait à travers l'Autre. M. Angrand écrit : "En fait, comme dit Lacan, nous sommes «des habitants du langage» ; dès avant notre naissance et tout au long de notre vie, nous sommes déterminés à penser, parler, agir, en fonction de multiples codes (règles de grammaire, de parenté, de droit, etc.) que Lacan appelle «le grand Autre». C'est lui qui tire les ficelles. Le sujet «est parlé» par la structure symbolique. Ce «grand Autre» permet les échanges, la communication et la compréhension entre tous ceux qui participent des mêmes réseaux symboliques. Quand je dis «je», je me pose en sujet de mes assertions, j'imagine que je suis un petit Autre s'adressant librement à un autre petit Autre. En fait, pour que nous puissions nous comprendre, il faut que le «grand Autre» soit là comme le terrain virtuel de nos discours. Il est la substance des sujets parlants. C'est lui qui «parle en nous», mais à notre insu"(9). –Notons au passage qu'identifier le "même", le problème se pose au cours du transfert où l'autre est identifié à travers une histoire personnelle, à partir "d'une des imagos plus ou moins archaïques"–. A la lumière du texte suivant toujours emprunté à M.Angrand, on pourrait dire que je m'identifie qu'à travers l'autre : "Le sujet est prêt à condenser toutes ses «représentations» de lui-même en une représentation imaginaire globalisante : le Moi. Le Moi n'est donc que «l'image projetée» du sujet à travers ses multiples représentants. Le Moi se constitue à partir du stade du miroir. L'enfant conquiert son identité originaire (comme image propre de soi globale) dans le miroir et il accède au symbolique par la configuration de son image spéculaire apportée par l'Autre (la mère). «Le Moi dont nous parlons est absolument impossible à distinguer des captations imaginaires qui le constituent de pied en cap, dans sa genèse comme dans son actualité par un autre et pour un autre» (Lacan. Écrits)".
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(1)Psychologie des foules et analyse du moi. S.Freud
(2) La vicariance. A.Berthoz
(3)Les nouvelles dimensions de la conscience. S.Grof
(4)Les mécanismes de défense. S.Ionescu, M-M.Jacquet, C.Lhote
(5)Le sentiment même de soi. A.Damasio
(6)Les identifications. Collectif
(7)L'identification. J.Lacan
(8) Le réel selon Lacan in Philopsis. M. Angrand
(9)Processus de maturation chez l’enfant. D.W.Winnicott
