L'HABITUATION HEDONIQUE


"On s'habitue à l'émotion positive… C'est comme la glace à la vanille", déclare M.Seligman. S'interroger sur les conditions du bonheur contribuera peut-être à le rendre moins fugace, ou à permettre de l'instaurer plus souvent. M.Seligman distingue trois voies qui mènent au bonheur : "La première est la vie agréable. C'est une vie où vous ressentez autant d'émotions positives que possible, et avez une certaine capacité à amplifier. La seconde est une vie engagée: engagée dans votre travail, votre famille, votre amour, vos loisirs, et le temps n'existe plus... Et troisièmement, une vie pleine de sens"(1). Il développe longuement son approche élaborée à la lumière de la psychologie positive : "La première, la vie agréable, la meilleure façon de l'avoir est simple, il faut ressentir le plus de plaisir possible, éprouver autant d'émotions positives que possible, et apprendre à les amplifier, en les savourant et en en ayant la pleine conscience, à les dilater dans l'espace et le temps. Mais cette vie a trois inconvénients, et c'est pourquoi la psychologie positive n'est pas la science du bonheur, et ne s'arrête pas là. Le premier est que la vie agréable, votre perception des émotions positives, est héréditaire, à 50 % environ héréditaire et en réalité assez statique… Le second inconvénient: on s'habitue à l'émotion positive. Très rapidement en fait. C'est comme la glace à la vanille: à la première cuillerée, le plaisir est à 100% mais à la sixième, il a disparu… Tout ceci nous amène au second genre de vie. Il faut que je vous parle d'un ami, Len, pour vous expliquer en quoi la psychologie positive est plus que l'émotion positive, plus que la construction du plaisir. A la trentaine, Len avait réussi de façon éclatante dans deux des trois grands domaines de la vie. D'abord, professionnellement. Il était devenu à 20 ans courtier en bourse. A 25 ans il était multimillionnaire et à la tête d'une société de courtage. Deuxièmement, au jeu: il est champion national de bridge. Mais dans le troisième grand domaine de la vie, l'amour, Len était un raté incontesté… Len éprouve 5% de ce que l'on appelle les affectivités positives. A la question «est-ce que Len est malheureux?», je répondrais «non». En dépit de ce que la psychologie nous enseigne sur les gens qui ressentent moins de 50% d'affectivité positive, je pense que Len est une des personnes les plus heureuses que je connaisse. Il n'est pas condamné à l'enfer du malheur parce que Len, comme la plupart d'entre vous, est immensément capable de focalisation… C'est exactement ce dont parle M.Csikszentmihalyi, quand il parle de focalisation, et c'est de bien des façons très différent du plaisir. Le plaisir est primitif: vous savez quand vous le ressentez. C'est un mélange de pensées et de sentiments… quand vous êtes focalisé, vous ne ressentez rien… Le temps s'arrête. Vous êtes intensément concentré. Il s'agit bel et bien d'une des caractéristiques de ce que l'on appelle une bonne vie… La troisième voie est celle du sens. C'est la forme de joie qui est traditionnellement vue comme la plus vénérable. Et trouver du sens, dans cette approche, consiste… d'une façon très similaire à la concentration totale, consiste à identifier vos points forts, et à les mettre au service de quelque chose qui vous dépasse, vous transcende".

S.Lyubomirsky s'est intéressée à l'habituation. Elle indique: "Sujet aujourd'hui brûlant en psychologie et en économie, l'adaptation hédonique explique pourquoi le frisson de la victoire et la douleur de la défaite diminuent avec le temps. Ce que ce phénomène a de particulièrement fascinant, cependant, c'est qu'il touche surtout les expériences positives. Il s'avère que nous avons tendance à considérer comme allant de soi presque tout ce qui nous arrive de bon"(2). Comment fonctionne l'adaptation hédonique ? Pour expliquer ce phénomène S.Lyubomirsky écrit: "Le modèle de l'adaptation hédonique aux expériences positives et négatives (Hedonic Adaptation to Positive and Negative Experiences) propose que l'adaptation se produit en suivant deux voies distinctes, de telle sorte que les hausses ou les baisses initiales du bien-être correspondant à des changements de vie positifs ou négatifs (p.ex., nouvelle rencontre ou rupture amoureuse) s'érodent avec le temps. Selon la première voie, le flux d'émotions positives ou négatives découlant des changements de vie peut diminuer au cours du temps, ramenant les niveaux de bonheur des individus à leur valeur type. La deuxième, moins intuitive, précise que le flux d'événements positifs ou négatifs liés aux changements de vie peut modifier les attentes des individus concernant le caractère positif (ou négatif) de leur vie, de telle sorte que l'individu tient simplement pour acquises les circonstances qui auparavant le rendaient heureux ou s'endurcit vis-à-vis des conditions qui autrefois le rendaient malheureux"(3).

