Notre manière de regarder le monde change la manière dont il nous apparaît. F.Midal
MEDITATIONS
M. Le Van Quyen distingue deux types de méditations : "Malgré cette formidable diversité, les traditions contemplatives relèvent de deux grands types de pratiques… Il existe d'une part un type de méditation fondée sur «l'attention focalisée» : elle a pour but d'apaiser et de stabiliser le flot des pensées, en focalisant son mental sur un seul objet -le thème de la méditation… le second grand type de méditation est «l'attention ouverte» dont l'exercice principal consiste à développer une position de témoin vis-à-vis de soi-même et à observer tous les phénomènes qui se présentent à l'esprit… il s'agit d'ouvrir son attention le plus possible à tout ce qui survient"(1). M. Le Van Quyen indique que les écoles de méditation conseillent de combiner les deux tendances, l'une "stabilisant le flot des pensées", l'autre ouvrant la conscience à "tous les phénomènes qui se présentent à l'esprit". A propos de ces deux formes de méditations, M.Ricard écrit : "A première vue, il peut sembler que la méditation informelle et sans objet soit plus facile que la méditation avec objet. En fait, il est plus difficile de garder son esprit clair et concentré sur lui-même dans un état de pleine conscience que de se concentrer sur quelque chose. La raison en est qu'il est difficile de ne «penser à rien». La concentration sur un objet implique une certaine activité mentale liée à l'attention, et même s'il est difficile de maintenir cette concentration, cela reste toutefois plus aisé que de laisser son esprit dans un état de parfaite simplicité exempt de toute construction mentale. Cela dit, la concentration sans objet est l'aboutissement naturel de la concentration avec objet et représente un pas de plus vers la compréhension de la nature fondamentale de l'esprit par l'expérience directe"(2).
Selon M.de Smedt, "cet ici et maintenant n'est pas un moment figé mais instant en mouvement : dans cette réalité instantanée, là se retrouve saisi tout le mouvement de l'univers avec lequel on s'harmonise enfin… Fissurer les murailles qui séparent les mondes, retrouver la trame de la tapisserie au-delà des personnages dans leurs rôles, faire que le moi purifié agisse comme condensateur de lumière tournée vers l'extérieur, ouvrir grandes les portes de la perception, les vannes de l'intuition prémonitoire et clairvoyante, croire à l'imaginaire débloqué, aimer la rencontre qui… «semble appartenir à un ordre de choses qui fait se mouvoir les étoiles et féconder les pensées», la rencontre-communication avec chaque élément, renforcer son énergie vitale et créatrice, aimer la vie"(3).
A la question : sur quoi méditer ? M.Ricard répond: "L'objet de la méditation est l'esprit. Pour le moment, il est à la fois confus, agité, rebelle et soumis à d'innombrables conditionnements et automatismes. La méditation n'a pas pour but de le briser ni de l'anesthésier, mais de le rendre libre, clair et équilibré… La façon de gérer les pensées ne consiste ni à les bloquer ni à les nourrir indéfiniment, mais à les laisser survenir et se dissoudre d'elles-mêmes dans le champ de la pleine conscience, de sorte qu'elles n'envahissent pas notre esprit".
Pour F.Midal : "Méditer c'est développer une attention délibérée au moment présent… tout particulièrement quand on est pris dans les pensées et les émotions, ou quand nous sommes complètement concentrés dans une tâche, on vit comme dans une forme de pilotage automatique, on agit sans être vraiment présent à ce que l'on fait. Dans la pratique de la méditation, en revenant au présent, on voit mieux ce phénomène. Par exemple on mange mais on n'est pas du tout attentif, on n'a pas d'appréciation réelle de ce que l'on mange, on pense à autre chose, et puis quand on est très concentré, par exemple quand on fait du sport, on se vide la tête, on est complètement focalisé sur ce que l'on fait mais il n'y a pas de présence, on est comme dans un tunnel. Méditer c'est à la fois le contraire du pilotage automatique et le contraire de cette concentration. C'est une attention qui est ouverte, on voit clairement ce qui est, c'est ce que l'on appelle pleine conscience"(4).
