PRATIQUER  L'EXTASE


"L'extase, écrit M-A.Descamps, est la vocation naturelle de l'homme… Ce que l'on cherche obscurément dans l'amour c'est la complétude de son être, et dans l'orgasme c'est cette fraction de seconde où l'on quitte son plan ordinaire de conscience pour s'épanouir dans le bonheur. Il en est de même pour les plaisirs de la vitesse, des sports de glisse ou des attractions de la foire avec ses manèges, toboggans et montagnes russes"(1). Il serait difficile de donner une définition précise de l'extase, parce que celle-ci peut prendre différentes formes et s'exprimer dans différents domaines. M-A.Descamps la différencie de la transe : "La transe est caractérisée par une perte de conscience…Pendant la transe l'individu est un autre et il ne se souvient plus de ce qu'il est ni de son passé. De plus, lors de son retour à son état de conscience habituel, il ne se souvient pas du tout de ce qu'il a fait pendant la transe… Au contraire, dans l'extase il n'y a pas dépersonnalisation mais accomplissement de sa personne et l'on se souvient de cette expérience, dont on garde bien souvent la nostalgie sa vie durant". Pour ce qui est des modifications physiologiques liées à l'extase, il apporte cette précision : "Il est certain que l'extase ne peut pas se produire, se prolonger et se répéter sans engendrer des modifications corporelles. On est donc en droit de penser qu'elle est liée à la sécrétion des morphines naturelles par le cerveau, les endorphines et les enképhalines que l'on vient de découvrir". La recherche de l'extase a ainsi un rapport direct avec la sensation de bien-être et le bonheur de vivre.

Nous nous intéresserons maintenant au récit de ressentis extatiques, en gardant à l'esprit cette remarque de M-A.Descamps : "L'extase… a en effet la particularité d'être un état qui n'est pas formé d'idées mais de saisie intuitive directe par participation. Les penseurs et philosophes occidentaux… ont toujours retenu cette possibilité. Spinoza a en particulier admis, au-dessus de la connaissance par ouï-dire et de la connaissance intellectuelle, une connaissance du troisième genre : la scientia intuitiva. Elle est plus proche du sentiment que de la pensée".

-JEAN-JACQUES ROUSSEAU : "Le bruit des vagues et l'agitation de l'eau, fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation, la plongeait dans une rêverie délicieuse… le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles, frappant sans relâche mes oreilles et mes yeux suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisait pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser"(2).

-RICHARD MAURICE BUCKE : "J'étais dans un état de joie tranquille et presque passive, sans vraiment penser, mais laissant les idées, les images et les émotions défiler d'elles-mêmes dans mon esprit. Tout à coup, sans aucun avertissement, je me suis senti enveloppé dans un nuage de la couleur d'une flamme. Pendant un instant je pensais à du feu, une immense conflagration quelque part près de la grande ville ; ensuite, je me rendis compte que le feu se situait en moi-même. Immédiatement après je fus envahi par un sentiment d'exulter, une joie immense accompagnée ou immédiatement suivie par une illumination intellectuelle, impossible à décrire. Entre autres choses, je n'avais pas à y croire tout simplement mais je vis que l'univers n'était pas composé de matière morte, mais qu'il est au contraire une Présence vivante"(2).

-PIERRE WEIL : "Un soir de Noël, réuni avec des amis, je participais joyeusement à cette fête. En dansant avec une amie, je me rendis soudain compte que mon rythme et le sien formait une étrange unité indissoluble. Je n'avais jamais vécu quelque chose d'aussi harmonieux : cette harmonie me donnait un bonheur indicible"(2).

-REMBRANDT : "Une émotion m'envahit, la même que chaque jour, lorsque je plonge dans la contemplation, dans le secret de la lumière. C'est là mon heure d'oraison. Chaque jour le matin et chaque jour le soir, quand l'univers s'allume, quand l'univers s'éteint, un délire sacré s'empare de moi. Mon corps s'immobilise. Un dieu pénètre dans mes moelles. Mes yeux grandissent, grandissent. Ils deviennent un miroir grossissant, un filtre par où viennent passer tous les rayons de l'air. Mes yeux ont tellement absorbé cette lueur terrestre qu'ils en possèdent les moindres nuances. Ils la décomposent en une infinité de couleurs, toutes celles de l'arc-en-ciel. Chacune de ces couleurs se met alors à danser, à vibrer, à rejoindre les autres, à les prendre et à les quitter"(2).