C.André cite Paul Claudel : «Le bonheur n’est pas le but, mais le moyen de la vie». "Autrement dit", commente C.André, "il n’est pas un simple objectif, une option, mais une absolue nécessité, sans laquelle la vie n’est pas possible, et se transforme en triste survie. C’est ce que nous dit la sagesse, mais aussi les études scientifiques récentes… Un autre courant de recherches, moins connu, est celui de la «gestion de la terreur». Proche de l’aphorisme humoristique de Woody Allen : «Depuis que l’homme sait qu’il est mortel, il a du mal à être tout à fait décontracté», il postule que, pour les humains, le fait d’être mortels, et surtout de savoir qu’ils le sont, les motive à s’engager dans la quête d’activités susceptibles de les aider soit à oublier cette certitude terrifiante soit à l’affronter sans trembler trop fort. De nombreuses études ont ainsi montré que faire penser des volontaires, de manière directe ou indirecte, à leur mort, modifie leurs comportements : besoins accrus d’estime de soi (un facteur important de bonheur), de lien social, d’activités donnant du sens à leur vie. Là encore, le bonheur joue un rôle protecteur face au sentiment de fragilité et d’éphémère. Mais ce sentiment peut aussi entraîner vers des succédanés de bonheur, tels les achats impulsifs, davantage d’attachement à l’argent et aux biens matériels, remparts dérisoires face à l’adversité"(4). Dans sa conception du bonheur, C.André nuance l'avis de Freud: "Freud considère que le bonheur est une illusion, c'est une espèce d'illusion féconde, confortable, agréable dont nous nous berçons, mais qu'au fond, la seule chose véritablement tangible, c'est le malheur, l'adversité, puis à la fin on meurt. Voilà la vie humaine : on naît, on souffre, on est malade, les gens que nous aimons souffrent et sont malades, et puis tout le monde finit par mourir. Et c'est vrai… mais heureusement qu'entre tous ces moments on a aussi la possibilité de ressentir des instants de bonheur, de parfois les provoquer un peu, d'aller à leur rencontre et c'est ça qui rend la vie habitable, qui rend la vie vivable, sinon nous sommes exactement dans la position des personnes dépressives… On ne voit qu'un versant de la réalité, ce versant sombre, négatif. Les souffrances, l'adversité, on ne se focalise plus que sur ça, du coup ça devient très pesant de continuer à exister"(5). Il nous engage, non seulement à profiter de chaque moment de bonheur qui se présente à nous dans l'ici et le maintenant, mais encore à provoquer ces rencontres avec le bonheur: "Si nous attendons que le bonheur nous arrive, il arrivera, mais de temps en temps. Et peut-être même qu'il arrivera rarement si notre cerveau n'est pas très affûté pour le repérer dans notre existence… Le bonheur permanent, constant, ça n'existe pas… Nous avons la possibilité de ressentir des petits bouts de bonheur, des petits moments de bonheur… si nous arrivons chaque jour à ouvrir nos yeux, notre esprit, notre cœur à toutes les propositions de bonheur qui croisent notre chemin". En agissant ainsi on crée dans le cerveau une habitude, un "automatisme" de bonheur : "Il va falloir répéter ces apprentissages pour une raison simple, c'est que plus je répète l'apprentissage, plus je trace dans mon cerveau des voies neurales, ces circuits cérébraux qui vont relier telle ou telle zone et qui vont mettre en place des automatismes… c'est exactement comme ça que ça se passe pour les apprentissages émotionnels"(5). Pour S.Lyubomirsky il existe une spirale du bonheur : "Des études ont montré que lorsque nous ressentons de la joie, de la satisfaction, de la curiosité ou de la fierté, nous nous sentons prêts à affronter le monde, nous sommes plus conscients, plus créatifs, plus ouverts aux expériences nouvelles, plus confiants et plus en harmonie avec nos proches, nous trouvons la vie plus riche de sens et nous avons l'impression d'être seuls maîtres à bord. Surtout, plus nous ressentons d'émotions positives, plus nous accumulons les pensées positives, au point que nos émotions positives finissent par acquérir une vie propre, déclenchant une spirale saine, qui nous tire vers le haut"(2). Elle nous indique deux autres moyens pour lutter contre les émotions négatives, le premier est la distanciation : "Un nouveau type de recherche propose un moyen plus sain d'envisager les expériences douloureuses : nous devons analyser nos sentiments négatifs et nos ennuis d'un point de vue «autodistancé». En d'autres termes, nous devons tenter de nous voir avec les yeux d'un autre… L'idée, c'est que si nous envisageons une mauvaise expérience en simple observateur, comme si nous nous regardions de loin, nous pouvons recadrer cette expérience de façon à la comprendre et à nous apaiser". Le deuxième est le recours à l'écriture : "Mettre en mots nos tourments affectifs nous aide à leur donner un sens, à les tolérer et à les dépasser ; cela nous prépare à en faire part à nos proches. Le langage joue donc un rôle critique. L'acte de convertir en récit cohérent des émotions ou des images intenses transforme notre façon de structurer notre détresse ou notre souffrance, d'y réfléchir, de l'intégrer à l'histoire de notre vie".

