LES VISUALISATIONS


C. et S. Simonton(1) rapportent trois difficultés majeures rencontrées dans leur pratique de l’imagerie mentale :

– le flux mental incessant peut contrarier l’attention portée à une image particulière

– la visualisation peut s’orienter dans le sens d’une sensibilisation négative à la suite d’une interprétation différente de l’image suggérée

– en raison d’une sensibilité différente, certaines personnes ont une approche autre que visuelle au cours du processus de "visualisation", d’où leur difficulté à se fixer sur une "image" mentale.

Les visualisations spontanées apparaissent très liées à un ressenti. Lors d’un épisode sévère de fièvre, les images mentales reflètent habituellement un état psychique plutôt tourmenté. Les épisodes cauchemardesques sont couramment suscités par un embarras gastrique, une température extérieure particulièrement élevée ou anormalement froide, une position inconfortable, un vécu anxiogène… Il est préférable de pratiquer la

visualisation après l’instauration d’un état d’apaisement intérieur, tel celui qui suit la pratique de la relaxation, et dans un cadre rassurant et confortable.

L’évocation d’images mentales est une activité spontanée venant renforcer ou rappeler un ressenti, ou certaines fois pallier à un manque, comme par exemple la visualisation d’une boisson fraîche au cours d’un épisode de forte chaleur. On revit mentalement la scène, dans le sens d’un renforcement positif lorsque celle-ci est positive, mais un vécu négatif peut de la même manière être renforcé par le rappel de l’épisode douloureux. Le processus de visualisation ne va pas toujours dans le sens d’une revivance libératoire. Lors de la prévision d’un événement futur, la visualisation ne conduit pas non plus systématiquement à envisager un dénouement positif de l’épisode à venir, mais elle induit parfois au contraire une appréhension de ce qui pourrait arriver, quelquefois de manière tout à fait démesurée par rapport à une réalité objective.

Sous l’appellation sophro-correction sérielle, la sophrologie a développé une technique de revivance de la situation passée dont le but est la correction "d’une situation anxiogène ou d’une sensation négative, en s’en rapprochant progressivement par évocations successives et en lui substituant un contenu (une image ou une sensation positive par exemple) choisi par le patient"(3). La technique de sophro-acceptation progressive va quant à elle aider celui-ci à accepter peu à peu un événement anxiogène à venir. Elle "consiste à se projeter dans l’avenir, d’ici un à deux mois, et à se voir dans une situation quotidienne ou de réalisation d’un projet redouté, anxiogène, à travers une vivance phronique des plus favorable"(3).

La pratique du yoga nidra instaure trois types de visualisations : la succession d’images rapides sans lien apparent entre elles, l’évocation de sensations, et la guidance au fil d’un récit fortement marqué par des représentations symboliques. Michelin Flak indique : "La séquence d’images rapides n’a rien à voir avec un symbolisme traditionnel. Il s’agit d’évoquer très rapidement des objets dont la nomenclature a pour but de conduire le mental et ainsi de le reposer de ses obsessions épuisantes"(2). A propos des histoires suivies, elle écrit : "Le yoga nidra nous amène à un état de rêve "auto-induit", avec toutefois une nuance. La composition des rêves habituels répond à une sélection aléatoire d’impositions inconscientes. Pendant le yoga nidra, nous créons un "rêve” selon les directives de celui qui nous guide. Les symboles choisis pour cette pratique ont une signification universelle puissante, ce qui aide beaucoup à accroître la prise de conscience et à provoquer le relâchement des tensions"(2).

Robert Desoille indique qu’il est avant tout "nécessaire d’isoler le sujet des excitations extérieures… de le placer en état de relaxation musculaire, dans un état de rêverie excluant, momentanément, tout examen critique de la situation"(4). A partir du matériel onirique rapporté par le patient, le praticien s’autorise seulement à faire "varier ces images, en suggérant de nouvelles situations… de simples stimuli de l’imagination destinés uniquement à provoquer la représentation de nouvelles situations", et à introduire dans le rêve l’idée d’un mouvement : "C’est suivant la verticale, soit en ascension, soit en descente, que l’idée de mouvement provoque les résultats à la fois les plus complets et les plus inattendus"(4). Après avoir indiqué les points de similitude et de dissemblance, entre sa pratique du rêve éveillé dirigé et celle de la psychanalyse, R. Desoille remarque, à l’appui de ses propres avancées, que : "S. Freud avait bien constaté que l’élément décisif de la cure n’est pas là" (c’est-à dire la compréhension du passé). "Il faut, en outre, que le sujet crée et renforce de nouvelles habitudes. Il arrive qu’il le fasse instinctivement, mais bien souvent il en reste à la seule compréhension de son passé sans être capable de préparer l’avenir"(4).

