PROPOS SUR LA CONSCIENCE
Pour évoquer la conscience, nous nous référons naturellement aux propos d'A.Damasio. Il retient cette approche de la conscience : "C'est un état d'esprit dans lequel intervient une connaissance de notre existence et de celle de ce qui nous entoure"(1). "La conscience est un état de l'esprit", précise-t-il, "donc, s'il n'y a pas d'esprit, il n'y a pas non plus de conscience". A.Damasio lie l'esprit à la fonction de soi, comme conditions de la conscience : "A l'état de veille et en présence de contenus mentaux, la conscience est le résultat de l'adjonction à l'esprit d'une fonction de soi, en vertu de laquelle les contenus mentaux deviennent orientés sur les besoins de l'organisme et acquièrent ainsi de la subjectivité, dirais-je. Cette fonction de soi n'est pas un homoncule omniscient, mais plutôt une émergence, au sein du processus virtuel de projection que nous appelons l'esprit, d'un autre élément virtuel : un protagoniste en image de nos événements mentaux".
Mais la conscience, selon Damasio, n'est pas affaire de tout ou de rien, elle fluctue : "Aujourd'hui, les changements qui interviennent dans la portée de la conscience, je les estime bien plus volatiles que je ne le pensais au début : la portée se déplace vers le haut ou le bas de l'échelle, comme sous l'effet d'un curseur souple. Elle peut monter ou descendre au sein d'un événement donné, et assez rapidement, si nécessaire". A.Damasio avance l'idée d'une conscience qui ne serait pas uniquement le propre de l'humain. Il écrit : "Les formes noyau et étendue/autobiographique de la conscience ne sont pas des catégories rigides… Si on isole ces différentes formes de conscience, cela a une contrepartie pratique : suggérer que les crans inférieurs de la conscience ne sont pas uniquement humains. Selon toute probabilité, ils sont présents dans de nombreuses espèces non humaines au cerveau assez complexe pour les élaborer".
Pour A.Damasio, il serait erroné de dissocier la conscience de ses fondements biologiques : "Le fait de le (=l'esprit) considérer ainsi, comme s'il était séparé de la biologie qui le crée et le maintient en fonction, conduit à le placer hors des lois de la physique, discrimination à laquelle les autres phénomènes cérébraux ne sont en général pas sujets. La manifestation la plus étonnante de cette étrangeté est la tentative pour relier l'esprit conscient à des propriétés encore inconnues de la matière et, par exemple, pour expliquer la conscience en termes de phénomènes quantiques. Le raisonnement semble être le suivant : l'esprit conscient paraît mystérieux; la physique quantique reste mystérieuse; peut-être ces deux mystères sont-ils liés", ou bien encore :"Notre intuition nous dit que l'activité changeante et flottante de l'esprit n'a pas d'extension physique. Je crois qu'elle est fausse et due aux limitations du soi opérant seul".