M.Ricard, F.Midal, et M. de Smedt sont unanimes pour convenir que la méditation est ouverture de la conscience : "La pratique de la méditation nous ouvre à l'immensité du présent et à l'immensité de toutes les perceptions sensorielles qui nous ouvrent sur l'immensité du réel… Vous regardez enfin votre esprit… Méditer, ce n'est pas méditer sur quelque chose, c'est être, et on a peut-être tort de dire «méditer», c'est apprendre à être. Méditer c'est entrer en rapport à son corps, être en rapport à sa respiration et quand nos pensées ou nos émotions viennent, de les remarquer, de ne pas les suivre, juste de les voir et de revenir "(5).
Avec le souci d'éliminer les obstacles à la méditation, F.Midal précise : "Il y a un grand nombre d'idées fausses sur la méditation, qui toutes tournent autour du même malentendu : méditer consisterait à faire le vide dans la tête, méditer consisterait à être tout le temps calme, tout le temps détendu, tout le temps apaisé… c'est en réalité naïf comme perspective. Méditer c'est nous confronter, de manière très directe, à l'ensemble de ce que nous vivons… c'est ce rapport très direct qui fait la pratique de la méditation… Elle nous aide à rentrer en rapport avec ce que nous vivons, tel que nous le vivons… et c'est cette manière de nous aider à être reliés à ce que nous vivons qui fait de la pratique une aide aussi précieuse… La méditation nous apprend à faire la paix avec l'entièreté de ce que nous sommes… Le projet de la méditation c'est renoncer à la tyrannie de la volonté, c'est apprendre une attitude de laisser être, de lâcher-prise, d'accueil, de bienveillance, et pas du tout l'idée que l'on va tout contrôler"(6).
Si tout le monde ou presque est convaincu des bienfaits de la méditation, la difficulté est de savoir concrètement comment commencer. Laissons-nous, là aussi, guider par F.Midal : "Méditer c'est d'abord se poser…vous rentrez en contact avec la terre… le geste du Bouddha, que l'on voit dans presque toutes les images du Bouddha… on le voit faire le geste de poser la main en direction de la terre, la terre est son témoin… méditer c'est se poser. Une fois que vous êtes posé vous pouvez être en rapport à tout l'espace autour de vous, et donc vous êtes en rapport au ciel, vous êtes en rapport avec quelque chose d'ouvert…La méditation c'est d'abord ça, d'abord rentrer en rapport à son corps, se poser, et être en rapport avec quelque chose d'ouvert"(7).
