ACTEUR / SPECTATEUR
E.Kant distingue deux approches dans la connaissance que l’on peut avoir de la réalité. La première, en quelque sorte l’aspect phénomène ou la représentation que l’on se fait de la réalité ; la deuxième, l’aspect noumène figure «la chose en soi». Mais le noumène est l’aspect de la réalité par défaut, par opposition au phénomène : "Quand même nous pourrions porter notre intuition à son plus haut point de clarté, nous n’arriverions pas ainsi plus près de la nature des objets en soi. En effet, nous ne connaîtrions, en tous cas, parfaitement que notre mode d’intuition, c'est-à-dire notre sensibilité toujours soumise aux conditions du temps et de l’espace originairement inhérentes au sujet ; ce que les objets peuvent être en eux-mêmes, nous ne le connaîtrions jamais, même par la connaissance la plus claire du phénomène de ces objets, seule connaissance qui nous est donnée"(1).
Jung évoque ces deux aspects de la réalité, sthûla et sûkshma, dans la philosophie hindoue. Il déclare : "L’aspect sthûla désigne simplement les choses telles que nous les voyons. L’aspect sûkshma, en revanche, indique ce que nous conjecturons à leur sujet ou bien les abstractions ou conclusions philosophiques que nous tirons des faits observés…" Jung établit le rapprochement avec l’eidolon dont parle Platon ("Comme dans l’enseignement platonicien de l’eidolon, l’eidos d’une chose est l’aspect sûkshma") et avec la dualité phénomène/noumène chère à Kant ("Kant…fabrique simplement un tel concept afin d’exprimer le fait que derrière le monde des phénomènes, il y a quelque chose dont nous ne pouvons rien dire") (2).
"Au cours de l’analyse", poursuit Jung, "le processus suprapersonnel ne peut s’engager que lorsque toute la vie personnelle a été intégrée dans la conscience. De cette façon, la psychologie ouvre une perspective et des formes d’expérience qui résident au-delà de la conscience du moi…"(2). On ne peut vivre dans le sûkshma et accéder à la conscience suprapersonnelle sans avoir dépassé la vision personnelle, égocentrique du monde dont Lacan nous dit qu’elle n’est pas seulement le propre de l’enfant : "C'est ce même esprit qui fait parler à M. Piaget de la notion prétendue égocentrique du monde de l'enfant, comme si les adultes sur ce sujet avaient à en remontrer aux gosses!"(3). Jung parle de la vision limitée inhérente à l’aspect sthûla :"Dans l’état de conscience ordinaire, nous sommes en fait au plus bas, empêtrés, enracinés dans la terre, ensorcelés par des illusions, dépendants, bref, à peine plus libres que les animaux supérieurs… Et lorsque nous pensons, nous pensons simplement en fonction de ce monde… Dans la mesure où nous sommes sages, ou nous vivons dans la réalité, nous commençons toujours, lorsque nous voulons décrire quelque chose, par les phénomènes de la banalité quotidienne, par la dimension pratique et concrète. Bref, nous commençons par l’aspect sthûla. Ce qui apparaît vraiment réel à nos yeux, c’est notre métier, le lieu où nous vivons, notre compte en banque, notre famille et nos relations sociales. Nous sommes obligés de prendre ces réalités comme des prémisses si nous voulons tout simplement vivre. Sans cette vie personnelle, en effet, sans l’ici et maintenant, nous ne pouvons accéder au suprapersonnel. Tant que la vie personnelle n’est pas accomplie, le processus de la dimension suprapersonnelle de la psyché ne peut être engagé… un développement au-delà du moi conscient, une expérience de la voie personnelle dans le suprapersonnel, un élargissement des horizons psychiques de l’individu visant à inclure ce qui est commun à l’ensemble de l’humanité"(2).
