RÉGRESSER POUR FAIRE FACE
A quoi le moi doit-il faire face ? Pour répondre à cette question, nous rapporterons la synthèse faite par S.Ionescu, M-M.Jacquet et C.Lhote qui distinguent : la peur du surmoi ; la peur réelle ; la crainte liée à l'intensité des pulsions ; la nécessité d'harmoniser des tendances opposées. "La peur du surmoi : Par crainte du surmoi qui s'oppose à ce qu'une pulsion puisse devenir consciente et obtenir satisfaction, le moi met en branle ses mécanismes de défense et entre en lutte contre la pulsion. Ce motif est rencontré dans le cas de la névrose des adultes. La peur réelle : La crainte du monde extérieur est un motif rencontré dans le cas des névroses infantiles. La crainte que l'intensité des pulsions ne devienne excessive. Ce motif est rencontré chez certains enfants et, plus tard, normalement, à certaines périodes de transformation physiologique, comme la puberté ou la ménopause et, pathologiquement, au début d'une poussée psychotique. Aux trois motifs mentionnés, A. Freud ajoute un quatrième rencontré chez l'adulte et découlant du besoin de synthèse du moi. Ce besoin est lié au fait que le moi adulte exige une certaine harmonie entre ses tendances opposées, comme par exemple la passivité et l'activité, l'homosexualité et l'hétérosexualité"(1). Ces mêmes auteurs apportent cette définition de la régression : "La régression constitue un retour -plus ou moins organisé et transitoire- à des modes d’expression antérieurs de la pensée, de conduites ou des relations objectales, face à un danger interne ou externe susceptible de provoquer un excès d’angoisse ou de frustration".
Avec Paula Heimann et Susan Isaacs nous explorerons les rapports existants entre la pulsion et de la régression. Elles écrivent : "Les phénomènes de progression et de régression fournissent des preuves supplémentaires de la dualité des pulsions, qui sous-tendent la vie humaine… La conception classique en ce qui concerne les causes de régression met l’accent sur le barrage de la libido. Ce barrage peut alors provenir soit de facteurs externes (frustration), soit de facteurs internes (fixation, inhibition du développement, afflux biologiques de libido à la puberté ou à la ménopause). Les deux séries de facteurs donnent naissance à une intensification de la libido qui ne peut être satisfaite ou administrée, et qui par suite perturbe l’équilibre interne du psychisme et provoque une tension intolérable"(2).
Elles soulignent l'importance de l'histoire de la libido dans l'analyse des phénomènes de régression : "Toute maladie mentale implique, en quelque mesure et sous quelque forme, une régression de la libido à des points de fixation précoces. La régression est un phénomène d’importance capitale dans l’étiologie des névroses, des psychoses et de l’involution du caractère". Pour préciser plus encore la complexité de l'histoire libidinale, il nous a paru important de citer les informations qu'elles apportent à propos du développement des phases orales et anales : "Freud avait vu que la première finalité destructrice, le cannibalisme, s’éveillait pendant la primauté de la zone orale. Abrahama subdivisé la phase orale en une phase de succion et une phase de morsure. Il a fait remarquer la force des pulsions destructrices pendant le début de la dentition, mais il a soutenu que le premier stade oral était libre de pulsions agressives. (En ceci nous ne le suivons point, puisque nous soutenons qu’il y a des preuves de l’existence de finalités destructrices dès le stade de succion. Abraham lui-même, quand il étudie le caractère oral, attribue un élément de cruauté au stade de succion, qui rend les gens qui ont régressé à ce stade «comme des vampires pour les autres».) Il a décrit le fait de dévorer en mordant comme la première finalité destructrice. Cette finalité est suivie au premier stade anal par celle de détruire en expulsant. Au cours du second stade anal se produit une importante modification des pulsions destructrices, et leur finalité devient