L'OBJET
Freud, Lacan, Winnicott ont traité de l’objet dans sa dimension psychanalytique. Pour Freud l’objet est "ce en quoi et par quoi la pulsion peut atteindre son but"(1). Lacan définit l’objet à partir de son manque : "Il (c.à.d. Freud) le souligne d'une façon dont j'ai déjà montré le paradoxe, qui est très précisément que, cet objet, il ne nous est pas dit qu'il ait été réellement perdu. L'objet est de sa nature un objet retrouvé. Qu'il ait été si l'on peut dire perdu, en est la conséquence, mais après coup. Et donc en tant qu'il est retrouvé, il l'est sans que nous sachions que c’est de cette retrouvaille qu'il a été perdu"(2). A propos de l’objet originaire, B. Baas écrit : "Quel fut le premier objet de désir et de satisfaction vécue par le sujet, objet entre-temps perdu et qu'il s'agirait de retrouver dans ses substituts symboliques ? Quel fut l'objet de cette expérience de satisfaction originaire qu'il faut poser au principe de toute l'activité désirante ultérieure du sujet ? Si chaque désir du sujet est conditionné par un désir antérieur, si donc la succession des désirs constitue -pour user ici de la conceptualité kantienne- la « série des conditions » de son activité désirante, la question de l'objet originaire de son désir est, rigoureusement parlant, la question de «l'inconditionné absolu» de son désir. À cette question, Freud et plus encore ses successeurs (Rank, Ferenczi, Mélanie Klein) répondent : le corps de la mère. Originairement, l'enfant, dans l'état de détresse (la Hilflosigkeit) propre au nourrisson, aurait reçu de la mère, notamment du sein maternel, tout ce qui pouvait l'apaiser ; telle aurait été l'expérience originaire de satisfaction qu'on peut bien nommer expérience de jouissance puisque l'enfant aurait été alors comblé par le corps maternel. Cette idée d'une jouissance originaire et entre-temps perdue est à rapprocher des premières thèses de Freud. Dans l'Esquisse d'une psychologie scientifique, Freud désignait du nom de « Chose » (das Ding) le noyau constant, irréductible et inaccessible du sujet ; la Chose serait, dans le sujet et à son insu, le reste d'une expérience originaire dans laquelle le sujet ne se distinguait d'aucun objet. L'idée d'un tel noyau se retrouve dans des textes plus tardifs de Freud où il est question de l'union originaire du Moi et du monde en un même tout indifférencié (Malaise dans la civilisation, I). Mais, parler ici d'expérience est problématique, puisque, comme le dira plus tard Freud lui-même, « il n'y avait alors pas d'objet » (Inhibition, symptôme et angoisse, VIII)… La Chose ne peut donc être désignée comme expérience originaire que par un abus de langage. C'est pourquoi Lacan qualifie de «mythe» l'idée d'une telle expérience originaire. À l'explication mythique, qui comprend tout désir comme une tentative de retrouver la satisfaction originaire, il faut substituer l'explication structurale : «Le mythe est la tentative de donner forme épique à ce qui s'opère de la structure» (Télévision, V)"(3). Winnicott parle de l’objet transitionnel : "J’ai introduit les termes d’«objets transitionnels» et de «phénomènes transitionnels» pour désigner l’aire intermédiaire d’expérience qui se situe entre le pouce et l’ours en peluche, entre l’érotisme oral et la véritable relation d’objet, entre l’activité créatrice primaire et la projection de ce qui a été introjecté… Plus ou moins vite, au cours de son développement, l’enfant a tendance à intégrer des objets autres-que-moi à son schéma personnel. Dans une certaine mesure, ces objets sont là à la place du sein"(3). L'opportunité de l'objet fait qu'il est appelé à s'inscrire dans un avenir transitionnel. Evoquant Les renoncements nécessaires sur le chemin de la réalisation de soi, J.Viorst écrit : "Au désir de restaurer la béatitude de l’unicité mère-enfant -cette ultime connexion- nous ne renonçons jamais. Nous vivons tous, au niveau inconscient, comme si on nous avait privés d’une partie de nous-mêmes. Que la rupture de l’unité primitive représente une perte nécessaire, elle n’en reste pas moins «une blessure incurable dont est affligé le destin de l’humanité tout entière» (in : S.Nacht et S.Viderman). En nous parlant par le biais de nos rêves et contes, les images de réunion persistent, indéfiniment et encadrent toute notre vie"(7). Il n’est donc pas étonnant que la relation à l’objet puisse souvent présenter un caractère fusionnel.
