L'AVOIR, LE FAIRE, L'ÊTRE


Nous envisagerons les habituels antagonismes existant entre ces trois concepts, mais aussi leurs étroites interconnexions.

Actuellement, c'est pour l'essentiel sur l'avoir que se détermineraient les critères de réussite sociale, c'est sur l'avoir que se fonderait la motivation des individus sociaux. Dire cela n'est-ce pas aussi affirmer qu'il peut exister une alternative à la société de l'avoir ? Nous nous sommes interrogé sur l'origine de la notion de propriété. Agir sur la notion de propriété serait un levier pour agir sur l'attrait de l'avoir ? Pour S.Freud cela relèverait d'une illusion car, dit-il : "Quelque voie qu'elle choisisse, le trait indestructible de la nature humaine l'y suivra toujours" : "Les communistes croient avoir découvert la voie de la délivrance du mal. D'après eux, l'homme est uniquement bon, ne veut que le bien de son prochain ; mais l'institution de la propriété privée a vicié sa nature. La possession des biens confère la puissance à un seul individu et fait germer en lui la tentation de maltraiter son prochain ; celui qui en est dépouillé doit donc devenir hostile à l'oppresseur et se dresser contre lui. Lorsqu'on abolira la propriété privée, qu'on rendra toutes les richesses communes et que chacun pourra participer aux plaisirs qu'elles procurent, la malveillance et l'hostilité qui règnent parmi les hommes disparaîtront. Comme tous les besoins seront satisfaits, nul n'aura plus aucune raison de voir un ennemi en autrui, tous se plieront bénévolement à la nécessité du travail. La critique économique du système communiste n'est point mon affaire, et il ne m'est pas possible d'examiner si la suppression de la propriété privée est opportune et avantageuse. En ce qui concerne son postulat psychologique, je me crois toutefois autorisé à y reconnaître une illusion sans consistance aucune"(1).

Capitalisme, communisme, F.Cousin nous fait partager son point de vue : "Toute l'histoire de l'humanité est une contradiction entre la dynamique de l'être et la dynamique de l'avoir… j'oppose la communauté de l'être à la société de l'avoir… Tous les peuples de la terre ont été pendant des millénaires dans des communautés organiques, et avec la révolution néolithique a émergé quelque chose de nouveau qui a été le stock agraire. Et cette révolution néolithique du stock agraire a bouleversé les communautés organiques puisqu'elle a crée des surplus qui ont permis des échanges, les chasseurs-cueilleurs n'ont pas de surplus. La révolution néolithique n'est pas simplement une révolution de la pierre, c'est une révolution de toutes les perspectives sociales communautaires… L'état et l'économie naissent ensemble sur les ruines de la communauté organique pour organiser l'assujettissement des hommes à l'avoir… Toute l'histoire, du Néolithique jusqu'à la Modernité capitaliste, c'est le sacré qui réduit, parce que le profane ne cesse de s'étendre, et on aboutit à la pathologie contemporaine où la religion de l'économie devient… la religion des nouveaux temps"(2). Selon lui, l'avoir s'est développé à l'encontre de l'être.

On trouve ce texte de K.Marx : "Mes recherches aboutirent à ce résultat que les rapports juridiques –ainsi que les formes de l’État– ne peuvent être compris ni par eux-mêmes, ni par la prétendue évolution générale de l’esprit humain, mais qu’ils prennent au contraire leurs racines dans les conditions d'existence matérielle dont Hegel, à l'exemple des Anglais et des Français du XVIIIème siècle, comprend l'ensemble sous le nom de «société civile», et que l'anatomie de la société civile doit être recherchée à son tour dans l'économie politique"; puis cet autre texte de F.Engels : "Les hommes, enfin maîtres de leur propre socialisation, deviennent par là même, maîtres d’eux-mêmes, libres… C’est le bond de l’humanité, du règne de la nécessité dans le règne de la liberté"(3). Il est fait état du lien existant entre l'évolution de la société civile et celle de l'économie politique, et d'une évolution orientée vers plus de liberté dans la socialisation. La régression du communisme primitif n'aurait-elle pas été placée sous le signe d'une décadence pour servir un dessein partisan? Le mythe de la communauté primitive est aussi idéalisé dans le propos de J-J.Rousseau : "Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : «Ceci est à moi», et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : «Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne». Mais il y a grande apparence, qu’alors les choses en étaient déjà venues au point de ne pouvoir plus durer comme elles étaient ; car cette idée de propriété, dépendant de beaucoup d’idées antérieures qui n’ont pu naître que successivement, ne se forma pas tout d’un coup dans l’esprit humain"(4). Rousseau ne souligne-t-il pas lui aussi le lien existant entre société civile et économie politique en écrivant : "les choses en étaient déjà venues au point de ne pouvoir plus durer comme elles étaient" ?