B.Fredrickson écrit : "L'insatisfaction, c'est une sensation que vous connaissez tous. Une sensation douloureuse qu'il manque quelque chose d'essentiel à votre vie, d'énergie... Soif de quelque chose... C'est une sensation qui vous envahit quand vous vous apprêtez à basculer dans l'agitation, la solitude ou le malheur… Ce à quoi vous aspirez, c'est l'amour"(6). Qu'est-ce que "l'amour" selon B.Fredrickson ? Elle l'explique : "L'amour n'est pas le désir sexuel ou le lien de parenté…L'approche que je présente…lie plusieurs courants scientifiques récents, tout en prenant en compte les aspects spirituels et pratiques…C'est une approche fondée sur la science des émotions. Pendant plus de vingt ans, j'ai étudié ce sous-ensemble d'émotions qui font du bien, ces états agréables…qui imprègnent simultanément le corps et l'esprit…Je me suis aperçue qu'aussi subtiles, aussi éphémères soient-elles, ces émotions positives peuvent être une grande source d'épanouissement dans notre vie. En nous ouvrant l'esprit, tout d'abord : sous l'influence d'une émotion positive quelle qu'elle soit, notre horizon explose littéralement. En d'autres termes, à mesure que notre champ de vision s'élargit, on voit plus de choses, on prend davantage de recul. Cette ouverture d'esprit passagère, cette vision plus globale rend plus souple, plus créatif, plus avisé. Avec le temps, elle développe également nos ressources personnelles. Car ces instants d'émotions positives qui ouvrent l'esprit s'accumulent peu à peu et remodèlent notre existence en nous rendant plus résilient, mieux informé, mieux intégré dans la société, en meilleure santé. En fait, la science démontre que les émotions positives peuvent engendrer une spirale, une trajectoire de croissance autonome qui nous permet de nous améliorer".

Revenons encore à C.André : " Plusieurs études soulignent que la pratique de la méditation de pleine conscience augmente les émotions positives. Cet effet pourrait être considéré comme paradoxal, car rien, dans les consignes de l’entraînement à méditer, n’incite à rechercher activement le bien-être ; il s’agit plutôt de se rendre présent à sa vie tout entière, à ses douleurs comme à ses bonheurs. Cette présence accrue à l’ensemble de ses expériences existentielles a deux effets. Le premier est de mieux apprendre à savourer les bons moments lorsqu’ils se présentent, même minimes, au travers de l’importance accordée à l’instant présent… Cette vision intégrative du bonheur, faisant une place à la conscience de la difficulté, de l’adversité, du malheur, présente de nombreux avantages : d’une part, elle est plus réaliste et proche de «la vraie vie». D’autre part, elle permet peut-être d’entraver ce qu’on appelle l’habituation hédonique : ce phénomène d’usure par l’accoutumance, qui fait que si une source de bonheur est régulièrement présente dans notre vie, elle perd peu à peu de son pouvoir à nous réjouir. Marcher sur ses deux jambes ou prendre une douche chaude, cela ne nous fait plus ressentir de bonheur. Jusqu’au moment où l’on se casse une jambe et où notre chauffe-eau tombe en panne : la privation révèle alors les sources invisibles de bonheur. Comme dans la formule célèbre de l’écrivain Raymond Radiguet : «Bonheur, je ne t’ai reconnu qu’au bruit que tu fis en partant». Il est possible que la méditation de pleine conscience exerce aussi un effet anti-habituation hédonique"(4).


(1) Martin Seligman.

https://www.ted.com/talks/martin_seligman_on_the_s...

(2)Qu'est-ce qui nous rend vraiment heureux? S.Lyubomirsky

(3)Psychologie de l'adaptation.E. Spitz et C.Tarquinio

(4) http://christopheandre.com/WP/wp-content/uploads/B...

(5)C.André.https://www.youtube.com/watch?v=283pt68_uP4

(6)Love.2.0.B.Fredrickson

compteur.js.php?url=jmhaIxwNos4%3D&df=Gn