Le fonctionnement de l'esprit est un obstacle de taille à la pratique de la méditation. "Chaque jour nous formulons 60.000 pensées dont 95% sont identiques à celles de la veille.Et parmi elles, 80% sont négatives.On rumine beaucoup !"(8), déclare Latifa Gallo. "Quand nous pratiquons la méditation", explique F.Midal, "généralement nous découvrons que notre esprit est incroyablement sauvage: il pense, il s'énerve, il se met en colère, nous sommes même surpris et on se dit: "je suis un trop mauvais pratiquant, la méditation ce n'est pas pour moi. Mais pas du tout, c'est ça la méditation. Vous voyez d'autant plus que votre esprit est sauvage que vous êtes dans la pratique et que vous êtes ouvert à le remarquer. En fait, ce n'est pas que votre esprit est plus sauvage, c'est que vous regardez enfin votre esprit, et c'est ça la chance extraordinaire de la pratique"(9). Il évoque aussi la "rumination" incessante de l'esprit : " Méditer, c'est commencer par découvrir que nous ruminons beaucoup, et beaucoup plus que nous ne le pensons. Cette rumination conditionne notre existence… Dans la pratique, vous découvrez que vos pensées vont et viennent sans aucune raison… Comme il est difficile de rester en rapport avec ce qui est là, maintenant. Vous avez quitté votre corps. Aucune importance : remarquez que vous étiez parti et revenez à votre posture et à la respiration"(10)
Comme on l'a vu, l'attention portée à la respiration joue un rôle essentiel dans la pratique méditative. M. de Smedt cite à ce sujet un extrait de M. Eliade: "Le yogin essaye de connaître de façon immédiate la pulsation de sa propre vie, l'énergie organique déchargée par l'inspiration et l'expiration. Le pranayama est une attention dirigée sur la vie organique, une connaissance par l'acte, une entrée calme et lucide dans l'essence même de la vie. Le yoga recommande à ses fidèles de vivre, mais non pas de s'abandonner à la vie. La concentration sur cette fonction vitale qu'est la respiration a pour effet dans les premiers jours de pratique une inexprimable sensation d'harmonie, une plénitude rythmique, mélodique, un nivellement de toutes les aspérités physiologiques. Ensuite elle fait voir un sentiment obscur de présence dans le corps, une calme conscience de sa propre grandeur"(3). F.Midal évoque lui aussi la plénitude de la respiration :"Vous êtes attentif à quelque chose qui est en mouvement. Vous apprenez à faire confiance au mouvement de la vie. On pourrait dire qu'un des grands problèmes que les êtres humains ont, c'est qu'ils ont peur du mouvement. On a tous tendance à vouloir figer les choses. Et la pratique, juste en portant attention à sa respiration, nous apprend à faire confiance à ce rythme de la vie, à voir que ce rythme est juste"(10). Ou bien encore : "La respiration est d'autant plus précieuse qu'elle est un pur mouvement que nous ne pouvons pas figer. Une fois que nous avons expiré, nous inspirons. Cela se fait tout seul. Aucun effort ne nous est nécessaire. Ce mouvement nous apprend que la présence ne peut être saisie. On ne peut pas s'y installer. Le souffle va et vient. Une inspiration est suivie d'une expiration. Etre présent est donc un état d'ouverture vivant, et non un état figé, statique"(11). Il poursuit en amorçant une philosophie de la vie axée sur l'impermanence : "En pratiquant la méditation, une des premières choses que nous découvrons est que rien ne reste immobile, stable et identique à lui-même. Nous vivons, pour reprendre la très belle expression japonaise, dans «un monde flottant»… Même nos sensations, nos pensées et nos émotions viennent, nous traversent et disparaissent… Mais nous, nous essayons de vivre en faisant comme si tout était solide, ou plus précisément en nous accrochant solidement à notre personnalité, à nos sentiments, au monde qui nous entoure… Ne cherchons plus à lutter ; apprenons qu'il est possible d'être un avec le mouvement même de la vie que Bergson nommait «l'élan vital». Si F.Midal s'inscrit dans une pratique laïque de la méditation, il ne rejette pas néanmoins le passé bouddhique de cette pratique : "Dans la méditation on découvre une manière de se poser, de sentir un sentiment de chaleur, et de sentir qu'on est relié, qu'on est relié aux autres, qu'on est relié au monde… Si on perdait complètement le côté bouddhique, la méditation deviendrait une simple technique parmi des milliers d'autres"(10).