Dans cette opposition entre avoir et être vient s'introduire le concept de faire. Le texte suivant nous a paru être une juste description de ce processus: "L’apparition de la propriété privée et de l’échange marqua le début d’un bouleversement profond de toute la structure de la société primitive. Les progrès de la propriété privée et de l’inégalité des biens déterminèrent chez les divers groupes de la communauté des intérêts différents. Les individus qui exerçaient les fonctions d’anciens, de chefs militaires, de prêtres mirent leur situation à profit pour s’enrichir. Ils s’approprièrent une partie considérable de la propriété commune. Les hommes qui avaient été investis de ces fonctions sociales, se détachaient de plus en plus de la grande masse des membres et formaient une aristocratie dont le pouvoir se transmettait de plus en plus par hérédité. Les familles aristocratiques devenaient aussi les plus riches, et la grande masse des membres de la communauté tombait peu à peu, d’une manière ou d’une autre, sous leur dépendance économique. Grâce à l’essor des forces productives, le travail de l’homme, dans l’élevage et l’agriculture, lui procura plus de moyens d’existence qu’il n’en fallait pour son entretien. Il devint possible de s’approprier le surtravail ou travail supplémentaire et le surproduit ou produit supplémentaire, c’est-à-dire la partie du travail et du produit qui excédait les besoins du producteur. Il était donc profitable de ne pas mettre à mort les prisonniers de guerre, comme auparavant, mais de les faire travailler, d’en faire des esclaves. Les esclaves étaient accaparés par les familles les plus puissantes et les plus riches. À son tour, le travail servile aggrava l’inégalité existante, car les exploitations utilisant des esclaves s’enrichissaient rapidement. Avec les progrès de l’inégalité des fortunes, les riches se mirent à réduire en esclavage non seulement les prisonniers de guerre, mais aussi les membres de leur propre tribu appauvris et endettés. Ainsi naquit la première division de la société en classes : la division en maîtres et en esclaves. Ce fut le début de l’exploitation de l’homme par l’homme, c’est-à-dire de l’appropriation sans contrepartie par certains individus des produits du travail d’autres individus"(5). On constate, dans cette dernière phrase, la mise en place des conditions nécessaires pour que se développe l'aliénation de l'être par le faire, plus précisément par un faire aliéné, et conséquemment de l'être, par l'avoir. Reliant le faire à l'être, K.Marx écrit : "Une conséquence immédiate du fait que l’homme est rendu étranger au produit de son travail, à son activité vitale, à son être générique, est celle-ci : l’homme est rendu étranger à l’homme"(6).

"Quitte tout et suis-moi", ces paroles que nous rapportent les Évangiles ne nous convient-elles pas à considérer l'avoir comme un obstacle à l'être vrai? Par ailleurs, l'investissement engagé dans le faire conduit au désespoir, semble-t-il au-delà de toute considération de l'avoir, si le faire confronte l'être à l'échec de se réaliser dans son entreprise. Nous rappelons ce fait divers : "Il s'agit d'un chef d'entreprise d'une cinquantaine d'années, «qui connaissait visiblement de grosses difficultés dans la gestion de l'entreprise», a précisé le procureur. La société de travaux publics qu'il dirigeait était en proie à des difficultés financières et il n'a probablement «pas dû assumer tout ça», a estimé Dominique Alzeari"(7).

La quête de l'avoir satisfait-elle toujours l'être ? Nous citons ces lignes en guise d'interrogation : "Depuis notre plus tendre enfance nous apprenons que la vie consiste à accumuler des biens et des connaissances sans jamais remettre en question la valeur intrinsèque de ces biens et de ces connaissances et leurs répercussions sur le monde. Depuis notre plus tendre enfance nous suivons les voies toutes tracées de la société sans même imaginer qu’ils puissent en exister de plus véritables. Souvent nous n’imaginons pas même pouvoir remettre en question notre éducation et la personnalité qu’elle a façonnée. Formatés et peu enclins à la pensée critique et personnelle, nous avançons ainsi durant des années dans l’illusion du confort matériel duquel devrait jaillir le bonheur et la sécurité. Puis arrive l’heure de «l’éveil» et de la prise de conscience qu’au-dessus de notre tête se trouve l’univers et ses vérités universelles nous obligeant à revoir le sens profond de ce théâtre de marionnette qu’est devenue l’humanité"(8).