-JEANNE GUESNÉ : "L'orage gronde comme un fauve blessé… les nuages sombres balayent le ciel zébré par la fulguration des éclairs illuminant les bastions rocheux du plateau montagneux. Le grondement sourd du tonnerre, multiplié par l'écho de la montagne, emplit l'air en se répercutant sur les rochers, éveillant en moi une étrange alchimie des pensées et des émotions. Je reçus l'orage de plein fouet, comme le choc d'une identité avec les éléments déchaînés et il me livra son message : l'instant présent n'est pas une valeur temporelle, mais une intensité à éprouver, un état radiant comme l'amour. Le réel ne peut être connu extérieurement. Il doit être vécu dans un dépassement déconcertant pour la notion conceptuelle que nous avons de nous-mêmes et du monde. Les formules verbales ne peuvent traduire la réalité"(2).

-FRITJOF CAPRA : " Il y a cinq ans, j'ai eu une belle expérience qui m'a mis sur le chemin qui m'a amené à écrire ce livre. J'étais assis au bord de l'océan, pendant une soirée d'automne, observant le mouvement des vagues et sentant le rythme de ma respiration quand, soudain, je pris conscience que tout l'environnement était comme engagé dans une danse cosmique gigantesque"(2).

-JEAN-PAUL SARTRE : "Les mots s'étaient évanouis et, avec eux, la signification des choses… Et puis, j'ai eu cette illumination… à l'ordinaire, «l'existence» se cache. Elle est là, autour de nous, en nous, elle est nous…l'existence s'était soudain dévoilée…elle avait perdu son allure de catégorie abstraite… je pensais sans mots, sur les choses, avec les choses… sans rien formuler… je comprenais que j'avais trouvé la clé de« l'Existence»"(2).

Il n'est pas toujours aisé d'appréhender ces récits que l'on peut être tenté d'assimiler à des visions plus ou moins délirantes. Ce qui ne s'apparente pas au normal déconcerte d'autant plus si cette vision ne fait pas partie d'un consensus social. Selon C.Tart, "notre état de conscience ordinaire ou normal est un outil, une structure, un mécanisme d'intégration qui nous permet d'interagir avec une certaine réalité sociale acceptée -un consensus de réalité"(3). Pour F.Schwarz, "cet état de conscience normal, défini par un autre psychologue, Shor, comme «l'orientation généralisée vis à vis de la réalité», ne peut se maintenir que grâce à un effort actif du mental qui cherche constamment à le perpétuer. Tout un processus de conditionnement, dont nous sommes devenus inconscients, est nécessaire pour que ces données soient fixées et déterminent des comportements acceptés de tous dans le cadre social"(4). Reprenant ces éléments, C.Hardy indique que "cet état de conscience normal, qui forme la base de notre réalité, n'est pas quelque chose de naturel ou de donné, mais une construction hautement complexe, favorisée par une certaine culture et diverses contraintes sociales. Chaque culture, en effet, sélectionne des expériences possibles qui, avec l'influence de certains facteurs aléatoires, donnent les éléments de base de notre état de conscience ordinaire"(5).

F. Schwarz et de C.Tart nous invitent à remettre en question les voies de la connaissance que nous utilisons pour conceptualiser notre réalité consensuelle. F. Schwarz écrit : "Pour assimiler de nouvelles connaissances, deux voies sont possibles : la voie intellectuelle et celle de l’expérience. Il est important de relier les deux : transformer la connaissance en expérience et assimiler la pratique par la connaissance. L’expérience consiste à agir en toute conscience. Les émotions et les sentiments jouent également un rôle fondamental dans l’acquisition des connaissances (d’où l’importance de l’art et de l’expression des sentiments). Les grands scientifiques ont été également de très bons musiciens, amateurs d’art ou poètes". C.Tart classe les voies de la connaissance en quatre catégories : la voie de l'expérience, la voie de l'autorité, la voie de la raison, la voie de la révélation. Il développe ces quatre catégories en émettant des réserves pour chacune d'elle : "Dans la voie de l'expérience, de la collecte des faits, il s'agit d'apprendre à partir de l'expérience directe… Mais nous savons que l'expérience en soi n'est pas synonyme d'apprentissage… La voie de l'autorité consiste à demander les éclaircissements d'une personne censée faire autorité dans le domaine qui vous intéresse… Malheureusement, il est de notoriété publique que ces experts peuvent avoir tort… La voie de la raison consiste à utiliser la logique… Mais il est souvent difficile de les appliquer… La voie de la révélation implique d'entrer dans un état altéré de conscience au cours duquel une idée ou une compréhension nouvelle se présente entière, telle une révélation ou un savoir –le savoir noétique ou noèse– différent d'une connaissance acquise progressivement dans un état ordinaire de conscience, par l'expérience, l'autorité ou le raisonnement… L'histoire des sciences révèle que bien des idées brillantes sont issues d'états plus ou moins altérés de conscience… Toutefois, il s'est avéré que de nombreuses idées révélées n'avaient aucun rapport avec une quelconque réalité, physique ou autre". C.Tart conclue : "Ces quatre voies de la connaissance sont toutes utiles. Mais toutes peuvent devenir un raccourci cognitif ou même une pathologie lorsque l'une d'elles est utilisée comme approche exclusive de la réalité". Notons que pour M-A.Descamps, le fonctionnement de l'esprit au cours de l'extase s'apparente à un "état qui n'est pas formé d'idées mais de saisie intuitive directe".

