Intelligence du corps
Nous nous référons à différents auteurs faisant mention de ce que l'on peut appeler une intelligence du corps. C.Boulate indique ce qu’il faut entendre par intelligence du corps : "Quand lesscientifiques parlent « d’intelligence du corps », ils entendent par là que les molécules de ces systèmes internes réagissent à leur environnement, aux évènements extérieurs rencontrés et sont capables de communiquer de l’information à d’autres"(1).
D.Goleman évoque les développements autour de la carte biologique du corps : "En 1974, une découverte effectuée à l’université de Rochester a redessiné la carte biologique du corps : le psychologue Robert Adler a découvert que, comme le cerveau, le système immunitaire est capable d’apprendre… Comme le dit F.Valera… le système immunitaire est le «cerveau du corps». C’est lui qui lui permet de définir sa propre identité, de savoir distinguer le «soi» du «non-soi». Les cellules immunitaires circulent dans le sang à travers tout le corps et sont donc en contact avec pratiquement toutes les autres cellules. Elles laissent en paix les cellules qu’elles reconnaissent, mais attaquent celles qu’elles ne reconnaissent pas… Les preuves les plus convaincantes de l’existence d’une voie physique directe permettant aux émotions d’exercer une influence directe sur le système immunitaire a été fournie par D.Felten, un collègue d’Adler. Celui-ci a commencé par remarquer que les émotions ont un effet important sur le système nerveux végétatif, qui régit toutes les fonctions organiques inconscientes –sécrétion d’insuline, tension artérielle, etc. Felten a ensuite découvert un point de rencontre où le système nerveux végétatif communique directement avec les lymphocytes et les macrophages, les cellules du système immunitaire"(2). "La réponse au stress de l'organisme comprend beaucoup plus que la production de cortisol au détriment de celle du DHEA", écrit Dawson Church. "Plus de 1400 réactions chimiques et plus de 30 hormones et neurotransmetteurs réagissent à des stimuli stressants… à chaque émotion et pensée, à chaque instant, vous procédez à l'ingénierie épigénétique de vos propres cellules"(3).
Selon J.Narby : "Nos cellules prennent constamment des décisions, en réponse à toutes sortes de facteurs électriques, chimiques et tactiles, afin de croître et de se différencier de manière coordonnée". Il écrit : "Les chercheurs rapportent que les protéines «reconnaissent» la structure moléculaire d’agents pathogènes spécifiques. Elles peuvent aussi «reconnaître» une lésion de l’ADN, lésion qu’elles «réparent» ou, si celle-ci est trop importante, «donnent le signal» à la cellule de se détruire elle-même"(4).
Selon certains chercheurs, il faut repenser notre conception de la liaison corps-esprit. D.Shapiro cite C.Pert : "L’ensemble du système immunitaire est influencé par les neuropeptides. «Le plus difficile, avec tout ce que nous savons sur les neuropeptides, est de penser en termes traditionnels d’esprit et de corps. En revanche, tout prend de plus en plus de sens dès que l’on parle d’une seule entité intégrée, que l’on appelle l’intelligence du corps (bodymind)», écrivait Candace Pert, ancien directeur de recherche sur la chimie du cerveau à l’Institut national de la santé américaine"(5).
R.Pfeifer et A.Pitti (6) écrivent : "Il semble que la notion classique de contrôle doive être fondamentalement repensée. L’idée que le cerveau ne contrôle pas complètement tout va une fois de plus à l’encontre de notre intuition : pour beaucoup le substrat physique de l’esprit est le cerveau et donc le cerveau doit être celui qui le contrôle. Sans toutefois faire table rase de cette conception, on peut cependant l’amoindrir en soulignant que toutes les parties d’un système sont importantes pour soutenir le contrôle global du système tout entier, et donc le corps tout autant que le cerveau". Selon eux le fonctionnement du cerveau et du corps sont liés dans toutes les fonctions cognitives : "Une personne est toujours un agent en interaction avec le monde physique… il y a toujours une stimulation sensorielle induite par l’interaction entre l’agent et l’environnement". Le processus mémoriel notamment ne peut être dissocié de l’expérience sensorimotrice : "La mémoire ne peut être dissociée de l’action de l’agent… l’interaction avec l’environnement jouerait ce rôle central, ce qui peut paraître un peu contre-intuitif pour beaucoup de gens qui associent la fonction de mémoire plutôt au rappel conscient et à la capacité à réexaminer le passé".