De marionnette justement il est question dans ces mots de J.Lacan : " Ici est la formule, la formule «œuf» si je puis dire, qui nous permet de situer justement ce qu'il peut en être d'un sujet que de toute façon nous ne saurions manier selon des formules qui, pour être en apparence celles du bon sens, du sens commun… à savoir qu'il y a bien quelque chose qui constitue cette identité qui différencie ce monsieur-là de son voisin… qu'à se contenter de ceci, nous nous trouvons en fait recouvrir tout énoncé, tout énoncé simplement descriptif de ce qui se passe effectivement dans la relation analytique comme d'un jeu de marionnettes où –je le répète– le sujet est aussi mobile que la parole même, la parole même du montreur des dites marionnettes, à savoir que, quand il parle au nom de l'un qu'il tient dans sa main droite, il ne peut pas en même temps parler au nom de l'autre, mais qu'il est aussi bien capable de passer de l'un à l'autre avec la rapidité que l'on sait"(9). Passer de l'un à l'autre, en l'occurrence passer de l'avoir à l'être, de l'être au faire, et vice versa, en exploitant tous les passages possibles. Serait-il néanmoins abusif d'avancer que l'être est porteur d'une identité par l'avoir et par le faire ?

Après nous être intéressé à la propriété comme support de l'avoir, nous nous intéresserons à l'objet, puisque la propriété est celle de l'objet. Nous le ferons à partir d'extraits d'une œuvre de E.Fromm : "La nature du mode avoir d'existence dérive de la nature de la propriété privée. Dans ce mode d'existence, tout ce qui importe c'est mon accession à la propriété et mon droit absolu de conserver ce que j'ai acquis. Le mode avoir exclut les autres ; il n'exige de ma part aucun effort supplémentaire pour garder ma propriété ou pour en faire un usage productif. Bouddha a qualifié ce mode de comportement de «convoitise», les religions juive et chrétienne, de «cupidité»; il transforme tout et chacun en quelque chose de mort, quelque chose qui est soumis au pouvoir d'un autre. La phrase «j'ai quelque chose» exprime la relation entre le sujet, «je» (ou il, nous, vous, ils) et l'objet, «Objet». Cela implique que le sujet est permanent et que l'objet l'est également. Mais existe-t-il une permanence dans le sujet ? Ou dans l'objet ? Je mourrai ; je peux perdre la position sociale qui garantit le fait que j'ai quelque chose. De même, l'objet n'est pas permanent ; il peut être détruit, ou perdu, ou il peut être privé de sa valeur. Dire que l'on a quelque chose de permanent repose sur l'illusion d'une substance permanente et indestructible. Je peux avoir l'air de tout avoir, mais en réalité je n'ai rien, puisque avoir, posséder, contrôler un objet n'est qu'un moment passager dans le processus de la vie. En dernière analyse, la phrase «Je (sujet) ai O (objet)» exprime une définition de Je en fonction de ma possession de O. Le sujet n'est pas moi-même, mais je suis ce que j'ai. Ma propriété constitue moi-même et mon identité. La pensée sous-jacente dans la phrase «Je suis moi» est : je suis moi parce que j'ai X — X représentant tous les objets naturels et les personnes auxquels je veux me relier grâce à ma puissance qui me permet de les contrôler, de les rendre miens de façon permanente. Dans le mode avoir, il n'existe aucune relation vivante entre moi et ce que j'ai ; «ça» et «moi» sont devenus des objets, et j'ai ça parce que j'ai le pouvoir de le rendre mien. Mais il existe aussi une relation inverse : ça possède moi, parce que le sentiment de mon identité, c'est-à-dire de ma santé d'esprit, repose sur le fait que j'ai ça (et le plus de choses possible). Le mode avoir d'existence n'est pas établi par un processus vivant, productif, entre le sujet et l'objet; il «chosifie» à la fois l'objet et le sujet. C'est une relation morte, et non pas vivante"(10). Le sujet s'approprie l'objet, mais l'objet s'approprie indirectement le sujet en lui conférant une identité, l'avoir détermine l'être, mais, selon les mots d'E.Fromm, cet avoir introduit "une relation morte". Pour appréhender davantage la nature de l'être, nous nous référerons encore à E.Fromm : "Le mode être a pour conditions préalables l'indépendance, la liberté et l'existence de la raison critique. Sa caractéristique fondamentale est d'être actif, non pas dans le sens d'une activité tournée vers l'extérieur, celle de l'affairement, mais dans le sens d'une activité intérieure, de l'emploi productif des pouvoirs humains. Être actif signifie exprimer ses facultés, ses talents, la richesse des dons humains, dont tous les êtres — quoique à des degrés différents— sont pourvus. Être actif signifie se renouveler, se développer, déborder, aimer, transcender la prison du moi isolé; c'est être intéressé, attentif ; c'est donner. Mais aucune de ces expériences ne peut être totalement exprimée par des mots. Les mots sont des vases pleins d'une expérience dont ils débordent ; les mots désignent une expérience, ils ne sont pas cette expérience. Au moment même où j'exprime uniquement par la pensée et par des mots une certaine expérience, celle-ci s'en est allée : elle est desséchée, morte, elle n'est plus qu'une simple pensée. Par conséquent, être ne peut pas être décrit avec des mots et n'est communicable à un tiers que si celui-ci partage mon expérience. Dans la structure du mode avoir, c'est le mot privé de vie qui domine ; dans la structure du mode être, c'est l'expérience vivante et inexprimable".

