L'HABITUDE, UNE SECONDE NATURE ?
L'habitude est indéniablement liée à la mémoire. Les lignes suivantes éclairent de façon significative le fonctionnement de la mémoire et partant le montage des habitudes, de leur mise en place et de leur réaménagement : "Il n'est pas étonnant que, lorsque nous pensons à la façon dont le cerveau peut répéter une action -par exemple convoquer ce qui peut sembler être une image dont il a déjà fait l'expérience-, nous soyons tentés de dire que le cerveau a des représentations. Cependant, les défauts inhérents à cette tentation sont évidents : il n'y a pas de message codé au préalable dans le signal, pas de structures capables de stocker un code de façon très précise, pas de juge dans la nature pour prendre des décisions quand il le faut, pas d'homoncule dans notre tête pour lire un message. Pour toutes ces raisons, la mémoire cérébrale ne peut être représentationnelle comme elle l'est dans les artefacts que nous avons conçus… Dans un cerveau complexe, la mémoire résulte de la correspondance sélective entre l'activité neuronale dispersée et constante, et les signaux variés qui proviennent du monde, du corps et du cerveau lui-même. Les altérations synaptiques qui s'ensuivent affectent les réponses futures du cerveau individuel face aux signaux identiques ou différents. Ces changements se reflètent dans l'aptitude à répéter un acte physique ou mental au bout d'un certain temps, bien que le contexte ait changé, par exemple en «rappelant» une image. Il est important d'indiquer que par le mot «acte», nous entendons toute séquence ordonnée d'activités cérébrales dans le domaine de la perception, du mouvement ou de la parole qui donne au bout d'un moment un résultat neuronal particulier. Cette définition met l'accent sur la répétition au bout d'un certain temps, parce que c'est l'aptitude à recréer un acte séparé par une certaine durée des signaux originaux qui est caractéristique de la mémoire. Si nous mentionnons que le contexte change, c'est parce qu'il y va d'une propriété clé de la mémoire : en un sens, il y a là une forme de recatégorisation constructive de l'expérience plutôt qu'une réplication précise d'une séquence antérieure d'événements"(1).
On peut d'ores et déjà répondre à la question posée dans le titre. Non, l'habitude n'est pas une seconde nature puisqu'il n'y a pas "dans notre tête d'homoncule", comme l'indiquent les auteurs, "pour lire le message" en tant que représentant d'une faction à part. Oui, si l'on veut dissocier ce qui apparaît comme conscient de ce qui apparaît comme inconscient, l'habitude résulterait alors d'une activité neuronale échappant à la conscience, en ce sens elle serait une seconde nature. Notons au passage le texte originel d'Aristote, puisque l'on prête parfois à Aristote, et de façon dévoyée, ce propos sur l'habitude : "La vertu morale est le produit de l'habitude… La vertu est en ce sens une «seconde nature»(2).
G.M.Edelman et G.Tononi soulignent la propriété de dégénérescence de la mémoire telle qu'ils la décrivent : "La propriété de dégénérescence est aussi ce qui assure la stabilité remarquable de la mémoire. Dans un système dégénéré, il existe beaucoup de voies possibles pour parvenir à un résultat donné. Tant qu'une population suffisante de sous-ensembles de circuits peut continuer à donner un résultat, ni la mort cellulaire, ni des changements dans un circuit particulier ou même deux, ni des modulations dans les aspects contextuels des signaux entrants ne suffiront pour extirper un souvenir. Ainsi la mémoire non représentationnelle est-elle extraordinairement robuste". Nous avons rapproché mémoire et habitude, nous voyons donc dans ce propos la description d'une base neurologique affirmée pour justifier l'expression "la force de l'habitude".
