LA  COMPLÉMENTARITÉ


Qu'est-ce que la complémentarité ? D'après le dictionnaire, c'est "le caractère de ce qui est complémentaire", complémentaire au sens de "ce qui apporte un complément que l'on ajoute pour tendre vers une complétude". Nous citons Platon : "Ils disent que le feu, l'eau, la terre et l'air sont tous produits par la nature et le hasard, et qu'aucun d'eux ne l'est par l'art, et que c'est de ces éléments entièrement privés de vie que les corps de la terre, du soleil, de la lune et des astres se sont formés par la suite. Ces premiers éléments, emportés au hasard par la force propre à chacun d'eux, s'étant rencontrés, se sont arrangés ensemble conformément à leur nature, le chaud avec le froid, le sec avec l'humide, le mou avec le dur, et tout ce que le hasard a forcément mêlé ensemble par l'union des contraires"(1). Il semblerait que nous appréhendions le plus couramment la complémentarité à travers des couples d'éléments qui nous sont familiers : masculin/féminin, droite/gauche… Comme le dit Platon, il ne s'agit pas nécessairement d'éléments "contraires", mais d'éléments complémentaires, que l'on pourrait qualifier de complémentaires fondamentaux.

Pour F.Capra la complémentarité recouvre un sens différent, il rapporte le point de vue de Niels Bohr en évoquant à ce sujet la vision de deux images complémentaires : "Afin de mieux comprendre cette relation entre les couples de concepts classiques, N.Bohr a introduit la notion de complémentarité. Il considère l'image de la particule et celle de l'onde comme deux descriptions de la même réalité, chacune d'elles n'étant que partiellement juste et ayant un champ d'application limité. Chaque image est nécessaire pour donner une description complète de la réalité atomique"(2). N.Bohr expose le concept de complémentarité auquel il a recours : "J’espère être parvenu à vous donner une impression assez claire du fait que nous ne renonçons pas ici arbitrairement à une analyse détaillée de la richesse presque accablante de nos connaissances en croissance rapide sur le monde des atomes: il s’agit au contraire d’un développement rationnel de nos moyens de classer et de comprendre les faits nouveaux d’expérience qui, de par leur nature même, ne peuvent s’ordonner dans le cadre d’une description causale. Fort éloigné de tout mysticisme totalement étranger à l’esprit de la science, le point de vue de la complémentarité doit être considéré comme une généralisation logique de l’idéal de causalité"(3). B.Bensaude-Vincent écrit que la complémentarité "exprime la volonté d'échapper au réductionnisme. Elle est un effort pour penser rationnellement la complexité"(4). Ce concept de complémentarité met à mal notre compréhension habituée à l'analogie et à la synthèse. Selon C.Godin, "la reconnaissance par Niels Bohr de la coexistence de ces deux aspects en apparence contradictoires -sous l'expression consacrée de principe de complémentarité- montre bien rétrospectivement que l'esprit humain n'a pas toujours été le grand simplificateur qu'on a dit et qu'il a été parfois, à son corps défendant (passons le paradoxe de la formule), conduit par le réel à admettre une unité là où il ne voyait qu'une contradiction. Le principe de complémentarité est en un sens le triomphe de l'esprit dialectique dans la science -le dépassement d'une catégorisation trop simple (simpliste) de la logique bivalente. Seulement il serait erroné d'interpréter cette dialectique à la manière hégélienne comme produisant une synthèse finale"(5). Pour définir la complémentarité il n'est pas non plus question de synthèse dans l'esprit de E.Klein : "La complémentarité conceptualise la relation qui existe entre des modes de description de l'objet physique qui seraient contradictoires s'ils lui étaient appliqués en même temps… L'idée même de complémentarité n'autorise pas à additionner des éléments qui se complèteraient pour fabriquer un nouveau soubassement ontologique"(6).

L.S.Feuer cite N.Bohr : "Nous sommes suspendus au-dessus d'un gouffre sans fond, pris dans nos propres paroles". Il écrit : "Telle est la base émotive du principe de complémentarité : une remise en question des limites des modèles et du langage humains, le sentiment qu'aucun système façonné par des hommes ne peut être complet et suffisant pour l'existence"(7). N.Bohr traite des difficultés qu'il y a à communiquer pour rendre compte d'une réalité complexe : "De quoi dépendons-nous, finalement, nous autres êtres humains? De nos mots. Nous flottons dans le langage. Notre devoir est de communiquer aux autres des expériences et des idées. Nous devons continuellement essayer d'étendre le domaine de nos descriptions sans que pour autant nos messages perdent leur caractère d'objectivité et d'absence d'ambiguïté"(8). Il indique dans Causality and complementarity : "Dans cette situation, nous sommes confrontés à la nécessité d'une révision radicale des fondements de la description et de l'explication des phénomènes physiques.A ce propos, il est par-dessus tout nécessaire de reconnaître que, aussi éloignés que soient les effets quantiques du domaine de validité de l'analyse physique classique, le compte rendu des arrangements expérimentaux et l'enregistrement des observations doivent toujours être exprimés en langage commun, agrémenté de la terminologie de la physique classique. Il s'agit d'une simple exigence logique, puisque le mot «expérience» ne peut, par essence, être utilisé que pour se rapporter à une situation où nous pouvons dire aux autres ce que nous avons fait et ce que nous avons appris"(9).

