1/2 + 1/2 = 1/3


Si la formule n’est évidemment pas exacte mathématiquement, elle a le mérite d'introduire le concept de tiers : le couple formé par la réunion des deux parties témoigne d’une interaction complexe existant entre ces deux parties. "Chacun a sa propre vision du couple. Celle qui ressort souvent est l’idée d’une relation exclusive et fusionnelle, d’une implication à 100%, jusqu’à être dépendant l’un de l’autre"(1), écrit M.Bonvard qui signale à la suite un article de I.Tessier mettant l'accent sur la préservation de l'identité propre au sein du couple relationnel :"J'ai envie de vivre une vie de célibataire avec toi. Que notre vie de couple, soit l'équivalent de nos vies de célibataires actuelles, mais ensemble". Selon Hegel: "La conscience de soi atteint sa satisfaction seulement dans une autre conscience de soi… La conscience de soi est en soi et pour soi quand et parce qu'elle est en soi et pour soi pour une autre conscience de soi; c'est-à-dire qu'elle n'est qu'en tant qu'être reconnu"(2). Etre soi en tant qu'être reconnu, pour J.Benjamin "le moi a besoin de l'autre, mais il tente de se fonder lui-même comme un absolu, une entité indépendante alors qu'il doit reconnaître en l'autre un être comme lui afin d'être reconnu par lui. Il doit être capable de se retrouver sans l'autre… C'est seulement si ses actes sont signifiants pour l'autre qu'ils deviennent signifiants pour lui"(3). Traitant de cette relation 1/2 + 1/2, où le moi et le toi donnent naissance à un nous-tiers, A.Eiguer écrit: "Nous avons besoin d'autrui pour construire notre subjectivité. Mais chemin faisant, nous nous sommes rendus dépendants et inséparables. Le nous s'est ainsi défini. Moi et toi, tous les deux, nous avons construit un ensemble ; cet ensemble est plus que moi et toi, il est incontournable, voire autonome. Il mène sa vie, comme un grand. On n'a rien fait pour cela ; nous devons désormais l'admettre : le nous est plus fort que le moi et toi réunis. Sans nous en apercevoir, toi et moi, nous avons contracté un pacte entre nous : nous nous sommes comme concertés afin d'occulter que nous avons besoin l'un de l'autre pour définir notre je"(4). L'identification joue, selon A.Eiguer, une part active dans l'intersubjectivité: "En étant en résonance avec autrui, on se met à sa place et on s'identifie à son vécu; pour le comprendre on le vit en soi". A.Eiguer différencie le lien intersubjectif du lien trans-subjectif: "Il est intéressant de rappeler que le concept d'intersubjectivité est différent de celui de trans-subjectivité. Alors que la première souligne la réciprocité inconsciente entre deux personnes, une dyade, la seconde porte sur les productions inconscientes engendrées par deux ou plusieurs personnes et amalgamées pour former éventuellement des fantasmes partagés, mythes, rituels collectifs".

Il faut concevoir ici le concept de couple relationnel dans un sens élargi. Ainsi, à l'intérieur de la famille se développe également le phénomène de la tiercéité: "L'enfant s'identifiera au parent au même titre que le parent à l'enfant. C'est-à-dire que le parent propose inconsciemment son modèle personnel, mais aussi il en sortira profondément touché et même changé au terme de ce processus"(4). P.Ricœur évoque l'assignation d'une place conférée à l'ego dans et par le lignage familial. C'est cette place "qui, avant toute prise de conscience égologique, me confère aux yeux de l'institution civile l'identité désignée par les termes: fils de; fille de"(5).

Pour J-P Lebrun, le tiers fait écho à la présence du père dans la relation fusionnelle entre la mère et l'enfant et introduit la dimension symbolique de la Loi: "Lorsqu'on demande à la cantonade… ce qu'il faut entendre par tiers, on s'entend répondre: ce qui introduit la séparation; l'élément extérieur à une relation, ce qui permet l'aération, l'ouverture, ce qui permet de trouver la bonne distance et donc d'échapper au fusionnel; c'est un autre autre; ce qui permet de sortir de la relation en miroir, de l'imaginaire; ce qui crée du lien entre deux interlocuteurs, ce qui met en perspective, ce qui fait danger aussi car cela implique de la perte, ce qui permet d'avancer, ce qui introduit le symbolique, ce qui représente la Loi; c'est simplement la position du père entre la mère et l'enfant"(6).

"A quelle justice en fin de compte se référer lorsqu'il y a des conceptions de la justice différenciées et plurielles?", interroge J-P Lebrun. C'est à cette question que pourrait répondre le propos de E.Volckrick : "Pour les uns, le «tiers» est une «tierce personne». Le médiateur est un tiers neutre, indépendant, impartial voire multipartial. Pour les autres, il est essentiel de ne pas réduire l'idée de ce tiers à une personne, la notion de «Tiers» vise un élément de structure fondamentale pour le sujet et pour le lien social… La norme n'est plus prédonnée, elle est incomplète et indéterminée et se construit dans le processus, en situation et en action…Le modèle de pertinence normative n'est plus posé a priori…Jusqu'à présent, on résolvait le problème en imposant un cadrage. A l'opposé, les dispositifs de médiation se caractérisent par l'absence d'un code préétabli pour résoudre les litiges. Différents cadrages de la situation, différents langages, différents univers de sens sont invoqués… La médiation ouvre l'espace non pas d'une objectivation mais d'une coconstruction interprétative"(6).

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(1)http://www.demotivateur.fr/article/une-blogueuse-p...

(2)La phénoménologie de l'esprit. Hegel

(3)Les liens de l'amour. J.Benjamin

(4)Le Tiers. A.Eiguer

(5)Parcours de la reconnaissance. P.Ricœur

(6)Avons-nous encore besoin d'un tiers? J-P Lebrun, E.Volckrick

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