Parmi les sujets de méditation susceptibles de "focaliser l'attention", nous citerons :
-la méditation sur les trois natures fondamentales : "D'après Tara Michaël, qui depuis de longues années vit et étudie le yoga en Inde, les trois modalités ou tendances (gunas) qui mènent l'être sont les suivantes : «Le guna sattva tend à l'illumination, à la manifestation consciente. Psychologiquement, il se traduit comme compréhension, joie et paix, physiquement comme légèreté et pureté. Le guna rajas engendre l'activité et le mouvement. Facteur d'énergie, il est à la base de tout effort, de tout labeur, ainsi que de l'agitation et de l'instabilité, et souvent associé à la souffrance. La souffrance, le besoin, le manque incitent à l'effort, et tout effort s'accompagne toujours d'une certaine peine ou impression de difficulté. Le guna tamas est le facteur de résistance et d'obstruction aussi bien à la lumière de la compréhension (sattva) qu'au dynamisme du mouvement (rajas). Objectivement, il se manifeste comme lourdeur, densité, obscurité, inertie, subjectivement, comme apathie, indifférence, ignorance ou inconscience"(3).
-la méditation sur la psychologie des chakras : Muladhara (est associé à la base, à la sécurité), Swadhisthana (à la fluidité, aux opportunités de la vie), Manipura (à l'assimilation et à l'expulsion, à la transformation), Anahata (à la confiance en soi, à la confiance en la vie), Vishuddha (à la conscience de l'illusion de la Maya, à l'ouverture d'esprit), Ajna (à la conscience dans toutes ses dimensions), Sahasrara (à la réalisation de soi à travers tous les chakras).
-méditation sur les enveloppes corporelles : Annamaya kosha (le corps physique), Pranamaya kosha (le corps énergétique), Manomaya kosha (le corps émotionnel), Vijnanamaya kosha (le corps intellectuel), Anandamaya kosha (le corps spirituel).
Nous rapportons enfin des extraits d'une méditation empruntée à F.Midal: Travailler avec ses pensées. "Nous avons posé notre corps et nous avons vu comment être un avec le souffle. Le souffle est comme une ancre qui nous pose et qui pose notre attention, qui nous donne un point de repère qui nous permet de rester plus amplement présents, de rester plus amplement dans le maintenant tel qu'il est… Pratiquer la méditation, c'est peut-être d'abord découvrir à quel point les pensées viennent avec intensité, indépendamment de notre volonté et qu'il est très difficile de rester simplement présent. Le piège, c'est de croire que la méditation ne marche pas pour nous car nous sommes submergés par ces pensées. C'est un piège parce que la méditation ne consiste pas du tout à être sans pensées…. La méditation consiste à regarder, à être attentif, ouvert à nos pensées. La plupart du temps, ces pensées agissent et nous les prenons très au sérieux sans nous rendre compte qu'elles nous manipulent. Dans la pratique, comme nous ne les suivons pas et que nous les regardons, nous voyons mieux leur tumulte. Les textes traditionnels parlent parfois decette découverte comme le fait de «voir la cascade»…. Vous faites attention à votre souffle et des pensées viennent. Ne les rejetez pas. Ne cherchez pas un état sans pensées. Il ne faut pas rejeter les pensées. Mais n'essayez pas de les suivre non plus. Vous les regardez. Regardez les pensées. Ne les jugez pas, ne les prenez pas trop au sérieux, demeurez sans saisie vis-à-vis d'elles. Vous êtes simplement dans la conscience de leur apparition et de leur disparition. Quand vous voyez les pensées, essayez alors de revenir. Revenez au moment présent, revenez à votre corps, revenez à votre souffle. Inspire, expire. Puis une nouvelle pensée arrive, peut-être même un train de pensées, mais vous ne bougez pas, vous ne réagissez pas, vous êtes juste là… Donc, nous essayons de faire deux choses, d'une part nous portons attention à nos pensées avec cette neutralité bienveillante et nous essayons d'être le plus curieux possible, d'autre part nous essayons de revenir à la simplicité du présent… l'attention ni ne s'attache, ni ne rejette. Et vous allez voir que, dans votre vie, cette attitude va infuser votre rapport au monde…"(10)
(1)Les pouvoirs de l'esprit. M. Le Van Quyen
(2)L'art de la méditation. M.Ricard
(3)Techniques de méditation. M. de Smedt
(10)Pratique de la méditation. F.Midal