Nous avons ensuite retenu une autre approche de la conscience, celle évoquée par D.Chalmers, que nous citons longuement : "En ce moment même, il y a un film qui passe dans votre tête. C'est un incroyable film multipistes. Il vous passe ce que vous voyez et entendez en ce moment même en images 3D, et avec le son surround, mais ce n'est que le début. Votre film a l'odorat, le goût et le sens du toucher. Il vous fait ressentir votre corps, la douleur, la faim, les orgasmes. Il a des émotions: la colère et le bonheur. Il a des souvenirs, comme des scènes de votre enfance qui se jouent devant vous. Et il a cette voix off permanente dans votre flux de pensées conscientes. Le centre de ce film, c'est vous, en train de faire l'expérience directe de tout ceci. Ce film, c'est votre flux de conscience, le sujet qui fait l'expérience de l’esprit et du monde". A la suite, D.Chalmers nous fait part de deux idées fondamentales qu'il expose ainsi :"La première idée folle est que la conscience est fondamentale. Les physiciens considèrent parfois certains aspects de l'univers comme des composants essentiels : l'espace, le temps, et la masse. Ils postulent des lois fondamentales qui les gouvernent, comme les lois de la gravitation ou de la mécanique quantique. Ces propriétés et ces lois fondamentales ne peuvent pas s'expliquer dans des termes plus basiques. Au contraire, elles sont considérées comme des primaires, et on construit le monde à partir d'elles. Mais, parfois, cette liste de fondamentales s'agrandit. Au 19ème siècle, Maxwell a découvert que l'on ne pouvait pas expliquer l'électromagnétisme avec les fondamentales de l'époque : l'espace, le temps, la masse, les lois de Newton. Il a donc postulé les lois fondamentales de l'électromagnétisme et a proposé la charge électrique comme l'élément fondamental régi par ces lois. Je crois que nous en sommes au même point avec la conscience. Si on n'arrive pas à l'expliquer en termes des lois fondamentales existantes - espace, temps, masse, charge - logiquement, il faudrait donc agrandir la liste. Il est alors naturel de postuler que la conscience elle-même est un composant fondamental, un élément essentiel de construction de la nature… La deuxième idée folle est que la conscience est peut-être universelle. Tous les systèmes pourraient posséder un certain degré de conscience. Cette notion est parfois appelée "panpsychisme" : "pan" pour tout, "psych" pour esprit ; tous les systèmes sont conscients, pas seulement les humains, les chiens, les souris ou les mouches, mais même les microbes de Rob Knight, et les particules élémentaires. Même un photon possède un certain degré de conscience. L'idée n'est pas que les photons sont intelligents, ou qu'ils pensent. Un photon n'est pas rempli de colère car il pense : «Ah, je bourdonne toujours à la vitesse de la lumière. Je ne peux jamais ralentir pour sentir le parfum des roses». Non, pas de cette façon. Mais les photons ont peut-être des éléments de sensations subjectives brutes, des précurseurs primitifs de la conscience… Vous trouvez peut-être ça un peu loufoque. Qui pourrait penser une chose pareille ? Cela découle partiellement de la première idée folle, que la conscience est fondamentale. Si elle est fondamentale, comme l'espace, le temps et la masse, il est naturel de penser qu'elle est aussi universelle, comme le sont les autres. Il faut aussi noter que, même si cette idée nous semble contraire au bon sens, elle l'est beaucoup moins pour des personnes d'autres cultures, où l'esprit humain est beaucoup plus considéré en continuité avec la nature… Une raison plus profonde vient de l'idée que, peut-être, la façon la plus simple de trouver des lois fondamentales qui relient la conscience aux processus physiques est de lier la conscience à l'information. Là où il y a traitement d'information, il y a conscience. Un traitement complexe d'information, comme chez l'homme, c'est une conscience complexe. Un traitement d'information simple, c'est une conscience simple. Ces dernières années, de façon vraiment passionnante, le neuroscientifique Giulio Tononi a pris cette espèce de théorie et l'a développée de manière rigoureuse avec une théorie mathématique. Il a une mesure mathématique de l'intégration de l'information qu'il appelle Phi, et qui mesure la quantité d'information intégrée dans un système. Et il suppose que Phi varie avec la conscience. Dans un cerveau humain, on a une intégration incroyable d'informations, et un niveau élevé de Phi, une conscience élevée. Chez une souris, un degré moyen d'intégration de l'information, mais pas négligeable, et un niveau assez sérieux de conscience. Mais lorsqu'on descend vers les vers, les microbes, ou les particules, le niveau de Phi dégringole. Le niveau d'intégration de l'information diminue, mais ça reste au dessus de zéro. Selon la théorie de Tononi, il y a toujours un degré de conscience supérieur à zéro. Il propose donc une loi fondamentale de la conscience : Phi élevé, conscience élevée. Je ne sais pas si cette théorie est exacte, mais, pour l'instant, c'est sans doute la théorie la plus avancée dans le domaine des sciences de la conscience, elle a été utilisée pour intégrer de nombreuses données scientifiques, et elle a l'avantage d'être en fait assez simple pour pouvoir être écrite sur un T-shirt"(2).