L’étymologie du mot objet nous renvoie à objectum : "ce qui se présente aux sens"(5). Kant parle de Ding an sich (la chose en soi) et d’Erscheinung (le phénomène). Il écrit : "Quant à savoir ce que sont les objets en soi, c'est ce qui nous est impossible même avec la connaissance la plus claire de leurs phénomènes, seule chose qui nous soit donnée"(6). "Ce qui se présente aux sens", mais il paraîtrait sans doute bien difficile de différencier ce qui relèverait de la seule perception de ce qui appartiendrait à l’interprétation de la conscience à partir de cette perception. L’intention est déjà déterminante de la nature perçue de l’objet. Nous citons ces quelques extraits de l’ouvrage de C.Frith : "Nos cerveaux fabriquent des modèles du monde et les modifient sans cesse sur la base des signaux qui atteignent nos sens. Ainsi, ce que nous percevons vraiment ce sont les modèles du monde construits par notre cerveau. Il ne s’agit pas vraiment du monde, mais pour nous, c’est aussi bien. Vous pourriez dire que notre perception est un fantasme qui coïncide avec la réalité. Qui plus est, quand aucun signal sensoriel n’est disponible, notre cerveau remplace l’information manquante"(8). La connaissance du monde mental fonctionne de la même façon : "Je pense que j’ai un contact direct avec le monde physique, mais il s’agit d’une illusion créée par mon cerveau. Mon cerveau fabrique des modèles du monde physique en combinant les signaux sensoriels et les attentes préalables, et c’est de ces modèles que je suis conscient. J’acquiers ma connaissance du monde mental -les esprits des autres- de la même façon. Quelle que soit mon impression, mon contact avec le monde mental n’est pas plus direct que mon contact avec le monde physique. En combinant les indices glanés par mes sens et les croyances a priori formées par l’expérience, mon cerveau construit des modèles de l’esprit d’autrui"(8). Pour C.Frith, "la science progresse en développant des modèles du monde, en dérivant des prédictions sur la base de ces modèles, et en examinant les erreurs de prédiction pour construire de meilleurs modèles"(8).
Dans la philosophie védique, la Māyā figure l'illusion de l’objet physique que notre conscience considère comme la réalité, notre interprétation de la réalité est subjective, notre conscience crée ses propres illusions. Là aussi la notion d’objet s’articule autour d’un manque, puisqu’il est impossible de savoir "ce que sont les objets en soi", ou puisque selon C.Frith notre connaissance du monde est fondée sur un objet fantasmé. L’objet est l’image projetée sur la réalité. Cette projection s’inscrit dans deux dimensions, celle de l’affect, et celle du sens. L’objet, même consentant au sein d'un jeu de rôle basé sur le couple sujet/objet, ne peut ainsi manquer de s’opposer, en vertu d’un principe de réalité, à cette identité qu’on lui prête, à la représentation que l’on s’en fait.
(1)Pulsions et destins des pulsions. S.Freud
(2)Le Séminaire, Livre VII. J.Lacan
(5)Dictionnaire étymologique. J.Picoche
(6)Critique de la raison pure. E.Kant
(7)Les renoncements nécessaires. J.Viorst
(8)Comment le cerveau crée notre univers mental. C.Frith
