CONSCIENCE ET EMOTIONS
P.Ekman a mis en évidence l’universalité de six émotions fondamentales en procédant à l’étude des réactions de différents groupes de population face à six représentations figurant la joie, la tristesse, le dégoût, la peur, la colère, la surprise. Les taux de reconnaissance selon les différentes cultures varient de 60 à 100% ce qui tend à montrer l’universalité de l’identification des émotions faciales de base(1). N.Golouboff écrit : "Les expressions faciales sont une forme de communication non verbale permettant à l’individu de transmettre rapidement à ceux qui l’entourent des informations concernant son propre état émotionnel. Il s’avère que l’être humain est particulièrement compétent pour reconnaître les émotions qu’exprime autrui sur son visage"(2). Pour Darwin les émotions ont un rôle adaptatif prépondérant. C.Marchi décrit les fonctions adaptatives des émotions de base : "Depuis l’âge des cavernes, la peur est un stimulant pour qui sait la dépasser. Elle nous signale les dangers, dirige le sang vers les jambes, ce qui prépare à la fuite. Simultanément, le corps est paralysé quelques instants, le temps de décider s’il serait judicieux de se cacher ou pas. La colère a mauvaise réputation, on l’amalgame à la violence. Pourtant, elle libère une foule d’hormones, dont l’adrénaline, qui favorisent une action vigoureuse en vue de changements salutaires. De plus, elle indique que les limites de l’acceptable sont atteintes et elle peut se substituer à la violence. La tristesse permet de se replier sur soi pour faire le travail de deuil nécessaire après une séparation. «Les larmes contiennent à peu près dix fois plus d’hormones de stress que le sang», indique Marc Schwob, chercheur en neurophysiologie. Pleurer est donc la manière la plus naturelle d’extérioriser sa peine. La joie, euphorisant et désinhibiteur naturel, stimule la production d’hormones du plaisir et permet d’accomplir avec enthousiasme toutes les tâches qui nous incombent. C’est un aimant : elle attire les autres vers nous et nous ouvre au partage. Mieux, on admet aujourd’hui que le rire a des vertus thérapeutiques. En effet, il existe un lien entre immunité et émotions. La joie et le plaisir renforcent les défenses immunitaires. La peur, le chagrin, la douleur et le stress les affaiblissent et nous rendent moins résistants aux germes et aux virus"(3).
Néanmoins les émotions ne font pas toujours l’unanimité. On dit par exemple que "la colère n’est pas bonne conseillère". Le fonctionnement de la conscience peut être profondément perturbé par l’émotion, selon les mots d’A.Damasio, le comportement du cerveau qui réagit "comme il le faisait dans un contexte très différent, il y a bien longtemps"(4) peut ne pas être adapté aux situations d’aujourd’hui. C.Aimelet-Périssol écrit :"L’émotion est un mécanisme de défense écologique. Nos réactions de défense s’apparentent à des réflexes… Il s’agit d’un traitement d’urgence de sa sécurité, de son identité, de sa réalité, rapide et efficace à court terme. Pour maintenir l’intégrité de l’être, la vie n’a que faire des états d’âme et des interrogations de la conscience. Cela explique le caractère impératif des émotions qui surviennent en nous, malgré nous"(5).
Pour mieux mesurer l’impact des émotions sur le fonctionnement de la conscience, M.Desseilles et M.Mikolajczak citent l’exemple du test proposé par Leda Cosmides et John Tooby : "Imaginons que vous dormiez seul(e) chez vous, et que vous perceviez soudain des indices suggérant la présence possible d’un voleur. L’émotion qui s’ensuit est la peur… Cette peur va initier et orchestrer l’ensemble des modifications suivantes". Il s’ensuit un catalogue de modifications affectant le fonctionnement de la conscience : un changement dans le seuil de perception avec une augmentation de l’attention visuelle et auditive, une orientation exclusive de l’attention vers les stimuli perçus, une modification des priorités centrées sur la situation en cours, un rappel des souvenirs potentiellement utiles liés à des situations semblables connues ou vécues, un changement dans la catégorisation des choses et l’activation d’apprentissages spéciaux destinés à pallier cette situation dangereuse, des changements physiologiques… Ces auteurs concluent : "Chaque émotion orchestre différemment notre activité cognitive et induit certains types de comportements plutôt que d’autres"(6).
Si la maîtrise de ses émotions n’est raisonnablement pas envisageable, il faut par contre évaluer le gain que l’on peut avoir à ne pas leur céder trop impulsivement dans le feu de l’action. C.Aimelet-Périssol nous invite pour sa part à "apprivoiser le crocodile" en nous : "L’automatisme, à mi-chemin entre le réflexe et le raisonnement nous déconcerte. Au point que, bien souvent, nous apparaît un grand décalage entre la rapidité et l’intensité de l’émotion et l’événement révélateur. «Tout ça pour ça ! Qu’est-ce qui m’arrive ?»… Nous ne pouvons stopper une réaction émotionnelle sur simple demande, la nôtre ou celle de notre entourage. Nous ne pouvons qu’agir sur l’intensité des manifestations, pas sur leur déclenchement ni sur leur arrêt. La limite est notre contrôle"(5). Pour ce faire elle nous indique une direction à suivre : "Il s’agit d’interposer, entre nous et nos gestes ou nos réactions automatiques, des questions. Comme un pied dans la porte, pour permettre d’y introduire le plaisir. –Pour quoi, dans quelle intention est-ce que je fais ceci ? –Quel(s) bénéfice(s) est-ce que j’en obtiens ? –En conservant le bénéfice, puis-je agir avec plus de plaisir ? "(5).
N.Vrielynck et P.Philippot indiquent une voie basée elle aussi sur l’observation comme technique de régulation des émotions : "Changer la relation de l’individu avec ses émotions est notamment la base de la thérapie dite mindfulness (en français «pleine conscience»). Ce type de thérapie vise à entraîner les patients à se focaliser sur ce qu’ils ressentent et sur ce qui se passe dans l’environnement en étant conscients de toutes les facettes de leurs réponses émotionnelles (notamment les pensées et sensations corporelles) et du contexte environnant (telles que les sons et les personnes présentes). L’objectif de la pleine conscience n’est pas de changer le contenu des pensées mais plutôt de modifier la manière de penser. Elle encourage les patients à observer leurs pensées de manière délibérée et sans jugement"(7).
En guise de conclusion, nous rapportons ces propos de C.André : "Le travail sur les émotions n’est pas qu’une question de mieux-être ou de performance personnelle. Il est aussi une voie de développement d’une vie intérieure plus riche et plus cohérente"(7).
(1)Traité de psychologie des émotions. Sous la direction de D.Sander et K.R.Scherer
(4)Spinoza avait raison. A. Damasio
(5)Comment apprivoiser son crocodile. C.Aimelet-Périssol
(6)Vivre mieux avec ses émotions. M.Desseilles et M.Mikolajczak
(7)Traité de régulation des émotions. Collectif, sous la coordination de M.Desseilles et M.Mikolajczak
