UN  PEU  DE  LA  COMPLEXITÉ


E. Morin évoque le rejet de la complexité par la science classique puisque, dit-il, complexité "signifie couramment confusion et incertitude; l'expression «c'est complexe» exprime de fait la difficulté à donner une définition ou une explication"(1). La Maya dont nous parle l'hindouisme ne serait-elle pas l'expression de la complexité, tant la connaissance que l'on acquiert de ce que l'on définit à la suite comme la réalité est une tentative de saisir une vérité qui ne cesse de se complexifier à mesure qu'on l'appréhende ? Th.Dobzhansky écrit : "En changeant ce qu'il connaît du monde, l'homme change le monde qu'il connaît". Selon les mots de J-L Le Moigne, l'observateur "est condamné à toujours re-concevoir ses modèles" du monde(2).

Nous avons encore retenu cette phrase de J-L Le Moigne qui parle du "statut de l'ingenium, cette étrange faculté de l'esprit qui est de relier, contrastant avec celui de l'analyse cartésienne qui est de séparer"(1). Relier et séparer, deux directions fondamentales dans lesquelles travaille l'esprit humain, dans une sorte de dialectique sous-tendant la compréhension que l'on a de la réalité. A ce sujet, E.Morin précise: "Nous avons été domestiqués par notre éducation qui nous a appris beaucoup plus à séparer qu'à relier, notre aptitude à la reliance est sous-développée et notre aptitude à la séparation est surdéveloppée… notre atrophie de la capacité à relier est de plus en plus grave dans un monde planétarisé, complexifié, où il s'agit de reconnaître l'interdépendance généralisée de tout et de tous"(1).

Parmi les principes qui s'opposent à la complexité, E. Morin distingue le principe du déterminisme qui prédit un futur en fonction d'un passé, le principe de réduction "qui consiste à connaître un tout composite à partir de la connaissance des éléments premiers qui le constituent", et enfin le principe de disjonction "qui consiste à isoler et séparer les difficultés cognitives les unes des autres, ce qui a conduit à la séparation entre disciplines devenues hermétiques les unes aux autres"(1). Dans le projet d’établissement du CNRS de février 2002, on peut lire : "La seule prise en considération des "interactions entre les éléments" ne suffit plus: il faut développer de nouveaux instruments de pensée, permettant de saisir des phénomènes de rétroaction, des logiques récursives, des situations d'autonomie relative. Il s’agit là d’un véritable défi pour la connaissance, aussi bien sur le plan empirique que sur le plan théorique"(3).

Il faut chercher le lien entre la complexité et le second principe de la thermodynamique au niveau de la notion d'ordre et de désordre et donc, en ce qui concerne la complexité, au niveau de la prédictibilité ou de l'imprédictibilité dans l'évolution d'un système. E.Morin l'explique en ces termes : "Le pilier physique de l'Ordre était rongé, miné par le deuxième principe. Le pilier microphysique de l'Ordre s'était effondré. L'ultime et suprême pilier, celui de l'ordre cosmologique, s'effondre à son tour. En chacune des trois échelles où nous considérons l'Univers, l'échelle macroscopique, l'échelle microphysique, l'échelle de notre «bande moyenne» physique, le désordre surgit pour revendiquer audacieusement le trône qu'occupait l'Ordre… Or, nous pouvons aujourd'hui interroger la possibilité d'une genèse dans et par le désordre, en revenant à la source thermodynamique où avait surgi le désordre désorganisateur. C'est que le développement nouveau de la thermodynamique, dont Prigogine est l'initiateur, nous montre qu'il n'y a pas nécessairement exclusion, mais éventuellement complémentarité entre phénomènes désordonnés et phénomènes organisateurs"(4). La modélisation de l'évolution de l'Univers devra donc prendre en compte l'organisation du monde basée sur le déséquilibre et l'instabilité. Le lien entre l'entropie, mise à jour par la thermodynamique, et la complexité s'établit ainsi : "Le vrai message que nous a apporté le désordre, dans son voyage de la thermodynamique à la microphysique et de la microphysique au cosmos, est de nous enjoindre de partir à la recherche de la complexité. L'évolution ne peut plus être une idée simple: progrès ascensionnel. Elle doit être en même temps dégradation et construction, dispersion et concentration… l'explication ne peut plus être un schème rationalisateur. L'ordre et le désordre, la potentialité organisatrice doivent être pensés ensemble… Pour le concevoir il faut beaucoup plus qu'une révolution théorique. Il s'agit d'une révolution de principe et de méthode. La question de la cosmogénèse est donc, en même temps, la question clé de la genèse de la méthode"(4).

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(1)Intelligence de la complexité. Colloque de Cerisy-la-Salle, 2005

(2)La théorie du système général : Théorie de la modélisation.Jean-Louis Le Moigne

(3) http://ospitiweb.indire.it/adi/Saggi/Complessita_f...

(4)La Méthode. La Nature de la Nature. E. Morin

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