APPRIVOISER LE VIDE EN SOI
Nous avons parlé de la nécessité d'opérer "un retour préalable vers ce qu’A.Damasio appelle la «conscience noyau», celle de «l’ici et maintenant». Nous avons écrit pour justifier ce retour à la conscience de base : "Comment se départir d’un fonctionnement unidimensionnel si ce n’est en opérant le retour vers la conscience de base ? Comment élargir la conscience si celle-ci n’est pas libérée de ce qui l’accapare ? Les techniques de relaxation, de respiration, de visualisation… ouvrent la porte à une disponibilité retrouvée de la conscience, et vont permettre, par une pratique régulière, l’instauration progressive d’un autre regard sur le monde"(1).
Dans son ouvrage sur Le mental des cellules, Satprem écrit : "Il faut que tout cela se taise. Si l'on veut voir clair dans un liquide, il faut qu'il se décante. Première opération : le silence mental". Il décrit ce qu'il ressent à l'intérieur de lui après avoir fait en quelque sorte table rase au niveau des différentes entités composant sa personne : "Maintenant j'ai l'habitude, alors toutes les cellules restent comme cela, immobiles, silencieuses et exclusivement tournées vers la Conscience, puis attendent. N'est-ce-pas, tout ce que l'on fait, tout ce que l'on sait, tout est basé sur une sorte de mémoire semi consciente qui est là – ça : parti. Et alors plus rien. Et c'est remplacé par une sorte de présence lumineuse et… les choses sont là on ne sait comment"(2).
Entre le retour vers la conscience de base et le sommeil, les états de conscience différent quelque peu, néanmoins puisqu'il est question de mettre le cerveau en pause, il ne nous paraît pas inopportun d'opérer un rapprochement entre ce qui a été dit précédemment et ces extraits traitant des fonctions du sommeil : "Après une journée d’interactions avec son environnement, les neurones de la drosophile présentent davantage d’épines dendritiques (petites excroissances qui se forment sur les neurones et sur lesquelles se situent la plupart des synapses) le soir que le matin. Ce nombre revient à sa valeur initiale pendant la nuit à la condition expresse que la mouche puisse dormir. Il en va de même pour la souris adolescente : le nombre de ces récepteurs augmente le jour, pour décroître durant le sommeil…Il y a une dizaine d’années, Mircea Steriade de l’université Laval au Québec, découvrait que les ondes lentes du sommeil profond résultent de l’activité de groupe de neurones qui s’activent et se désactivent de manière rythmique et coordonnée. L’amplitude de ces ondes, plus importante après une longue période d’éveil, (liée à la durée de la période où l’on est resté éveillé,) diminue au cours de la nuit. On pense que cette synchronisation traduit le travail d’affaiblissement synaptique. L’avancée de ce travail se traduirait alors par une baisse progressive de la synchronisation, et de l’amplitude des ondes lentes, ce que semblent indiquer des expériences réalisées chez l’homme. Si c’est bien le cas, plus les connexions d’une aire cérébrale changent au cours de l’éveil, plus cette aire devrait avoir besoin de sommeil pour réorganiser ses connexions de façon cohérente.Pour vérifier cette hypothèse, des sujets ont été entraînés à atteindre une cible, par exemple dans un jeu de fléchettes, activité qui fait intervenir le cortex pariétal droit impliqué dans l'attention, la perception de l'espace et le contrôle visuo-moteur des mouvements. Les chercheurs ont pu constater que les ondes lentes dans cette région cérébrale étaient plus amples que d’habitude au cours de la nuit qui suivait l’apprentissage. D’autres expériences ont pu montrer qu’une activité synaptique locale entraîne une augmentation locale du besoin de sommeil, bien que le sujet demeure éveillé et que le reste du cerveau conserve son activité"(3). Un second article paru sur le site Psychomédia explicite aussi les relations existant entre le sommeil et le cerveau : "Une étude, publiée dans la prestigieuse revue Nature Communications, jette un nouvel éclairage sur la raison pour laquelle nous avons besoin de sommeil. Elle montre, pour la première fois, disent les chercheurs, que le sommeil réinitialise l'accumulation constante de connectivité dans le cortex cérébral pendant les heures éveillées. La privation d'une nuit de sommeil bloque ce mécanisme de réinitialisation. Privés de repos, les neurones deviennent hyperconnectés et l'activité électrique devient si embrouillée que de nouveaux souvenirs ne peuvent être correctement fixés… Ces résultats appuient l'hypothèse dite de l'«homéostasie synaptique du sommeil», développée par des chercheurs de l'Université de Wisconsin Madison en 2003. L'hypothèse stipule que lorsque nous sommes éveillés, les synapses qui forment des connexions entre les cellules nerveuses se renforcent de plus en plus à mesure que nous traitons de l'information et saturent éventuellement le cerveau. Le processus exige beaucoup d'énergie, mais le sommeil permet de diminuer l'activité cérébrale, de consolider les souvenirs, et d'être prêt à repartir le lendemain"(4).