Dans son Manifeste, G.Tononi évoque l'embarras des scientifiques face à des organismes qui semblent avoir une activité consciente mais qui diffèrent considérablement des modèles humains : "Beaucoup de scientifiques pensent que d'autres espèces au-delà de l'homme sont susceptibles d'être conscientes (Koch, 2004) sur la base de points communs dans leur comportement et sur une similitude globale entre leur système cortico-thalamique et le nôtre. Mais quand il s'agit d'espèces qui ont une organisation neuronale radicalement différente, telle que la mouche du fruit, ou plus différente encore par rapport aux artefacts humains, les arguments en faveur d'une analogie perdent de leur force, et il est difficile de savoir que penser. L'IIT (Théorie de l'Information Intégrée) a une position nette sur cette question : dans la mesure où un mécanisme est capable de générer de l'information intégrée, peu importe s'il est organique ou non, s'il est construit de neurones ou de puces de silicium, et indépendamment de sa capacité à rendre des comptes, il aura une conscience"(3). Il mentionne les différences entre sa théorie et le panpsychisme, au-delà de l'analogie que l'on pourrait voir entre les deux : "En quoi cette position se rapproche-t-elle du panpsychisme, qui soutient que tout dans l'univers a une sorte de conscience? Certes, l'IIT implique que de nombreuses entités, tant qu'elles comprennent certains mécanismes fonctionnels qui peuvent faire des choix entre des alternatives, ont un certain degré de conscience. Contrairement au panpsychisme traditionnel, cependant, l'IIT n'attribue pas la conscience indistinctement à toutes choses. Par exemple, s'il n'y a pas d'interactions, il n'y a pas de conscience, indépendamment de tout le reste. Pour l'IIT, un capteur de la caméra en tant que tel est complètement inconscient (en fait, il n'existe pas comme une entité). De plus, le panpsychisme a à peine une base conceptuelle solide. L'attribution de la conscience à toutes sortes de choses est davantage basée sur une tentative d'éviter le dualisme que sur une analyse raisonnée de ce qu'est la conscience. De même, le panpsychisme n'offre guère d'indications quant à ce qui déterminerait la quantité de conscience associée à des choses différentes (comme des humains, des animaux, des plantes, ou des roches, ou lorsqu'il s'agit de la même chose mais dans des états différents (l'éveil et le sommeil), sans parler qu'il ne dit rien sur ce qui déterminerait la qualité de l'expérience".
Il nous a paru intéressant de citer ici quelques lignes extraites de Comment la matière devient conscience : "La conscience tient-elle au nombre de neurones qui sont actifs en même temps dans tout le cerveau ? Beaucoup de données montrent que ce n'est pas le cas. Il faut quelque chose d'autre pour que l'expérience consciente émerge. D'après ce que nous avons observé, ce qui est nécessaire, c'est que des groupes de neurones dispersés un peu partout s'engagent dans des interactions réentrantes intenses et rapides…La réentrée a pour conséquence étonnante l'émergence d'une synchronisation généralisée de l'activité des différents groupes de neurones actifs dispersés dans de nombreuses aires du cerveau différemment spécialisées du point de vue fonctionnel. Cet éveil synchrone de neurones très dispersés, et cependant connectés de façon réentrante, est le fondement même de l'intégration des processus perceptifs et moteurs. L'intégration donne au bout du compte lieu à la catégorisation perceptive, à la capacité à discriminer un objet ou un événement dans son contexte dans un but d'adaptation"(4). G. Edelman et G.Tononi entreprennent à la suite de nous rendre plus accessible ce fonctionnement complexe du cerveau en usant d'une métaphore: "Du fait de la nature dynamique et parallèle de la réentrée et parce que c'est un processus sélectif de haut niveau, il n'est pas facile de trouver une métaphore qui rende bien compte de toutes ses propriétés. Essayons cependant. Imaginez un étrange quatuor à cordes dont les musiciens réagiraient en improvisant aux idées et aux signaux