Il faut penser le corps en interaction constante avec son environnement. R.Pfeifer et A.Pitti rappellent la part des neurones miroirs dans la connaissance d’autrui : "Posséder un corps est non seulement primordial pour pouvoir interagir avec autrui, dans l’instant (grâce à la coordination sensorimotrice), mais aussi pour se représenter autrui et comprendre ses comportements, ses sentiments". Ils rappellent aussi l'action des neuromodulateurs dans le traitement de l’information : "Les neuromodulateurs… sont des molécules dans le cerveau qui influencent sa plasticité, c’est-à-dire qu’ils peuvent modifier des structures neuronales en réponse aux signaux entrants. Donc de ce point de vue, les neuromodulateurs fournissent une sorte de barème de valeur parce qu’ils signalent à l’organisme quel est le bon moment pour apprendre, si la situation courante est nouvelle ou non, si elle est intéressante ou non. Les neuromodulateurs peuvent être considérés comme des indicateurs de pertinence, ils aident l’organisme à faire attention aux événements les plus importants et à ignorer les autres".
Dawson Church écrit : "Les gènes dépendants de l'expérience sont des gènes qui sont activés par l'apprentissage et la nouveauté. Cette classe de gènes génère la synthèse des protéines nécessaires pour donner aux cellules souches l'ordre de se différencier afin de remplacer les cellules lésées ou endommagées dans les tissus de nos muscles et de nos organes –fondement de la croissance et de la guérison. Elle stimule également les cellules souches dans la formation de nouveaux neurones dans le cerveau, et pas seulement chez les jeunes, mais à n'importe quel âge. Stimulés par des activités nouvelles et l'apprentissage, ces nouveaux neurones forment de nouvelles connexions synaptiques à l'intérieur du cerveau. Les expériences que nous avons à chaque instant changent réellement la structure de notre cerveau"(3).
Nous vivons nécessairement en symbiose avec les bactéries de notre flore intestinale. Ce monde bactérien exercerait par ailleurs une influence significative sur nos cellules. Un article paru dans le magazine Scientific American en avril 2011 fait état de l’influence de la flore intestinale sur nos organismes : "Des scientifiques de l’Institut Karolinska en Suède et le Genome Institute de Singapour dirigés par Sven Pettersson ont récemment rapporté dans les «Proceedings of the National Academy of Sciences» que la flore intestinale, c’est-à-dire les bactéries qui peuplent nos intestins ont un impact significatif sur le développement du cerveau et par conséquent sur le comportement à l’âge adulte… Nous, les humains, estimons que nous sommes une espèce hautement évoluée d’êtres conscients, mais nous sommes bien moins humains que la plupart d’entre nous ne le pensent. En effet, Bonnie Bassler de l’Université de Princeton a mis en parallèle les 30.000 gènes environ du corps humain aux plus de 3 millions de gènes bactériens que nous abritons, pour conclure que nous ne sommes humains qu’à 1%… Lorsque l’équipe de Pettersson a réalisé une analyse complète de l’expression des gènes dans cinq régions différentes du cerveau, ils ont trouvés que près de 40 gènes étaient affectés par la présence des bactéries de l’intestin. Non seulement ces microbes sont capables d’altérer la transmission du signal entre les cellules bien qu’étant emprisonnés à bonne distance dans l’intestin, mais ils ont également l’étonnante capacité d’influencer les cellules du cerveau afin qu’elles activent ou inhibent certains gènes spécifiques…. Indépendamment de la manière dont ces invités intestinaux exercent leur influence, ces études suggèrent que les comportements qui dictent la manière dont les animaux interagissent avec le monde extérieur peuvent être profondément altérés par la relation que les animaux ont avec les micro-organismes de l’intestin" (7).
I.Auriol invite à appréhender le corps dans sa multidimensionnalité : "En somme, cette Intelligence du corps n’est pas en continuité avec les approches métaphysiquement déterminées et elle ne prétend pas non plus s’ajouter aux multiples mises au jour d’un « corps symbolique », car le corps n’est pas, n’en déplaise aux sociologues, un pur fait de représentation. Il ne s’agit donc pas non plus de faire de lui « l’objet psychique par excellence », mais bien plutôt d’ouvrir une voie originale susceptible de tenir à distance à la fois les objectivations réifiantes des sciences visant le « somatique »…et les réductions spirituelles du corporel au psychique qui occultent, encore que dans une perspective inverse, la vérité du phénomène. Pour parvenir à l’intelligence du phénomène, il faut donc constamment tenter de penser en direction du corps de qui existe…et non se contenter d’ajouter quelque strate psychique à un corps physique et organique…comme si, à ce sujet, le dernier mot devait nécessairement être fourni par la science du vivant"(8).
(2)L’intelligence émotionnelle. D.Goleman
(3)Le génie dans vos gènes. Dawson Church
(4)Intelligence dans la nature. J.Narby
(5)L’intelligence du corps.D.Shapiro
(6)La révolution de l’intelligence et du corps. R.Pfeifer et A.Pitti