M.Csikszentmihalyi fait lui aussi état de l’égocentrisme en tant qu’obstacle à l’expérience optimale. "Finalement, il y a la question de l’ego insatiable qui dévore l’énergie psychique et peut tout ruiner en soi et autour de soi… L’égocentrisme… leur fait évaluer l’information à l’aune de leurs désirs et de leurs besoins. Chez ces individus, les choses et les personnes n’ont aucune valeur en elles-mêmes. Leur conscience est structurée entièrement pour leurs propres fins et rien ne peut y pénétrer à moins de se conformer à ces impératifs. Chez ces gens trop préoccupés d’eux-mêmes, l’énergie psychique est devenue prisonnière du soi, si bien que la fluidité de l’attention a disparu pour faire place à une rigidité commandée par leurs besoins. Il devient donc fort difficile de s’intéresser à une activité pour elle-même, de trouver une récompense intrinsèque"(4). On trouve bien des similitudes avec le texte de Jung…
Si la voie suivie par Jung conduit l’analysé, ou le pratiquant, à développer davantage la conscience de soi, et en ce sens l’attitude de spectateur, celle développée par Csikszentmihalyi étudie son comportement plutôt en tant qu’acteur. "Dans l’expérience optimale", écrit Csikszentmihalyi, "il n’y a pas place pour l’examen du soi… L’absence du soi de la conscience ne signifie pas que la personne qui vit l’expérience optimale a perdu le contrôle de son énergie psychique ou qu’elle n’est pas consciente de ce qui se passe dans son corps et dans son esprit. De fait, c’est le contraire qui est vrai… La perte de conscience de soi n’implique pas une perte du soi ni une perte de la conscience, mais une perte de la conscience du soi. Ce qui disparaît sous le niveau de la conscience est le concept du soi –l’information que nous avons l’habitude d’utiliser pour nous représenter ou nous définir nous-mêmes"(4). Mais, en suivant pour ainsi dire des voies différentes, ou plutôt en adoptant des attitudes différentes autour du pôle spectateur/acteur, Jung et Csikszentmihalyi parviennent tous deux à l’élargissement de la conscience propre à «l’aspect sûkshma». Voici ce qu’en dit Csikszentmihalyi : "L’absence de préoccupation à propos du soi permet d’élargir le concept de qui nous sommes, d’atteindre une certaine transcendance de soi, bref, de repousser les frontières de notre être. Ce sentiment n’est pas une fantaisie de notre imagination ; il est fondé sur l’expérience concrète d’une interaction intime avec un certain «Autre», interaction qui produit un rare sens de l’unité avec des entités étrangères"(4). Ou bien encore : "Les résultats de nos recherches ont démontré que les activités autotéliques ont ceci en commun : elles provoquent un sentiment de découverte, une impression de passer à une réalité nouvelle ; elles favorisent un haut niveau de performance et permettent d’accéder à des états de conscience inattendus ; elles rendent le soi plus complexe et le font grandir, ce qui est l’essence même de l’expérience optimale"(4).
Parce qu’elles traitent d’états de conscience qui pourraient bien s’inscrire dans la problématique spectateur/acteur conduisant à une conscience étendue (l’aspect sûkshma), nous citons ces quelques lignes empruntées au livre de L.McTaggart à propos de deux pratiques méditatives :"Les yogis s’efforcent d’atteindre l’anuraga, c’est-à-dire un état dans lequel on a constamment le sentiment de percevoir les choses sous un jour neuf. En revanche, ceux qui pratiquent le bouddhisme zen cherchent à accéder à la sérénité intérieure en éliminant toute réaction devant le monde extérieur. Des études comparant ces deux formes de méditation ont montré que la première fait naître une conscience perceptuelle plus aigüe et une plus grande focalisation sur le monde extérieur" (c.à.d. l’aspect acteur), "alors que la seconde engendre une concentration plus intense et une conscience accrue de son univers intérieur" (c.à.d. l’aspect spectateur)."Il se pourrait bien que le fait d’exprimer une intention compatissante, et tout autre concept chaleureux similaire, donne lieu à des pensées de nature à faire s’envoler le cerveau jusque dans un état de perception exacerbée" (c.à.d. sûkshma) (5).
(1)Critique de la raison pure. E.Kant
(2)Psychologie du yoga de la Kundalini. C.G.Jung
(3)Les écrits techniques de Freud. J.Lacan
(4)Vivre (Flow). M.Csikszentmihalyi
(5)La Science de l’intention. L.McTaggart.