celle de contrôler par la rétention. Bien qu’il y ait encore un puissant investissement destructeur de l’objet, l’adoucissement des pulsions destructrices s’observe dans le désir de le préserver. On lui épargne la destruction totale des premières phases, à condition qu’il soit soumis au contrôle". Paula Heimann et Susan Isaacs exposent les troubles du ressenti liés à l'apparition de la ménopause, soulignant les retentissements sur la vie pulsionnelle de cette phase de la vie sexuelle féminine. Nous rapportons un large extrait de leur analyse parce que celle-ci éclaire significativement les interactions inconscientes qui viennent influer sur le comportement : "Nous ne pouvons douter que la force d’une femme pour affronter les problèmes de la ménopause et la manière dont elle le fait dépendent en partie de son histoire psychologique antérieure : par exemple, de la mesure où elle a surmonté son complexe d’Œdipe et ses fantasmes de castration, aussi bien que de l’étendue et de la stabilité de ses sublimations. Bien des femmes subissent une régression au moment où se présente le conflit de la ménopause, parce que le déclin de la productivité sexuelle les prive non seulement de la gratification pulsionnelle directe, mais aussi d’un facteur rassurant de première importance. Ce n’est pas seulement chez des catholiques dévotes que nous trouvons le sentiment que les rapports sexuels sont mauvais et coupables ; et ne peuvent être excusés que par la procréation. Cette attitude à l’égard de la sexualité, qui provient du complexe d’Œdipe et des angoisses antérieures, existe, comme on le sait, dans l’inconscient de bien des femmes qui se croient libres de scrupules religieux ou éthiques à l’égard de la sexualité. Une fois que l’excuse de la procréation disparaît, une culpabilité sans rémission peut inonder le psychisme d’une femme. La connaissance du fait qu’elle ne peut plus avoir d’enfants peut ouvrir la porte à des angoisses graves, en particulier toutes celles qui se rapportent au fantasme d’un corps détruit à l’intérieur et stérile, destruction et stérilité dont le fantasme inconscient rend responsable la mère persécutrice. Ne pas pouvoir créer un enfant vivant est senti comme le fait de contenir des corps morts (c’est un fantasme qui dérive en dernière analyse des pulsions cannibaliques et destructrices de la première vie pulsionnelle). Ces sentiments éveillent la peur de la mort propre. Le réveil de ces angoisses stimule l’envie du pénis, et la possession du pénis est d’autant plus désirée et nécessitée à nouveau que le privilège féminin de porter des enfants s’est éteint. La culpabilité à l’égard du mari due en partie au désir de le châtrer, et en partie au fait de le priver de paternité, intervient dans ce tableau complexe. En outre, le mari dont elle ne recevra plus d’enfant assume le rôle du père qui n’a jamais satisfait son désir de recevoir un enfant de lui, ce qui fait revivre les fantasmes inconscients des rapports sexuels comme crime capital. Sur le plan conscient, ces angoisses et ces conflits peuvent se manifester sous l’apparence de la hantise de vieillir et de devenir laide. Les femmes au moment de la ménopause présentent souvent des exigences accrues de rapports sexuels, de gratifications sexuelles, de conquêtes, d’affection et d’amour. C’est « le démon de midi ». L’examen analytique de ces cas montre clairement que les désirs libidinaux sont puissamment accrus par l’angoisse et la culpabilité. D’autres femmes plus normales administrent et surmontent leurs angoisses à propos de leur ventre stérile par bien d’autres moyens : par exemple grâce à leurs sublimations et à la tranquillité que donnent de bonnes relations sociales et sexuelles. Bien d’autres facteurs interviennent encore dans le problème de la ménopause, mais ceux qui précèdent peuvent suffire, puisque nous nous occupons de montrer notre point de vue sur le problème de l’accumulation de la libido bien plus que d’examiner la psychologie de la ménopause pour elle-même".
