DU BARON DE MÜNCHHAUSEN 


"Une autre fois, je voulus sauter une mare, et, lorsque je me trouvai au milieu, je m'aperçus qu'elle était plus grande que je ne me l'étais figurée d'abord : je tournai aussitôt bride au milieu de mon élan, et je revins sur le bord que je venais de quitter, pour reprendre plus de champ; cette fois encore je m'y pris mal, et tombai dans la mare jusqu'au cou : j'aurais péri infailliblement si, par la force de mon propre bras, je ne m'étais enlevé par ma propre queue, moi et mon cheval que je serrais fortement entre les genoux"(1). Ce que nous voulons retenir du baron de Münchhausen, c'est la faculté d'héroïser certains épisodes de notre propre vie. Nous avons cherché dans les écrits de S.Freud l'origine de cette héroïsation du moi. Freud parle de ses observations et de ses conceptions "de la vie psychique des enfants et des peuples primitifs. Nous trouvons chez ceux-ci des traits qui, s'ils étaient isolés, pourraient être attribués à la mégalomanie : une surestimation du pouvoir de leurs désirs et de leurs actes psychiques…"(2). Plus loin, il traite du "moi idéal" et du narcissisme de l'homme "déplacé vers ce nouveau moi idéal qui se trouve, comme l'infantile, en possession de toutes les précieuses perfections". Freud évoque aussi "le long état de détresse et de dépendance infantiles de l'être humain"(3), ou encore la relation aux parents : "Petits enfants, nous avons connu, admiré, redouté ces êtres supérieurs, plus tard, nous les avons pris en nous-mêmes". Serait-ce dans le vécu de l'impuissance de l'enfant qu'il faudrait chercher une origine à l'héroïsation du moi ? Ce qui était le modèle du moi idéal chez l'enfant serait devenu, selon l'expression de J.Lacan, "l'idéal du moi" chez l'adulte ? Est-ce le sentiment d'une impuissance que le baron de Münchhausen compenserait à travers le récit de ses exploits héroïques? Ou bien l'ivresse d'une toute-puissance l'amènerait-elle à prendre ses désirs pour des réalités ?

Nous citons P. Sellier : "Les écrits dans lesquels s'est exprimé le désir d'héroïsme, d'arrachement à la banalité de la vie, de supériorité sur le reste du monde, de réalisation éclatante de soi, d'élévation à une condition quasi divine, forment un genre littéraire reconnaissable entre tous : l'épopée"(4). Selon lui, ces récits sont marqués par l'alternance naissance-mort-renaissance. Freud a souligné l'ambivalence de la relation au modèle, une ambivalence qui pourrait bien conduire au cycle naissance-mort-renaissance : "…tu dois être ainsi… tu n'as pas le droit d'être ainsi", ou encore "être comme" et "ne pas être comme" le modèle. Ambivalence aussi dans le désir d'imiter le modèle et dans la nécessité de s'en démarquer, il faut mettre fin au modèle pour exister soi-même. Ambivalence encore dans l'admiration du modèle tout-puissant et dans la rivalité avec le modèle découlant inévitablement de l'intériorisation de celui-ci. Comme l'indique P. Sellier le héros remet en cause : "… ces révélations se révèlent menaçantes pour le père" ; "…il s'attaque à son père puis est reconnu"; "…sa coexistence avec le pouvoir politique se révèle difficile" ; "…le roi a bien compris que la vie avec les héros est dangereuse pour les monarques" ; ou bien encore : "…le héros «sauve» le monde, le renouvelle, inaugure une nouvelle étape".