Nous nous pencherons sur les modalités du faire en suivant les travaux de M.Csikszentmihalyi qui nous décrit ce faire qu'il appelle plus généralement l'expérience optimale : "La première surprise révélée par les études fut la similitude existant entre des activités très différentes lorsque tout se déroule particulièrement bien. Selon toute apparence, ce qu'éprouve un nageur qui traverse la Manche est à peu près identique à l'expérience intérieure d'un joueur d'échecs en plein tournoi ou d'un alpiniste qui gravit la montagne. Ces mêmes sentiments sont également partagés, dans une large part, par des musiciens qui composent une pièce et des adolescents qui participent au championnat de basket de leur ligue. La seconde surprise fut de découvrir que les gens décrivent leur enchantement à peu près de la même façon sans égard à la culture, à la classe sociale, à l'âge et au sexe. Ce qu'ils font lorsqu'ils éprouvent l'expérience intense varie considérablement –le vieux Coréen médite, le jeune Japonais fait de la moto avec sa bande, etc. –, mais, lorsqu'ils décrivent comment ils se sentent, c'est à peu près dans les mêmes termes. Les raisons pour lesquelles ils éprouvent de l'enchantement se ressemblent également. Bref, l'expérience optimale semble être la même partout dans le monde et pour un grand nombre d'activités. La phénoménologie de l'expérience optimale élaborée à partir des études mentionnées comporte huit caractéristiques majeures :

1. la tâche entreprise est réalisable mais constitue un défi et exige une aptitude particulière ;

2. l'individu se concentre sur ce qu'il fait;

3. la cible visée est claire;

4. l'activité en cours fournit une rétroaction immédiate ;

5. l'engagement de l'individu est profond et fait disparaître toute distraction ;

6. la personne exerce le contrôle sur ses actions;

7. la préoccupation de soi disparaît, mais, paradoxalement, le sens du soi est renforcé à la suite de l'expérience optimale;

8. la perception de la durée est altérée.

La combinaison de ces éléments produit un sentiment d'enchantement profond qui est si intense que les gens sont prêts à investir beaucoup d'énergie afin de le ressentir à nouveau. Nous allons considérer chacun des éléments afin de mieux comprendre ce qui rend cette expérience si gratifiante. Cette connaissance devrait nous aider à mieux contrôler notre conscience et à convertir la monotonie de la vie quotidienne en expériences contribuant à l'accroissement du soi"(11).

.

(1)Malaise dans la civilisation. S.Freud

(2)Canal Méridien Zéro: l'être contre l'avoir. F.Cousin

(3)Eléments de base sur la notion de communisme primitif. J.-L.Roche

(4)Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. J-J. Rousseau

(5)www.d-meeus.be/marxisme/manuel/chap01sect06.html

(6)Manuscrits de 1844. K. Marx

(7)www.lepoint.fr/societe/alsace-un-chef-d-entreprise...

(8)blogs.mediapart.fr/zargos/blog

(9)D'un Autre à l'autre. J.Lacan

(10)Avoir ou Etre. E.Fromm

(11)Vivre. M.Csikszentmihalyi


compteur.js.php?url=jmhaIxwNos4%3D&df=VQ