Dans ces lignes, Proust fait état de la force de l'habitude qui lorsqu'elle est active lui rend si familier son amour pour Albertine, mais aussi si cruelle la perte lorsqu'elle n'a plus de pouvoir : "Oui, tout à l'heure, avant l'arrivée de Françoise, j'avais cru que je n'aimais plus Albertine, j'avais cru ne rien laisser de côté ; en exact analyste, j'avais cru bien connaître le fond de mon cœur. Mais notre intelligence, si grande soit-elle, ne peut apercevoir les éléments qui le composent et qui restent insoupçonnés tant que, de l'état volatil où ils subsistent la plupart du temps, un phénomène capable de les isoler ne leur a pas fait subir un commencement de solidification. Je m'étais trompé en croyant voir clair dans mon cœur. Mais cette connaissance que ne m'avaient pas donnée les plus fines perceptions de l'esprit, venait de m'être apportée, dure, éclatante, étrange, comme un sel cristallisé, par la brusque réaction de la douleur. J'avais une telle habitude d'avoir Albertine auprès de moi, et je voyais soudain un nouveau visage de l'Habitude. Jusqu'ici je l'avais considérée surtout comme un pouvoir annihilateur qui supprime l'originalité et jusqu'à la conscience des perceptions ; maintenant je la voyais comme une divinité redoutable, si rivée à nous, son visage insignifiant si incrusté dans notre cœur que si elle se détache, si elle se détourne de nous, cette déité que nous ne distinguions presque pas, nous inflige des souffrances plus terribles qu'aucune et qu'alors elle est aussi cruelle que la mort"(3). Le monde que nous voyons est un monde que l'habitude a contribué à créer en nous. Changer ses habitudes, c'est pour une part changer son monde. Selon D.Hume, notre interprétation de la réalité provient d’une habitude : "C'est seulement par la coutume que nous sommes déterminés à supposer le futur en conformité avec le passé. Lorsque je vois une boule de billard se mouvoir vers une autre, mon esprit est immédiatement porté par l'habitude à attendre l'effet ordinaire, et il devance ma vue en concevant la seconde bille en mouvement. Il n'y a rien dans ces objets, à les considérer abstraitement et indépendamment de l'expérience, qui me conduise à former une conclusion de cette nature : et même après que j'ai eu l'expérience d'un grand nombre d'effets répétés de ce genre, il n'y a aucun argument qui me détermine à supposer que l'effet sera conforme à l'expérience passée. Les pouvoirs par lesquels agissent les corps sont entièrement inconnus. Nous percevons seulement leurs qualités sensibles: et quelle raison avons-nous de penser que les mêmes pouvoirs seront toujours unis aux mêmes qualités sensibles ? Ce n'est donc pas la raison qui est le guide de la vie, mais la coutume. C'est elle seule qui, dans tous les cas, détermine l'esprit à supposer la conformité du futur avec le passé"(4).
G.M.Edelman et G.Tononi écrivent encore : "Après un entraînement conscient, les signaux corticaux qui influencent les performances dans l'effectuation d'une tâche impliquent un nombre plus limité d'aires. Sans doute la quantité d'informations indispensables pour accomplir cette tâche devient-elle aussi plus réduite. D'un autre côté, puisque les seules informations indispensables nécessaires sont celles qui valent pour cette tâche, les interférences diminuent, et les performances s'améliorent". Selon eux : "La plus grande partie de notre vie cognitive pourrait être le produit de routines hautement automatisées. Quand il s'agit de parler, d'écouter, de lire, d'écrire ou de se souvenir, nous sommes tous des pianistes accomplis. Quand nous lisons, toutes sortes de processus neuronaux ont lieu qui nous permettent de reconnaître des lettres quelles que soient leur police ou leur taille, de les découper en mots, d'accéder au lexique et de faire attention à la structure syntaxique… Cette automatisation généralisée de notre vie adulte montre que le contrôle conscient s'exerce seulement en certains rouages essentiels, quand il faut faire un choix clair ou établir un plan. Dans l'intervalle, des routines inconscientes s'accomplissent sans cesse, de sorte que la conscience puisse flotter, sans ce soucier de tous ces détails, concevoir des plans globaux et donner du sens à ce grand arrangement". La première nature de l'habitude œuvre donc dans le sens d'un gain considérable de temps et d'énergie, et de plus contribue grandement à une disponibilité élargie de la conscience ainsi libérée de tâches plus élémentaires. La deuxième nature de l'habitude nous oblige à considérer le fonctionnement analogique de l'esprit, et son caractère alors arbitraire et limitatif. Serions-nous alors piégés par notre propre fonctionnement analogique ? Non, répondent D.Hofstadter et E.Sander, ce fonctionnement est en lien avec notre survie : "Nos évocations ininterrompues des situations que nous avons déjà vécues ne sont pas de simples options lors de notre compréhension d'une situation nouvelle… En général nos processus automatisés ont tous de bonnes raisons d'être et ont même souvent à voir avec notre survie". Oui, si nous nous rappelons la phrase de D.Hume, l'habitude "détermine l'esprit à supposer la conformité du futur avec le passé". On trouve un discours semblable dans les propos de D.Hofstadter et E.Sander : "L'omniprésence de l'analogie dans la pensée de chacun jusque dans ses plus minimes interactions avec le monde… conduit à conclure que seul ce que l'on connaît d'une façon ou d'une autre est concevable pour l'esprit… nous sommes incapables de concevoir ce qui n'est pas ancré d'une manière ou d'une autre dans le connu". On renverra prudemment à ce sujet aux extensions -pour certains abusives- du théorème de Gödel : "un système logique ne peut suffire à sa propre description" (6). Si l'analogie s'avère à ce point limitative, D.Hofstadter et E.Sander ne nous laissent pas désespérer face à un incontournable dilemme, selon eux, "l'alternative qu'offre l'absence de recours au connu, si tant est qu'un tel choix soit offert, n'est pas entre vivre enchaînés et vivre libres, mais entre vivre dans un labyrinthe complexe mais structuré et vivre aveugles à jamais".
.
(1)Comment la matière devient conscience. G.M.Edelman et G.Tononi
(2)Ethique à Nicomaque. Aristote
(3)Albertine disparue. M. Proust
(4)Traité de la nature humaine. D.Hume
(5)L'Analogie. D.Hofstadter et E.Sander
(6) L’incomplétude, logique du religieux. R.Debray