Nous nous intéresserons ensuite à la répétition en ce qu'elle peut être, comme il est dit, un "retour -plus ou moins organisé et transitoire- à des modes d’expression antérieurs de la pensée, de conduites ou des relations objectales". J-D Nasio écrit : "L'inconscient est la force qui nous pousse à répéter sereinement les mêmes comportements heureux … ou qui nous pousse à répéter compulsivement les mêmes erreurs et les mêmes comportements d'échec" (3). De quelle répétition s'agit-il ? Freud différencie la répétition selon qu'il s'agit d'un enfant ou d'un adulte : "Pour ce qui est du jeu de l'enfant, nous croyons comprendre que si l'enfant reproduit et répète un événement même désagréable, c'est pour pouvoir, par son activité, maîtriser la forte impression qu'il en a reçue, au lieu de se borner à la subir, en gardant une attitude purement passive. Chaque nouvelle répétition semble affermir cette maîtrise et, même lorsqu'il s'agit d'événements agréables, l'enfant ne se lasse pas de les répéter et de les reproduire, en s'acharnant à obtenir l'identité parfaite de toutes les répétitions et reproductions d'une impression. Plus tard, ce trait de caractère est appelé à disparaître. Une plaisanterie spirituelle, entendue pour la deuxième fois, reste presque sans effet, une pièce de théâtre à laquelle on assiste pour la deuxième fois ne laisse jamais la même impression que celle qu'on a reçue lorsqu'on y a assisté pour la première fois. Bien plus : il est difficile de décider un adulte à relire un livre qu'il vient de lire, alors même que ce livre lui a plu. Chez l'adulte, la nouveauté constitue toujours la condition de la jouissance"(4). Ailleurs c'est à un autre aspect de la répétition auquel Freud fait référence : "Nous sommes en droit de dire que l'analysé ne se remémore absolument rien de ce qui est oublié et refoulé, mais qu'il l'agit. Il ne reproduit pas sous forme de souvenir mais sous forme d'acte, il le répète, naturellement sans savoir qu'il le répète… Nous devons donc nous attendre à ce que l'analysé s'abandonne à la contrainte à la répétition –qui remplace maintenant l'impulsion à la remémoration-, non seulement dans le rapport personnel au médecin, mais encore dans toutes les autres activités et relations qu'il a simultanément dans sa vie, par exemple lorsque pendant la cure il choisit un objet d'amour, se charge d'une tâche, s'engage dans quelque entreprise"(5).
J.Lacan interroge sur l'incidence du principe de plaisir sur la répétition : "Car, si le trauma est conçu comme devant être tamponné par l’homéostase subjectivante qui oriente tout le fonctionnement défini comme principe du plaisir, il ressort que ce que notre expérience nous pose alors comme problème, c’est justement que c’est en son sein… au sein des processus primaires …que nous voyons conservée l’insistance à se rappeler à nous… dans les formes motivées par le principe du plaisir… de ce trauma, qui y reparaît et reparaîtrait souvent à figure dévoilée, et qui nous pose la question : comment, si le rêve est défini comme manifestant le vœu porteur du désir du sujet, si ce rêve est ainsi défini, comment peut-il produire ce qui si souvent se présente comme faisant resurgir -et à répétition- sinon la figure du moins l’écran derrière lequel s’indique encore le trauma ?"(6). Dans cette même direction, J-D Nasio développe le lien existant entre pulsion et répétition : "La grande découverte de Freud qui a marqué un tournant décisif dans sa théorie, a été de constater que le but premier d'une pulsion n'est pas tant de chercher à se satisfaire, à obtenir du plaisir, que de revenir à un état ancien ayant été perturbé – un état traumatique ou bien un état sain, mais d'intense excitation –, le ramener au présent et le rétablir. C'est justement cette idée inédite que Freud développe dans son article «Au-delà du principe de plaisir». Comme si, avec ce texte crucial, le fondateur de la psychanalyse nous déclarait : J'ai pensé jusqu'ici que l'unique but des pulsions était d'obtenir du plaisir, compris comme une absence de tension, mais je suis obligé maintenant de constater que les pulsions amènent souvent le sujet à vivre et à revivre des émotions infantiles troublantes, mélange de plaisir et de douleur. Car comment expliquer qu'il y ait des personnes qui, au lieu de chercher du plaisir, cherchent encore et encore à retrouver des situations malheureuses qu'elles connaissent déjà et qu'elles auraient pu éviter? Comment comprendre que quelqu'un qui sait pertinemment que tel comportement lui a été néfaste, cherche pourtant à le reproduire, à revenir vers ce qui lui fait mal ? Quelle est cette force attractive ? Non, la pulsion ne cherche pas exclusivement à décharger sa tension et obtenir du plaisir, mais à revenir au passé, fût-il le plus noir, et à le répéter. Je dois donc – poursuivrait notre Freud – revoir ma théorie initiale et me dire que la visée des pulsions ne serait pas seulement le gain du plaisir, mais par-dessus tout de retourner en arrière et de revenir en avant ; de retourner à la recherche du passé prégnant pour le ramener au présent et le répéter indéfiniment»(3).
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(1)Les mécanismes de défense. S.Ionescu, M-M.Jacquet et C.Lhote
(3) L'inconscient, c'est la répétition. J-D Nasio
(4)Au-delà du principe de plaisir. S.Freud
(5)Remémoration, répétition et perlaboration. S.Freud
(6)Les fondements de la psychanalyse. J.Lacan