A propos de l’activité onirique, M-A. Descamps rappelle que "le rêve est, avec le sommeil et la veille, une des trois modalités de la vie". Il écrit : "Ce n’est plus un conte, une donnée littéraire connue seulement par l’introspection. Il devient une donnée fondamentale de la psychophysiologie… Le rêve peut donc être considéré comme une révision des comportements instinctifs innés et acquis. Il correspond à l’existence, dans le cerveau, d’un conservatoire des comportements adaptés à la survie de l’individu et de l’espèce"(5). 

Selon M. Jouvet : "L’activité onirique périodique représenterait la programmation itérative des réactions inconscientes qui sont responsables de la personnalité et des différences interindividuelles de comportement chez des sujets soumis aux mêmes conditions environnementales"(6).

La répétition de formules, agissant pour certaines à l’instar de mantras, tient à l’évidence une place importante dans le processus de visualisation. Pour nous alerter sur ce phénomène, B. O’Hanlon(7) nous suggère d’analyser succinctement nos réactions émotives après avoir procédé à la répétition attentive de mots ou de formules évoquant la fatigue, la tristesse, le découragement ("triste, fatigué, désespéré…", ou encore : "la vie est dure, rien ne va dans le bon sens, je n’ai personne en qui avoir confiance…") ; puis de pratiquer le même exercice, mais cette fois en inversant en quelque sorte le sens des formules ("stimulant, joie, possible…", ou encore : "la vie est belle, je suis plein d’énergie, la vie est pleine de possibilités…"). Il nous propose pour finir : "Maintenant généralisez cela à votre vie quotidienne. Devenez davantage conscient du langage que vous utilisez et de l’effet qu’il peut avoir sur vous-même et sur les autres".

Les propos de R. Jouvent conduisent à ne pas sous-estimer l’impact sur l’organisme des visualisations ou des actions effectuées en pensée : "De nombreux travaux ont montré que la simulation d’un mouvement et son exécution activaient les mêmes zones : le cortex prémoteur du lobe frontal, l’aire motrice supplémentaire et le cortex moteur lui-même. Ce dernier est quantitativement moins activé lors de la simulation pure, environ le tiers de son activation lors de l’acte. Lorsqu’on lève le bras et lorsqu’on imagine qu’on lève le bras, des populations neuronales identiques sont activées. Ainsi, comme le remarque Marc Jeannerod : "La représentation de l’action fait partie intégrante de l’action, elle est en continuité fonctionnelle avec l’exécution de l’action"(8)".

Le processus de visualisation, spontané ou guidé, demande qu’on lui accorde beaucoup d’attention, en gardant notamment à l’esprit que "l’imagerie mentale n’est pas une méthode d’auto-déception ; c’est une méthode d’auto-direction"(1). Pour compléter ce propos il faut citer de nouveau M. Flak : "Les images utilisées sont souvent de puissants symboles et peuvent provoquer des réactions négatives chez les personnes qui les associeraient à des expériences déplaisantes ou à des phobies… Si l’on utilise des images de cet ordre, ce sera une sage précaution de les accompagner de paroles rassurantes"(2).


(1) Guérir envers et contre tout. C. Simonton, S. Matthews-Simonton, J.Creighton

(2) M. Flak in : Yoga Nidra. S. Satyananda

(3) Sophrologie-Fondements et méthodologie. P-A. Chéné

(4) Théorie et pratique du rêve éveillé dirigé. R. Desoille

(5) La maîtrise des rêves. M-A. Descamps

(6) Le sommeil et le rêve. M. Jouvet

(7) Changer. B. O’Hanlon

(8) Le cerveau magicien. R. Jouvent


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