Qu'est-ce qui dans notre esprit favorise ou crée les conditions de l'extase ? C.Hardy écrit : "Pour C.Tart comme pour Shor, l'état de conscience ordinaire est le fruit d'une sorte de fascination ou d'obnubilation pour la «réalité»… Dès que notre attention se porte sur un segment spécifique de cette réalité, cette orientation ou attention généralisée se dissipe (Shor). Dès que nous leur retirons notre attention, certains sub-systèmes de l'ECO (Etat de Conscience Ordinaire) sont démantelés. Pour les deux auteurs, cette rupture de la fascination pour la réalité ordinaire permet l'émergence d'états modifiés… cette rupture ou dissipation de l'état de conscience ordinaire est ce qui nous permet de faire émerger à la conscience des matériaux inconscients riches de signification, capables de libérer une énergie psychique". C'est aussi dans ce sens que l'on peut comprendre le texte de F. Schwarz : "L’œil ne sait pas ce qu’il voit, de la même façon que l’appareil photo ou la caméra ne sait pas ce qu’il filme. C’est grâce au mental que nous sommes capables de construire et de comprendre l’image de l’œil et que nous pouvons décoder toutes les perceptions sensorielles des quatre plans de la personnalité (corps, énergie, émotions, raison). Mais le mental se base uniquement sur ce qu’il connaît. Chaque fois que nous apprenons une chose nouvelle nous stimulons l’interconnexion de réseaux neuronaux pour en former de nouveaux. Si nous n’acquérons pas de nouvelles connaissances, notre mental traitera la perception de la réalité comme il en a l’habitude, en disque rayé et nous n’aurons alors aucune possibilité de changer notre perception des choses ni de nous-mêmes !". Selon D.W.Winnicott nous pouvons mettre en parallèle l'expérience de l'extase avec ce qu'il appelle "l'acmé de la relation au moi". Rappelons que le terme "acmé" désigne le "point culminant" de la vie d'une personne, d'une pensée ou d'un ouvrage. Winnicott écrit : "Je voudrais seulement poser la question de savoir si l'on peut valablement assimiler l'extase à un orgasme du moi. Chez la personne normale, une expérience pleine de satisfaction, telle qu'on peut en vivre à un concert, au théâtre, ou dans une amitié, peut être qualifiée par les mots : orgasme du moi, termes qui attirent l'attention à la fois sur l'acmé et son importance"(6). Cette remarque de Winnicott vient au terme de son étude sur la relation du moi et sur la capacité de celui-ci à être seul ["je considère que «Je suis seul»est une amplification de «Je suis»(ibid.)"]: "Quand il est seul dans le sens où j'emploie ce mot, et seulement quand il est seul, le petit enfant est capable de parvenir à un état de non-intégration, à un état où il n'y a pas d'orientation ; il s'ébat et, pendant un temps, il lui est donné d'exister sans être soit en réaction contre une immixtion extérieure, soit une personne active dont l'intérêt ou le mouvement suit une direction".

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(1)Corps et extase. M-A.Descamps

(2)Anthologie de l'Extase. Textes rassemblés par P.Weil

(3)Le psychologue, la science et l'extraordinaire. C.Tart

(4)http://www.fernand-schwarz.fr/que-savons-nous-de-l...

(5)La science et les états frontières. C.Hardy

(6)La capacité d'être seul. D.W.Winnicott

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