On connaît l'expression Traduttore, traditore et la difficulté de respecter mot pour mot l'œuvre originale,à laquelle doit faire face toute traduction. Le concept exprimé peut non seulement ne pas se transposer d'une culture à l'autre, mais encore différer au point de, selon les mots de N.Bohr,"remettre en question les limites des modèles et du langage humains". Si les structures de langue diffèrent vraiment, la question du sens se pose avec plus d'acuité. Dans un tout autre domaine que celui de la physique quantique, M.Boss rapporte son expérience de psychiatre en Inde : "«L'hindi ignore les mots et les structures grammaticales permettant d'exprimer les idées occidentales d'avoir et de possession»... Mon professeur, connaisseur érudit des idiomes anciens et modernes de son pays, avait eu grand-peine à me faire admettre que dans sa langue hindi l'homme ne possède pas, en tant que sujet, un objet mué ainsi en accusatif, mais que les objets des langues germaniques et romanes y ont rang de sujets, qui daignent approcher l'homme et l'assister. «J'ai un livre» se dit en hindi : «Mere pas kitab hai» : «Le livre est près de moi ou dans mon voisinage». L'Occident prétend s'emparer d'un livre, et avoir des objets qu'il peut à l'occasion perdre ou dont il peut à son gré se débarrasser, des choses qu'il considère comme mortes et mobiles, auxquelles il n'attribue pas le droit de vivre et de disposer d'elles-mêmes"(10). D.D.Lee confrontée au langage des Trobriandais rapporte cette situation singulière : "Si j'avais à me rendre avec un Trobriandais dans un jardin où le taytu, une espèce d'igname, vient d'être cueilli, je reviendrais en vous disant : "Il y a d'excellents taytus, ils sont tout juste à point, grands et parfaitement conformés; ils n'ont pas une brunissure, pas une tache; gentiment arrondis aux extrémités et sans bout pointu; tout a été cueilli d'un seul coup, il n'y aura pas de second glanage". Le Trobriandais quant à lui reviendra en disant "Taytu"; et dans ce mot il y aura tout ce que moi je vous ai dit et même plus… En fait,si un seul de ces qualificatifs était absent, l'objet ne serait pas un taytu. Un tel tubercule, s'il n'est pas à un stade de maturité permettant la récolte, n'est pas un taytu. S'il n'est pas mûr, c'est un bwabawa. S'il est trop mûr, vidé, ce n'est pas un taytu ramollit mais quelque chose d'autre encore, un yowana. S'il est taché de rouille, c'est un nukunokuna. S'il est difforme c'est un usasu. S'il est de forme parfaite mais petit, c'est un yagogu. Si le tubercule, quelque soit sa forme et sa qualité, provient d'un glanage d'après saison, c'est un ulumadala. Quand le tubercule trop mûr, c'est-à-dire le yowana, projette des pousses sous terre ce n'est pas un yowana qui germe, mais un silisata. Quand de nouveaux tubercules se sont formés sur ses pousses ce n'est pas un silisata mais un gadena… Comme l'être est identifié avec l'objet, il n'y a pas de mot pour être; comme l'être est immuable, il n'y a pas de mot signifiant devenir"(11).

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(1)Les Lois. Livre X. Platon.

(2)Le Tao de la physique. F.Capra

(3)Physique atomique et connaissance humaine. N. Bohr. in:http://www.bruno-jarrosson.com/niels-bohr-et-la-complementarite/

(4)L'évolution de la complémentarité dans les textes de Bohr (1927-1939). in: Revue d'histoire des sciences. B. Bensaude-Vincent

(5)La totalité. C.Godin

(6)Regards sur la matière. B d'Espagnat et E.Klein

(7)Einstein et le conflit des générations. L.S.Feuer

(8) http://www.pourlascience.fr/ewb_pages/a/article-reflexions-philosophiques-18942.php

(9)Causality and complementarity. N.Bohr. in: La matière-espace-temps G.Cohen-Tannoudji et M.Spiro

(10)Un psychiatre en Inde. M.Boss

(11)D.D.Lee in : Une carte n'est pas le territoire A.Korzybski

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