J-M. Oughourlian parle de "troisième cerveau" pour évoquer le cerveau mimétique. Il écrit : "Freud lui-même, comme l'a montré R.Girard dans La Violence et le Sacré, est passé tout près du mimétisme quand il jetait les bases du complexe d'Œdipe. Il employait le mot «identification» pour décrire la façon dont le petit garçon imite et admire son père, mais il n'est pas allé plus loin dans cette direction"(5).Pourquoi imitons-nous ? J-M. Oughourlian rappelle cette phrase d'Aristote : "L'instinct de l'imitation est présent chez l'homme depuis l'enfance". Selon lui, le rôle joué par l'imitation est déterminante pour la formation de l'identité du moi, dans un contexte d'interaction humaine réciproque : "Ce va-et-vient constant crée ce qu'avec R.Girard nous avons appelé le «rapport interdividuel» -interdividuel et non pas interindividuel ou intersubjectif, car nous avons affirmé que c'est le mouvement incessant et cinématographique de l'imitation et de la suggestion qui engendre en chacun de ses pôles ce que l'on peut appeler un «moi». Plus tard, E.Webb proposera de donner à ce moi généré par l'interdividualité un nom évocateur, le «moi-entre-deux»… Ce que nous avons l'habitude d'appeler notre «personnalité» n'est que la somme des moi-entre-deux qui ont été formés pendant notre enfance et notre jeunesse, en grande partie grâce aux suggestions de nos parents et de notre famille, et plus tard de nos amis et de nos maîtres. Et même ce moi-entre-deux profond et plus ou moins stable est sans cesse reformé par tous nos modèles. Le «moi» est un patchwork de tous ces modèles et, selon les circonstances du moment, l'un ou l'autre peut surgir et occuper le devant de la scène –parfois le père ou ma mère, parfois un copain ou un professeur".

Nous avons souhaité citer longuement J-M. Oughourlian parce qu'il nous donne de l'identité une idée non figée, mouvante, en constante évolution. Nous rappelons les propos de K.Wilber, qui nous semblent aller aussi dans ce sens : "Le moi pourrait être considéré comme le lieu d’identification… le moi, en s’appropriant et en organisant le flux d’événements structuraux, se crée une identité sélective au milieu de ces occasions"(6). A sa façon le baron de Münchhausen structurerait, ou restructurerait, son moi à la faveur des événements héroïques qu'il rapporte?

Faut-il être mythomane pour héroïser sa vie ? Non, explique B.Cyrulnik : "L'auto-héroïsation est un moyen de défense affective que nous utilisons tous. Nous aimons les romans dont les héros nous parlent de nous. Nous allons au cinéma pour voir des personnages qui nous touchent quand leur rôle révèle ce à quoi nous aspirons". Il cite une anecdote de la vie de Freud, rapportée par Peter Gay : "Freud raconte une confidence de son père: «Une fois, quand j'étais jeune, dans le pays où tu es né, je suis sorti dans la rue un samedi, bien habillé avec un bonnet de fourrure tout neuf. Un chrétien survint, d'un coup il envoya mon bonnet dans la boue en criant : -Juif, descends du trottoir ! –Et qu'est-ce que tu as fait ? –J'ai ramassé mon bonnet, dit mon père avec résignation. Frappé par l'évocation d'un Juif qui se laisse humilier par un chrétien, le jeune Freud se prit à élaborer des fantasmes de revanche. Il s'identifia à «Hannibal, ce Sémite magnifique et intrépide qui avait juré de venger Carthage, malgré la puissance de Rome»"(7).

"La mythomanie n'est pas un mensonge", conclut B.Cyrulnik, "c'est un récit protecteur qui répare celui qui raconte autant que ceux qui l'écoutent. Le mythomane a un public complice de son succès". Ne sommes-nous pas, et avec délice, complice du baron de Münchhausen -ou de bien d'autres- lorsqu'il raconte ses héroïques péripéties ?


(1)Les Aventures du baron de Münchhausen. G. A. Bürger

(2)Pour introduire le narcissisme. S.Freud

(3)Le moi et le ça. S.Freud

(4)Le mythe du héros. P.Sellier

(5)Notre troisième cerveau. J-M. Oughourlian

(6)Les trois yeux de la connaissance. K.Wilber

(7)Ivres paradis, bonheurs héroïques. B.Cyrulnik

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