qui leur sont propres ainsi qu'à ceux qui sont issus de l'environnement. Puisqu'il n'y a pas de partition, chaque musicien produirait ses airs caractéristiques. Au début, il n'y aurait pas de coordination entre eux. Imaginez maintenant que les corps des musiciens soient connectés entre eux par une myriade de fils très fins, de sorte que leurs actions et leurs mouvements soient très rapidement exprimés dans un sens et dans l'autre par des signaux changeant la tension dans les fils, laquelle réagirait instantanément aux actions de chaque musicien. Les signaux connectant instantanément les quatre musiciens susciteraient la corrélation de leurs sons et donneraient ainsi des sons nouveaux, plus cohérents, plus intégrés, qui résulteraient des efforts sinon indépendants de chaque musicien. Ce processus corrélatif affecterait aussi l'action suivante de chaque musicien, et, par ce moyen, le processus se répèterait pour donner de nouveaux airs, encore plus corrélés. Aucun chef d'orchestre ne donnerait des instructions au groupe ni ne le coordonnerait. Chaque musicien conserverait son style et son rôle. Et cependant, ses productions tendraient à être plus intégrées et plus coordonnées. Cela donnerait lieu à une sorte de musique mutuellement cohérente qu'aucun d'entre eux jouant seul ne pourrait produire simplement en contribuant aux sons de l'ensemble".
A propos des fonctionnements limites de la conscience, nous nous sommes référés à S.Grof. Il établit dans son ouvrage sur la conscience une "cartographie détaillée de la psyché" que, dit-il "j'ai développée au cours de mon travail clinique avec les substances psychédéliques" : "Elle décrit les types d'expériences fondamentaux qui s'ouvrent à un individu moyen chaque fois qu'il s'engage dans une exploration de soi sérieuse en recourant soit à des substances psychédéliques, soit à diverses techniques empiriques non pharmaceutiques puissantes"(5). Il répertorie et développe une quarantaine d'expériences transpersonnelles qu'il a regroupées en trois séries : "extension empirique au sein du cadre de la «réalité objective» et de l'espace-temps", elle-même subdivisée en "transcendance des limites spatiales", "transcendance des limites du temps linéaire" et "introversion physique et contraction de la conscience"; puis "extension empirique au-delà du cadre de la «réalité objective»"; et "expériences transpersonnelles de nature psychoïde", elle-même divisée en "relations synchronistiques entre la conscience et la matière", "évènements psychoïdes spontanés" et "psychokinèse intentionnelle". Comme on le voit, la volumineuse cartographie établit par S.Grof répertorie l'essentiel des expériences limites de conscience. Il écrit: "Le processus d'auto-exploration empirique…donne accès à une information critique susceptible de déboucher sur une résolution des énigmes fondamentales de l'existence… La science occidentale ignore que les traditions ci-dessus sont le fruit de siècles d'étude de l'esprit humain ayant combiné l'observation scientifique, l'expérimentation et l'élaboration de théories d'une manière évoquant la méthode scientifique…Si le paradigme mécaniste était une description authentique et complète de la réalité, une compréhension éclairée de l'univers se fondant sur la science impliquerait une acceptation de notre propre insignifiance, du fait que nous ne sommes que l'un des quatre milliards d'habitants d'un des innombrables corps céleste d'un univers comptant des millions de galaxies. Elle impliquerait aussi une reconnaissance du fait que les humains ne sont que des animaux hautement développés, des machines biologiques composées de cellules, de tissus et d'organes. Dans ce contexte, notre conscience est un produit physiologique du cerveau et notre psyché est gouvernée par des forces inconscientes de nature biologique et instinctuelle".
(1)L'autre moi-même. A.Damasio
(2) D.Chalmers.
(3)Consciousness as Integrated Information: a Provisional Manifesto. G.Tononi.
(4)Comment la matière devient conscience.G.M.Edelman et G.Tononi
(5)Les nouvelles dimensions de la conscience. S.Grof