A.Padoux évoque "le macrocosme comme un corps immense"(5). Dans cet esprit nous rapprochons la notion de vide en soi avec ce que l'on nous dit du vide quantique. E.Klein écrit : "Dès lors, le vide ne peut plus être considéré comme ce qui reste lorsqu'on a enlevé le champ… mais comme un état particulier du champ, un état qu'on appelle l'état «fondamental» car le système ne peut pas avoir une énergie plus petite que celle qu'il possède lorsqu'il se trouve dans cet état. Tout cela est intéressant d'un point de vue philosophique. Car s'il n'y a plus de distinction formelle entre le vide et les autres états, il devient impossible de lui donner un statut réellement à part : il n'est plus un espace pur, encore moins un néant où rien ne se passe, mais un océan rempli de particules virtuelles capables, dans certaines circonstances, d'accéder à l'existence. Le vide apparaît ainsi comme l'état de base de la matière, celui qui contient sa potentialité d'existence et dont elle émerge sans jamais couper son cordon ombilical. Matière et vide se retrouvent liés de façon insécable"(6).
Nous nous interrogerons à la suite sur cette phrase de J.Lacan :"Je pense où je ne suis pas et je suis où je ne pense pas"(7). M-A.Descamps poursuit en ces termes : "Effectivement, je ne suis vraiment dans la réalité que lorsque j'ai réussi à stopper la machine à fabriquer les idées… On peut donc dire qu'il n'y a pas disparition de l'esprit mais changement de mode de fonctionnement. On passe de la suite incohérente des idées à la connaissance intuitive directe par identification ou participation. Et ce n'est pas une perte mais un enrichissement. Le non-mental connaît en s'identifiant et non plus en pensant"(8). "Il n'y a pas perte mais enrichissement", cet avis est partagé par J.Vigne qui écrit : "Une des caractéristiques du quatrième état de conscience, c'est précisément de ne pas avoir de caractéristique. On peut se demander à propos de ce turiya*… quelle utilité il peut y avoir à rechercher un état qui semble bien être une sorte d'extinction; mais il faut réaliser que l'arrêt du mental ne représente pas le sommeil du néant, mais au contraire un éveil"(9). S.Pérenne évoque plus particulièrement le quatrième état de conscience dont elle nous dit qu'il est caractérisé par un état de semi vide mental : "Les états de conscience importants sont au nombre de trois : l'éveil actif, le sommeil lent, le sommeil paradoxal. Le quatrième, que Robert Desoille appelle le rêve éveillé, Bernard Auriol l'éveil paradoxal, Mircea Eliade l'enstase, se caractérise par un état de semi vide mental et de détente proche de l'endormissement, lequel procure une meilleure récupération que le sommeil. Les électroencéphalogrammes effectués sur les sujets en méditation montrent d'ailleurs un passage des ondes bêta, caractéristiques de la pensée logique, aux ondes alpha de la détente, puis aux thêta, de la relaxation profonde. Comme la différence entre le moi et le non-moi s'estompe, notre petit ego s'efface et nous nous sentons en reliance avec tout et tous. Comme la notion de l'espace disparaît, nous nous sentons illimités. Puisque nous sommes détachés du temps séquentiel, nous devenons une pure conscience d'être là dans l'instant, et c'est la définition de l'éternité : une absence de passé et de futur. Cet état, qualifié par Romain Rolland de sentiment océanique, Jean-Jacques Rousseau l'a décrit, Gaston Bachelard l'a analysé. Et chacun de nous l'a éprouvé dans ces moments où l'attention se dissout face à un panorama sans anecdotes retenant le regard : l'océan, le désert, la banquise… ces moments de sérénité absolue où le temps semble suspendu et le moi dilué dans l'objet de sa contemplation"(10).
(1)Les cartes en main. J.P.Joguet-Laurent
(2) Le mental des cellules. Satprem
(3)
www.sommeil-paradoxal.com/livre4-page/01-memorisation.html
(4) Psychomédia. Publié le 25 août2016
(5)Comprendre le tantrisme. Les sources hindoues. André Padoux
(6)Le monde selon E.Klein. E.Klein.
(7)Ecrits. J.Lacan
(8)La méditation. M-A.Descamps
*[Turīya est un terme sanskrit qui signifie le quatrième état de conscience au-delà de ceux de veille, rêve et sommeil. https://fr.wikipedia.org/wiki/Turiya]
(9)Méditation et psychologie : soigner son âme. J.Vigne
(10)Vivre, lire et écrire les rituels: Ouvrage de référence sur les pratiques instaurées au sein des cercles maçonniques.S.Pérenne
